RÉSOLUTIONS DU JOUR DE L’AN

RéSOLUTIONS DU JOUR DE L’AN

Denise Bombardier

Il est de tradition, le 1er janvier, de prendre l’engagement de nous
amender sur un certain nombre de points que l’on détermine à l’avance. Cette
démarche n’est pas réservée seulement aux individus. Sans doute peut-elle
s’appliquer à une collectivité. Tentons donc l’exercice.

La première résolution serait de cesser de nous percevoir comme des
victimes, ce qui a pour conséquence de nous déresponsabiliser et de nous
enfermer dans un déterminisme historico-colonial qui n’a d’autre raison de
nous maintenir désormais dans une mentalité d’assiégés. Sans doute ce
discours sert-il l’idéologie mais il dessert aussi toute tentative de briser
cette terrible dichotomie politique fédéraliste-souverainiste qui paralyse,
et même pétrifie, la vie intellectuelle. Nous ne sommes les victimes de
personne, sinon de nous-mêmes. Et si conquête il y a, c’est celle qui
consiste à nous affranchir de nos propres complexes, dont celui de
minoritaires.

Au premier chef, cessons de nous excuser d’être ce que nous sommes et
arrêtons de permettre à tout un chacun de nous culpabiliser. Sur l’échelle
de la tolérance sociale, nous nous situons très haut. Et, à cet égard, nous
devons refuser de recevoir des leçons de gens qui exploitent nos libertés à
leur profit et non pas à celui de la collectivité tout entière. Le Québec
n’est pas une société ouverte, accueillante et généreuse à cause des autres
mais à cause de nous-mêmes. L’affirmer n’est pas une preuve d’arrogance mais
plutôt de clairvoyance.

Cessons de proclamer que ceux qui prônent la qualité de la langue
parlée et écrite mènent un combat élitiste, comme si l’identité québécoise
devait se définir aussi par le mal-parler et le mal-écrire. Notre
singularité au sein de la communauté francophone internationale ne sera
jamais menacée par une utilisation plus correcte de la langue parlée mais
plutôt par une incapacité à se faire comprendre des gens qui parlent
français dans le reste du monde. L’universalisme auquel il faut tendre, qui
est le contraire d’une mondialisation nivelante et homogénéisante, suppose
que l’affirmation de notre différence ne soit ni folklorique ni nostalgique.
Puisque nous sommes dans le peloton de tête des sociétés scolarisées, que
cela s’entende et se lise.

Que l’on cesse également d’utiliser la Charte des droits à la manière
du petit catéchisme d’autrefois, c’est-à-dire comme une référence
dogmatique, rigide et pénalisante. Le citoyen respectueux des lois, des
institutions et des personnes, qui reconnaît à l’autorité un rôle dans le
mieux-être collectif, ne doit pas se sentir orphelin de cette charte. En
d’autres termes, il doit croire que les lois sont faites pour le protéger au
moins autant que ceux qui les transgressent. La majorité, que l’on appelle
silencieuse, ne doit pas se sentir aliénée. Il faut qu’elle comprenne que
ses droits sont aussi fondamentaux que ceux des Mom Boucher ou autres
fondamentalistes qui circulent en Canada.

Le dépassement de soi

Il faudrait aussi prendre la résolution de ne plus confondre le
dépassement de soi et la trahison de classe, vieux réflexe de notre
gauchisme catholique des années 70. Accepter enfin l’évaluation scolaire non
comme une tentative d’humiliation des plus faibles mais comme un instrument
d’encouragement à s’améliorer. La réussite intellectuelle, le désir de
connaître, la curiosité d’apprendre et l’envie d’en savoir toujours
davantage sont des vertus et non des vices. Trop souvent, hélas, ceux qui
savent (et ce sont souvent ceux qui se savent ignorants) sont considérés
chez nous comme suspects, snobs ou tout simplement pédants. Cette mise en
échec sociale de l’activité intellectuelle nuit au progrès collectif et
favorise la domination de la pensée par les pseudo-intellectuels,
superficiels et anecdotiques.

De plus, on pourrait prendre la résolution d’être moins spectateur de
ce qui nous arrive. Le sentiment d’impuissance qu’on a malheureusement
transmis aux générations plus jeunes doit être combattu. Il n’est pas vrai
que chacun subit sa vie, que tout est égal à tout et que ceux qui nous
gouvernent sont nuls, non avenus ou corrompus. Le sens de l’indignation
devrait être enseigné dans les écoles, de même que le sens critique et le
doute. L’apprentissage du civisme est à ce prix. Depuis le 11 septembre,
nous savons que la démocratie est un idéal menacé et que chaque citoyen ne
peut pas se soustraire à sa responsabilité de faire exister cette
démocratie. Faire l’éloge de l’impuissance, c’est ouvrir le chemin à ceux
qui veulent détruire les assises mêmes de notre monde imparfait, qui le
niera, mais perfectible par chacun d’entre nous.

Enfin, ne devrions-nous pas prendre la résolution de ne pas vouloir
nous distraire à tout prix en acceptant quelque peu de considérer la vie
comme un combat à mener tout autant qu’une scène où l’on n’a de cesse de
s’étourdir? L’effort, l’intelligence, la conscience et l’espérance d’un
monde meilleur sont des valeurs à remettre à l’ordre du jour. Si on vivait
un peu moins par procuration à travers la télévision, les feuilletons en
particulier, sans doute nos rapports seraient-ils plus vrais, plus réalistes
et plus altruistes.

Je nous souhaite à tous une année pacificatrice, lucide et joyeuse.

(Ce texte qui nous a été communiqué par M. Gilles Gariépy,
gillesgariepy@videotron.ca, est
extrait du Devoir

http://www.ledevoir.com/public/client-css/news-webview.jsp?newsid=7111
)

(Le 29 décembre 2001)