MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

MONSIEUR LE PRéSIDENT DE LA RéPUBLIQUE
Le Front national est-il le seul défenseur de la francophonie en France ?

Paris, le 28 mai 2002

Monsieur Jacques Chirac
Président de la République
Palais de l’ élysée
75008 – PARIS

Monsieur le Président,

Le 21 avril 2002, près d’un ouvrier sur trois et un pourcentage équivalent
d’électeurs qui appartiennent aux couches sociales les plus modestes ont
voté pour l’extrême droite.

Ces électeurs, vous le savez bien, sont ceux qui ont été dépouillés de leur
sécurité au sens le plus large, de leurs repères et tout ce qui composait
leur identité sociale et culturelle.

La construction de l’Europe est également pour eux moins un espoir qu’une
menace supplémentaire. Celle d’un pouvoir lointain, diffus et peu visible
qui ne répond pas de ses actes devant eux, celle d’un projet incertain qui
ne définit pas clairement leur avenir, ni les contours de leur identité
européenne et de ce qu’il restera de leur identité nationale.

Ainsi comprennent-ils déjà, entre autres choses, qu’une langue étrangère,
celle des marchés, de la haute finance, et des nantis, celle de l’Empire,
mais aussi déjà celle de Bruxelles, bref l’anglo-américain, supplante
rapidement la langue française partout en France ; qu’elle s’imposera de
plus en plus à eux comme condition inique, humiliante et jamais assez
satisfaite de leur accès à l’emploi, à la promotion sociale et à tous les
bienfaits, incertains pour eux, d’un monde nouveau et d’une Europe nouvelle;
et que l’occupation allemande de la dernière guerre ne les a jamais autant
dépossédés de leur langue que ne le font actuellement les prétendues
contraintes de la mondialisation et de la construction européenne.

Depuis plus de dix ans, nos associations décrivent et dénoncent toutes les
manifestations d’abandon de la langue française dans tous les domaines ainsi
que leurs calamiteuses conséquences de tous ordres, pour l’avenir de la
France, de la francophonie et de l’Europe.

Rien n’y a fait : nous n’avons jamais été entendus d’aucun gouvernement et
nos cris d’alarme ont été étouffés par les quolibets des uns, le silence
agacé et dédaigneux des autres. La capitulation de la langue française au
sein des institutions de l’Union européenne et dans nos grandes entreprises,
déjà annoncée et programmée sans vergogne par de très hauts responsables
politiques anglo-saxons, doit s’organiser pour nos dirigeants dans un
silence gêné qui plaide la fatalité de l’Histoire.

Seulement voilà, les Français sont moins dupes et moins capitulards que
certains ne l’escomptaient et le 21 avril 2002 nous a confirmé, entre espoir
et effroi, ce que nous pressentions depuis quelques temps :

Jean Marie Le Pen et le Front National, auxquels on ne peut guère reprocher
un manque de sens politique, sont en train de nous devancer et ont d’ores et
déjà repris à leur compte et leur propre sauce cette nouvelle inquiétude des
Français pour leur langue. Ils en analysent aussi bien que nous les
prolongements sociaux, identitaires et politiques.

Ils ont donc fait de ce thème un élément important de leur construction
idéologique et de leur discours politique en lui donnant un impact bien
supérieur à celui de notre action, parce qu’habilement articulé à un projet
politique, sans doute démagogique, mais dont il renforce la cohérence et la
puissance de séduction sur un électorat désarçonné.

Ainsi donc, voilà un nouveau grand sujet de société que l’ordre républicain
établi aura délaissé, par aveuglement ou par lâcheté. Voilà encore une
grande et noble cause qu’il aura permis à l’extrême droite de confisquer à
son seul profit. C’est bien ce qui nous est apparu au cours de la dernière
campagne électorale durant laquelle Jean Marie Le Pen, presque seul des
principaux candidats, a donné à la question de la langue française et de la
francophonie une place de première importance et annoncé un programme
d’action offensif en la matière, appuyé sur un diagnostic de défaite
accablante de la langue française, hélas incontestable.

Quant à tous les autres, à force de nier le problème linguistique français
et européen, comme ils avaient ignoré auparavant la question sécuritaire,
celles de l’immigration, de l’écologie ou des méfaits d’une « globalization
» sans freins, ils seront encore pris au dépourvu quand ce problème leur
explosera à la figure, tôt ou tard.

Pourtant depuis l’origine de notre combat unitaire pour la langue française,
nos associations ont toujours écarté d’elles ceux qui professent une
idéologie extrémiste, à l’opposé de l’humanisme dont nous nous réclamons.
Nous continuerons à le faire.

La cause de la langue française, en effet, n’a rien à gagner à être dévoyée
par ceux qui voudraient l’exploiter à des fins qui la desserviraient.. Elle
a besoin d’un patriotisme de bon aloi, de lucidité, de raison froide et,
surtout de volonté et de détermination dans l’action. Nous ne demandons rien
d’autre. C’est bien pour cette raison que nos plaintes et nos revendications
en faveur de la langue française se sont toujours élevées vers les partis
politiques ou les hommes comme vous qui se réclament des valeurs de la
République : mais en vain, toujours en vain ! Combien de temps encore ?

Alors, Monsieur le Président, nous vous demandons une fois de plus
simplement ceci :
Quels engagements précis prenez-vous et quels moyens mettrez-vous
effectivement en oeuvre au cours de la prochaine législature, si vous obtenez
la majorité parlementaire, pour rendre à la langue française la place qui
lui revient dans tous les domaines et à tous les échelons de la vie des
citoyens en France et dans les institutions européennes et internationales ?

Que ferez-vous pour rendre aux Français la fierté de leur langue ?

Déciderez-vous de traiter la construction de la Communauté francophone sur
le même plan que celle de l’Union européenne (non fédérale !) ?

Nous serons très attentifs à tous les termes de votre réponse.

Albert Salon,
Président du « Forum francophone international »
Vice-Président « d’Avenir de la langue française »

Thierry Priestley
Président de « Droit de comprendre »

Marceau Déchamps,
Vice-Président de « Défense de la langue française »

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président, en l’assurance de notre
très haute considération.

34 bis, rue de Picpus- 75012 PARIS
Tél. : 01 43 40 24 61 – Télécopie :01 43 40 17 91 – Siret 404 367 500
00018 Ape : 913 E
Groupement d’associations pour l’action : Avenir de la langue française* –
Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française – Défense
de la langue française* – Institut culture économie et gestion – Résistance à
l’agression publicitaire. * Associations agréées par décret ministériel du 3 mai
1995 pour ester en justice.

(Le 7 juin 2002)