MADAME RITCHIE N’A RIEN COMPRIS

MADAME RITCHIE N’A RIEN COMPRIS
Le bilinguisme nuit aux anglophones !

Juste avant Noël, madame Marguerite Ritchie,
avocate et militante des droits de la personne à Ottawa, ramenait dans
l’actualité le débat sur le bilinguisme de la capitale fédérale. Je ne vous
parlerai pas de madame Ritchie elle-même. Cette lauréate de l’Ordre du Canada
croit que le gouvernement fédéral est un gouvernement qui oeuvre en français
seulement et qui pratique une discrimination systématique envers les anglophones
à tous les niveaux. Pas besoin d’en dire plus. Mais parmi les idées les moins
farfelues qu’elle soulève, on en retrouve quelques-unes qu’il vaut la peine de
commenter.

Elle affirme tout d’abord que le bilinguisme
nuit aux anglophones. Question : les anglophones seraient-ils moins capables
d’apprendre une autre langue que les francophones? J’ai de la difficulté à le
croire. Et de nos jours, même le bilinguisme n’est pas toujours suffisant. Si on
a le moindrement d’ouverture sur le monde et de respect pour ses voisins, c’est
deux et même trois langues qu’il nous faut maîtriser. En ce sens, le seul
scandale qu’on puisse associer à la politique de bilinguisme de la ville
d’Ottawa c’est qu’il faille un règlement pour obliger ses hauts fonctionnaires à
parler deux langues : après tout, Ottawa est la capitale d’un pays du G-7, un
pays qui prétend jouer un rôle important dans le monde et, de surcroît, un pays
officiellement bilingue.

Dans sa guerre contre le français madame Ritchie
dénonce également le fait que le Québec se soit déclaré français alors que le
Canada imposait le bilinguisme d’un océan à l’autre. ça doit lui paraître
paradoxal de constater qu’au Québec, malgré l’unilinguisme de la province,
quarante pour cent des francophones sont bilingues alors qu’au Canada, malgré le
bilinguisme du pays, seulement sept pour cent des anglophones le sont. Puisque
la loi fédérale sur les langues officielles ne semble atteindre ses objectifs
qu’au Québec, madame Ritchie devrait se réjouir, l’anglais n’est pas en danger.

Mais l’idée la plus pernicieuse de la militante
est celle de la nécessité de respecter de façon absolue la Charte des droits.

Défendre la liberté individuelle va de soi quand
on fait partie de la majorité. Parce que laisser les individus choisir, c’est
laisser la majorité choisir. En citant Lacordaire, je dirai que « entre le fort
et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Pour
survivre au Canada, le français a besoin d’aide. On ne le répétera jamais assez,
en Ontario, là où habitent la moitié des francophones hors Québec, 40% des gens
qui se disent francophones ne parlent plus français à la maison. Un des
objectifs du bilinguisme est de freiner cette tendance pour éviter que le
français ne disparaisse. Mais tout cela ne préoccupe pas tellement madame
Ritchie.

Elle semble ignorer que chaque fois qu’une
langue meure, chaque fois qu’un peuple ou même un individu ne peut plus
véhiculer sa culture par le langage, toute l’humanité en est appauvrie. Parce
que la culture, c’est plus que des chansons ou des livres, c’est une façon de
penser, d’exprimer sa solidarité, c’est une façon de construire une société.
Est-ce que Gandhi et son mouvement auraient pu naître ailleurs qu’en Inde?
Est-ce que d’autres peuples que les Scandinaves auraient pu donner au monde de
si beaux exemples de justice sociale? Est-ce que Félix Leclerc, la motoneige, le
Fonds de solidarité de la FTQ ou les caisses populaires auraient pu apparaître
ailleurs qu’au Québec? Est-ce qu’une Antonine Maillet aurait pu être autre chose
qu’Acadienne? Non. Chaque peuple a quelque chose d’unique à donner au monde et
quand il perd sa langue, le véhicule de sa culture, il ne peut plus dire au
monde ce qu’il est.

Il existe d’ailleurs un lieu, à l’extrémité
ouest de la Bretagne, dont le nom recèle à lui seul toute l’importance de
préserver les langues et les cultures. Les gens de la région appellent cette
terre Penn-Ar-Bed, ce qui veut dire, dans la belle langue bretonne : « le début
du monde ». Appartenant à la France, la région a aussi un nom français, on la
nomme Finistère, du latin finis terrae, « la fin de la terre ». Alors,
madame Ritchie, si un jour la langue bretonne disparaissait que nous
resterait-il?

Maxime Pedneaud-Jobin
maximepj@uottawa.ca

Ce texte a été lu sur les ondes de la radio de
Radio-Canada, à l’émission Fréquence 90,7.

(Le 16 janvier 2002)