L’INTOXICATION MÉDIATIQUE OU LA SERVITUDE VOLONTAIRE

L’INTOXICATION MéDIATIQUE OU LA SERVITUDE VOLONTAIRE
«Le Monde» saura-t-il réagir à temps ?

courrier-des-lecteurs@lemonde.fr

Messieurs les Responsables du "MONDE",

L’article des Prs Ginsburgh et Weber paru dans LE MONDE du 03-07-02 nous
fournit un nouvel exemple de l’intoxication médiatique dont trop de nos
médias se font les serviteurs zélés , sans aucune considération pour la
charte du jounaliste qui leur impose de "ne publier que des informations
dont ils ont vérifié l’exactitude".Laisser croire aux lecteurs, aux
auditeurs ou aux spectateurs, que tout le monde (ou presque tout le
monde) parle l’anglais contribue à créer chez la grande majorité d’entre
eux, qui savent très bien qu’ils ne le comprennet pas et le parlent
encore moins, un complexe d’infériorité linguistique paralysant et ainsi
à engager un certain nombre d’entre eux dans la "servitude volontaire"
(par ailleurs justement dénoncée dans LE MONDE DIPLOMATIQUE!) qui
consiste à admettre que l’anglais devienne la langue officielle de
l’Europe …comme l’a proposé la BBC (qui a organisé sur ce thème un
forum sur la Toile) ou comme des hommes politiques anglais rêvent tout
haut de nous l’imposer.Ainsi nombreux sont les parents qui souhaitent
que leurs enfants apprennent l’anglais (pour des résultats que l’on
connaît), et très nombreux sont les adultes, et même des retraités, qui
se croient ensuite obligés de consacrer une part de leur temps, de leur
énergie, et de leurs finances pour à nouveau de bien médiocres
résultats. Mais, croient-ils, tout le monde ne parle-t-il pas l’anglais
sauf eux, puisque les articles, les publicités, les affiches et les
chansons …et même LE MONDE, font de plus en plus appel à des mots de
cette langue dont on leur dit journellement qu’elle est parlée dans le
monde entier, qu’avec elle on peut se débrouiller partout et accéder au
monde moderne. Or ceci est faux.

Hélas malgré ce mythe de l’anglais langue universelle, les esprits
lucides et encore non asservis ne peuvent que constater que bredouiller
une langue étrangère ne signifie pas la parler et que cela nuit même à
l’expression de leur pensée dans leur langue maternelle, qu’il leur est
de plus en plus difficile à maîtriser par suite de la dégradation de
celle-ci , aussi bien dans son expression écrite que dans son
expression orale, par suite des emprunts inconsidérés et inutiles à "la
langue des "nouveaux seigneurs", qu’on les oblige à lire et à entendre
chaque jour.Chacun peut le vérifier, dans sa famille, dans son
entourage, dans son milieu professionnel et constater que la proportion
de 20% des Français capables d’utiliser l’anglais est manifestement hors
de toute réalité. Ayant personnellement demandé à un responsable
européen quelle était la source des statistiques fournies par ses
services il m’avait honnêtement répondu que les chiffres publiés
résultaient d’une "auto-évaluation des personnes interrogées".On peut
donc juger de la valeur de ces pourcentages qui selon les articles
peuvent varier de 20% à 40% et même à 56% !!!De quoi s’étonner lorsqu’on
entend tel ministre s’essayer à parler anglais, ou tel journaliste de
télévision, ou tel responsable lors d’une cérémonie de jumelage.Le Pr
Claude Piron dans son DEFI DES LANGUES cite les résultats d’une enquête
sérieuse effectuée dans un but de publicité télévisée par une agence
commerciale anglaise : les enquêteurs ont conclu que 6% seulement des
Européens occidentaux étaient capables de comprendre un message simple
en anglais et que "la proportion de ceux qui étaient capable d’utiliser
la langue activement était encore bien plus faible" . Je vous laisse le
soin de penser que parmi ces 6% on trouve majoritairement les habitants
des pays de langues germaniques pour qui l’anglais est plus facile que
pour ls Français ,aussi on est certainement près de 3% en ce qui
concerne les Français…capables de comprendre passivement "un message
simple", donc bien loin des 20% qui se vantent de parler anglais, et
combien parmi eux sont-ils capables de soutenir une conversatio normale
, de suivre un film en anglais sans traduction,ou même de lire un titre
de journal ?Ces chiffres concordent avec ceux donnés dans un long
article en anglais de la revue THE ATLANTIC MONTHLY de nov.2OOO .Richard
Parker y relate une enquête effectuée pour le compte d’une entreprise de
presse dans les années 1990: les personnes interrogées devaient juger
leur propre niveau puis ensuite traduire en anglais un échantillon de
phrases qui leur étaient proposées.Les résultats obtenus ramenèrent les
enquêteurs à la dure réalité, au lieu des pourcentages auto-évalués
"dans des pays tels que la France, l’Espagne et l’Italie l’étude prouva
que moins de trois pour cent avaient une excellente connaissance de
l’anglais et que seulement dans de petits marchés , tels que la
Scandinavie et les Pays-Bas ce pourcentage pouvait excéder 10%" ."The
study produced "sobering" results" dit le rapport et vous n’gnorez pas
que "to sober" signifie dégriser , isn’t it?Le verbe est intéressant et
beaucoup de nos anglolâtres devraient méditer sur ce verbe pour les
ramener à la réalité, sinon notre langue, notre culture et notre
économie en feront les frais.

Si vous doutez encore qu’il y ait une volonté délibérée anglo-saxonne
d’imposer l’anglais au reste du monde , dans "l’intérêt économique et
politique des Etats-Unis" m’a appris David Rothkopf cité dans LE MONDE
DIPLOMATIQUE d’août 2000(si je ne fais erreur), je vous prie de lire
LINGUISTIC IMPERIALISM du Pr Robert Phillipson qui y analyse en
particulier un rapport confidentiel d’une conférence anglo-américaine
tenue en 1961 et destiné au British Council, ainsi queles ouvrages du Pr
Charles Durand dont "LA MISE EN PLACE DES MONOPOLES DU SAVOIR" (chez
L’HARMATTAN) et "LA MANIPULATION MENTALE PAR LE BIAIS DE LA LANGUE" (éd.
François-Xavier de Guibert) qui fournitssent une abondante documentation
et les preuves de "la guerre des langues" qui est actuellement engagée
contre le français et les autres langues.Ces livres complètent LA MORT
DU FRANCAIS de Claude Duneton et HALTE A LA MORT DES LANGUES de Claude
Hagège. Une phrase de LINGUISTIC IMPERIALISM parmi des centaines
d’autres explique cyniquement le but du plan d’expansion de la langue
anglaise : imposer une nouvelle vision du monde uniquement anglo-saxonne
et bien évidemment favoriser son économie et sa politique. Cette phrase
devrait alerter tous nos responsables :"The Center should not tolerate
resistance to the rule of English", oui vous avez bien lu, "Le centre
(de la langue anglaise) ne devrait tolérer aucune résistance au règne de
l’anglais" , on ne peut être plus clair.Et un peu plus loin il est
précisé que "si des ministres de l’éducation nationale PAR NATIONALISME
(!!) s’opposent à l’enseignement de l’anglais (qui doit devenir la
langue prioritaire) il appartiendra au noyau (dur, certainement) des
anglophones (du pays considéré) de passer outre" " the core of English
speaking persons should override them").Ne pensez-vous pas qu’il y
aurait là , au lieu de publier des statistiques manifestement
outrancières, un champ d’investigation pour un journaliste objectif qui
pourrait redonner à vos lecteurs la confiance qu’ils peuvent avoir
perdue?Le Professeur Michel Serres , riche de toute son expérience
américaine, pourrait vous aider dans ce projet. Le rapport Berteaux de
1984 parlait déjà de 1% des bacheliers capables de comprendre des
phrases d’anglais courant, ce qui est loin d’en faire des locuteurs
d’anglais pouvant parler à égalité avec un Anglais de souche.Quant au
rapport de la commission du Sénateur Legendre , il déclarait en 1994 je
crois que "la situation s’est encore dégradée"! Pourquoi cacher la
réalité?

Hélas LE MONDE s’associe à cette campagne d’intoxication lorsqu’il fait
place à des articles de plus en plus riches en mots anglais ou
pseudo-anglais dont je puis vous assurer qu’ils ne sont souvent pas
compris par la majorité de vos lecteurs . Il serait intéressant pour
vous d’effectuer une enquête objective. Du "prime-time" dont vous
m’assuriez en son temps que ce mot était passé dans le langage courant
(certains écrivent maintenant"language" à l’anglosaxonne) ou de
"l’outing" de M.Jospin sur son passé, les mots anglais , d’argot
anglais, ou de pseudo-anglais, sont de plus en plus fréquents dans vos
colonnes et paradoxalement beaucoup plus fréquents que dans la presse
suédoise que je consulte chaque jour sur la Toile ,alors que le suédois
étant un parent germanique de l’anglais cela serait plus compréhensible
d’y trouver plus de mots anglais. Aujourd’hui même le "golden parachute"
de Jean-Marie Tessier aurait certainement été plus compréhensible s’il
avait été mis entre parenthèses après l’expression française "indemnité
de départ" sinon "indemnité de licenciement".De même vous persistez à
appeler "anthrax", malgré de nombreuses lettres de protestation de
lecteurs, ce qui s’appelle en français le charbon et le "off" d’Avignon
n’est certainement pas compréhensible par tous. Ainsi vous contribuez
malgré vous à la manipulation mentale qui conduit certains de vos
lecteurs vers ce "si doux despotisme" régulièrement dénoncé par deux
éminents journalistes du MONDE DIPLOMATIQUE et de MANIERE DE VOIR ,
Bernard Cassen et Ignatio Ramonet , dont nous sommes nombreux à
apprécier l’objectivité et la lucidité.Votre initiative d’imposer la
lecture de 12 pages du New-York Times à vos lecteurs est un nouveau pas
vers "la servitude volontaire" si bien analysée par Charles Durand dans
ses ouvrages récents que chacun devrait lire et méditer.Je souhaite au
MONDE , journal que nous trouvons lors de mes voyages dans toutes les
grandes bibliothèques étrangères, de prendre conscience de sa
responsabilité particulière et de ne plus contribuer, inconsciemment
sans doute, à l’intoxication médiatique qui ferait accepter l’anglais
comme langue prioritaire à nos élites ce qui ferait d’eux comme de tous
nos compatriotes des citoyens européens de second rang, le premier rang
étant constitué bien évidemment par les "native speakers of English",
les seuls à l’aise dans l’anglais qu’ils imposent aux autres et les
seuls habilités à concourir à des centaines de postes européens malgré
que cette exigence soit discriminatoire et contraire aux statuts de
l’Union Européenne.

C’est pourquoi sans doute cette intoxication médiatique s’accompagne
généralement d’une désinformation aussi constante au sujet de la seule
langue que chacun pourrait vraiment maîtriser à l’égal de sa langue
nationale , qui lui permettrait de discuter à égalité avec tout autre
Européen, et ferait que l’égalité linguistique entre les citoyens de
l’Union Européenne ne serait plus une clause constamment bafouée mais
une réalité vécue . Il y va du maintien de la diversité des langues et
des cultures, de la connaissance réciproque de ces cultures, et bien sûr
d’une vraie démocratie internationale. Ce serait bien si LE MONDE
pouvait enfin enquêter objectivement sur la valeur de l’Espéranto, sur
sa valeur propre et sur sa valeur propédeutique pour l’enseignement des
autres langues,. Et enfin ce serait encore mieux si LE MONDE pouvait
comparer les résultats obtenus grâce à l’apprentissage de l’Espéranto
et ceux d’un apprentissage beaucoup plus long de l’anglais.Ce serait un
immense service rendu à la cause d’une véritable communication
internationale , comme à la cause du français et à celle des autres
langues, y compris la véritable langue anglaise, car ainsi nos
responsables européens pourraient choisir en connaissance de cause la
solution la plus efficace , la moins coûteuse et la plus humaniste.

En vous remerciant de votre attention recevez Messieurs, je vous prie,
mes salutations les plus distinguées.

Maurice Sujet 77320 JOUY-SUR-MORIN
msujet@club-internet.fr

PS; A tout hasard cette formule de Soljenitsine : "Les poissons morts ne
remontent jamais le courant".
et cette autre de Victor Hugo:"On n’arrête pas une idée dont l’heure est
venue"
sont à méditer.

(Le 8 juillet 2002)