LES TRAHISONS DE MADAME TASCA

LES TRAHISONS DE MADAME TASCA

J’ai bien reçu votre courriel collectif dans lequel est cité un récent
article de Madame Tasca, ministre de la Culture dans le gouvernement
précédent.

Du Québec, cet article semble aller dans le sens de nos combats pour le
français et la francophonie ; mais, ne vous y trompez pas, Madame Tasca n’a
rien fait pour notre langue lorsqu’elle était ministre : au contraire !

Notre revue a publié en mars dernier deux articles concernant notre
déception devant les fausses paroles et les vraies trahisons de Madame Tasca
pour abandonner le français.

Permettez-moi d’en joindre le texte à ce courriel, pour information.

Vous pouvez naturellement les publier, quoique ceux-ci datent maintenant un
peu.

Bien cordialement,

Philippe Loubière,
rédacteur en chef de Lettre(s), la revue de l’Asselaf.
phloubiere@fnac.net
(Le 8 septembre 2002)


Soixante millions de déconsidérés

Droit au français et droits du consommateur encore attaqués
par le gouvernement français !

MADAME CATHERINE TASCA, ministre de la Culture et de la Communication, Madame
Florence Parly, secrétaire d’état au budget, Monsieur François Patriat,
secrétaire d’état aux petites ou moyennes entreprises, au commerce, à
l’artisanat et à la consommation, ont signé, le 20 septembre 2001, une
circulaire permettant de contourner les prescriptions de l’article 2 de la loi
du 4 août 1994, dite loi Toubon, relative à l’emploi de la langue française. Cet
article prescrit de mentionner en français, et donc le cas échéant de traduire
en français, toutes les mentions destinées à l’information du consommateur.

Cette disposition de la loi n’est manifestement pas du goût des instances
européennes qui, après la monnaie unique, sont bien décidées à imposer une
langue unique, on devine sans peine laquelle : le (mauvais) anglais des
multinationales qui intriguent au sein desdites institutions européennes pour
une standardisation à l’échelle mondiale des produits, des services et des
individus.

La circulaire du 20 septembre 2001 a ainsi été concoctée pour contourner
l’obligation de traduire des informations parfois importantes pour les
consommateurs. Voici en quels termes : « …l’article 2 de la loi [du 4 août
1994] ne fait pas obstacle à la possibilité d’utiliser d’autres moyens
d’information du consommateur, tels que dessins, symboles ou pictogrammes.
Ceux-ci peuvent être accompagnés de mentions en langue étrangère non traduites
en français, dès lors que les dessins, symboles ou pictogrammes et les mentions
sont soit équivalents, soit complémentaires, sous réserve qu’ils ne soient pas
de nature à induire en erreur le consommateur… »
Autrement dit, on
remplacera désormais le texte d’information en français par des petits dessins,
on remplacera une syntaxe par l’équivalent visuel du petit nègre !

Cette circulaire est parfaitement scandaleuse, en ce qu’elle est une
colossale régression du droit des consommateurs, elle l’est aussi en ce qu’elle
participe du recul programmé de la place faite au verbe – c’est-à-dire au
support d’une information intelligente – dans nos sociétés de consommation, tous
pays d’Europe confondus. Bien sûr que, dans ce cas-là, la langue française est
menacée de remplacement progressif par l’anglais ; mais il n’y a pas que cela.
La communication avec tous les consommateurs européens est visée. Combien de
pictogrammes faudra-t-il apprendre pour pouvoir lire la composition d’un
produit, les précautions à prendre avant de s’en servir, la présence ou non
d’O.G.M., la date de péremption, les additifs, les allergènes possibles, etc. ?
Autant que les idéogrammes chinois ? Quel pensum, et quelle régression !

Une information claire et honnête ne peut être détaillée qu’au moyen de mots
et de phrases, c’est ainsi ! S’y refuser ouvre la porte à tous les mensonges par
omission et par imprécision.

Cette maudite circulaire aurait été pondue, nous dit-on, sur injonction de la
Commission européenne qui aurait depuis longtemps la loi Toubon dans le
collimateur. Le français est notre principal lien de citoyenneté et le
gouvernement était parfaitement fondé à faire valoir à Bruxelles les clauses de
sauvegarde appropriées, surtout devant de telles arrière-pensées politiques et
hégémoniques de la part de la Commission. Rappelons que cette dernière ne
respecte même pas ses propres règles linguistiques lorsque celles-ci permettent,
voire encouragent, l’emploi du français, qui est tout autant langue de travail
que l’anglais ! Cependant, le ministère de la Culture semble avoir préféré vider
la loi Toubon de sa substance pour faire semblant d’en protéger l’existence
formelle ! Plutôt que de défendre, d’une part, la place de la langue française
et, d’autre part, les droits de tout consommateur européen à être informé dans
la langue qu’il connaît le mieux – la sienne – les princes qui nous gouvernent
si mal ont comme d’habitude préféré déférer aux ordres de la technocratie
européenne. Ils ont, ce faisant, officialisé une régression culturelle, sacrifié
le droit des consommateurs à être informés clairement, et entériné une fois de
plus la mise à l’écart de notre langue.

Les associations de défense et de promotion de la langue française (ALF,
ASSELAF, DLF et FFI) ont décidé de mobiliser les associations de consommateurs
et les parlementaires, et d’écrire à Madame Tasca pour tenter d’obtenir à
l’amiable l’abrogation de ladite circulaire. à défaut de résultat satisfaisant,
le Conseil d’état sera saisi. En tout cas, une manifestation de protestation a
eu lieu devant le ministère de la Culture le 5 mars dernier, manifestation à la
suite de laquelle une délégation de nos associations a été reçue par un
conseiller du ministre. Celui-ci, trop gagné sans doute par la « culture » du
compromis, n’a rien promis. Il est vrai que, pour cause d’élections, les jours
du ministère sont comptés.

Philippe LOUBIERE


Que veut madame Tasca ?

Un de nos correspondants, le professeur Jürgen Olbert,
nous signale cette réaction québécoise (consultable également sur le site
internet www.vigile.net) à la visite effectuée en 2001 à Montréal par madame
Tasca, le ministre français de la Culture. La presse française s’est bien gardée
de rapporter les propos de notre ministre concernant le droit des francophones
de France, du Québec et d’ailleurs à leur langue. Madame Tasca a rappelé
l’existence de la loi Toubon et a dit avoir écrit aux P.-D. G. d’entreprises
particulièrement déméritantes afin de les inciter à être plus soucieuses
d’utiliser et de respecter le français. Il nous faut d’urgence détromper nos
amis québécois sur des déclarations ministérielles restées lettre morte, tant il
est vrai qu’il y a loin de la coupe aux lèvres…

Un message majeur de France

IL EST ASSEZ ETONNANT que notre milieu pourtant sensible, en soi, à la
question linguistique n’ait pas relevé davantage les récents propos, importants
et courageux de la (sic) ministre française de la culture, madame
Catherine Tasca, de passage parmi nous. Ce qu’elle a affirmé est d’autant plus
significatif qu’elle venait sur nos bords pour lancer la Saison culturelle
française qui fait écho à la présence des artistes québécois en France au
printemps 2001.

La ministre Tasca reconnaissait sans réticence, mais avec nuance, que la
présence internationale de l’anglais représentait un véritable défi pour les
francophones qui parlent la langue de Molière, de Miron, d’Elskamp ou de
Senghor… Et elle le faisait en particulier pour la France en reconnaissant que
le monde du travail et le monde scientifique y sont « deux terrains de très
grande fragilité »
pour la langue française. Elle admettait même que la loi
française de 1994 et qui s’inspirait de notre loi 101 n’était pas respectée sur
le territoire de l’Hexagone affirmant que le Gouvernement pourrait intervenir
plus fermement. Madame Tasca allait jusqu’à révéler qu’elle avait elle-même
écrit à certains présidents directeurs généraux de grandes entreprises pour les
inciter à plus de vigilance. Et de fierté, sans doute. […]

C’est d’ailleurs avec beaucoup de finesse que la ministre Tasca évoque ce que
nous appellerions le néo-colonialisme à rebours de ceux qui font rimer
l’utilisation de l’anglais avec la modernité. Y a-t-il même là matière à
assonance ? « On est un peu étonné, affirme la ministre, quand de très
grandes entreprises françaises, peut-être un peu grisées par leur récente
dimension internationale, vont très au-delà de la nécessité d’utiliser la langue
de Shakespeare »
– si Shakespeare s’y reconnaît d’ailleurs ! – poussant même
le jeu jusqu’à « imposer l’anglais comme langue de travail à leurs salariés,
y compris dans l’Hexagone »
. Et la ministre elle-même d’inviter ces
travailleurs à rouspéter : « Je pense qu’il serait bien que les salariés,
leurs syndicats, le gouvernement aussi, fassent campagne contre des pratiques
qui n’ont grand sens »
!

Madame Tasca en a aussi pour les scientifiques qui ont vite fait de «
céder trop souvent à la pression de la langue unique »
, bafouant ainsi les
contribuables qui se trouvent ainsi à payer pour leur propre anglicisation. à
cet égard, n’a-t-on pas vu au printemps 2001, à l’occasion d’un congrès
international à Montréal, un universitaire parisien et président de séance
demander à deux reprises à un collègue québécois récalcitrant de bien vouloir
faire sa communication en anglais ! Quelle étrange dépossession de la victime
volontaire, non ? « Les universités et les organisations qui financent (ces
travaux ou colloques) devraient au moins demander le bilinguisme »
de
poursuivre madame Tasca. Nous suggérons même trois langues, le plurilinguisme
relativisant la langue dominante et marquant surtout l’attention à toutes les
cultures, expression de l’humanité. De même, le monde des transports est dans le
collimateur de la ministre qui en appelle toujours au bon sens. En effet,
comment peut-on en arriver à penser qu’atterrir en anglais à Charles-de-Gaulle
est plus sécuritaire que de le faire en français ! C’est comme sécuriser des
donneurs de la Croix rouge en les invitant à une collecte au Bal des vampires !
« Le plaisir qu’ont certains grands chefs d’entreprise à s’exprimer en
anglais et à découvrir les choses internationales »
, comme le dit finement
madame Tasca, peut-il leur faire oublier que le français reste une grande langue
de notre temps, capable d’exprimer la modernité des réalités scientifiques et
humaines, une langue encore largement parlée dans le monde, connue nous
disait-on par exemple récemment par plus de 35 % de la population de la
communauté européenne ! […]

Sa prise de position supposait une conviction qui est depuis longtemps la
sienne, beaucoup de courage dans un pays où trop de citoyens et citoyennes
pensent encore que défendre sa langue est une attitude de droite. à défendre et
promouvoir le support de sa pensée, l’architecture d’une civilisation et de
plusieurs cultures allant des « arpents de neige » jusqu’au coeur de la chaude
Afrique en « passant par Paris / Vidant la bouteille », on n’est ni à gauche, ni
à droite, on est, on naît, on devient constamment et l’on continue de naître
dans le dialogue de toutes les cultures. Le français est toujours une langue du
temps présent et un gage de réussite pour les jeunes dans l’avenir. C’est une
langue qui fut peut-être impérialiste en Afrique mais qui a connu longtemps
l’humiliation en Amérique. Comme toute langue, cette langue a son histoire avec
ses hauts et ses bas, une histoire qu’il faut assumer simplement, comme on
assume le fait de vivre pleinement, sans désemparer. […]

André GAULIN
professeur de Lettres à l’université Laval
ancien député au Parlement du Québec

*
On ne peut, à l’évidence, que soupçonner un double langage
démagogique à défendre le français à Montréal, quand à Paris on participe à une
politique qui fait de l’éradication de la langue française dans les affaires
publiques un de ses pivots. Il n’est que de voir le refus de l’état français de
faire respecter la loi Toubon, l’anglicisation systématique des entreprises
publiques et de ce qui reste des services publics, la scandaleuse signature du
Protocole de Londres sur les brevets, le mépris de Bercy pour les actionnaires
révélé par les lois MURCEF concernant la COB, le contournement de l’obligation
de traduire en français les indications destinées aux consommateurs en les
remplaçant par des pictogrammes (circulaire co-signée madame Tasca en personne
!), sans parler du niveau de français pitoyable enseigné dans les écoles de la «
République » par des instituteurs qui ne sont pas sensibilisés à la qualité du
français qu’ils transmettent, ni oublier les mesures menant à imposer
l’enseignement de l’anglais dès le primaire !

On rappelle que madame Tasca a participé avant 1993 à
l’élaboration d’un projet de loi analogue à la future loi Toubon, et on
s’attendait à ce que, ministre, elle se décide à agir un peu plus efficacement
pour faire respecter ladite loi dans un état qui se dit pourtant de droit.
N’ayant pas fait grand-chose au gouvernement en faveur du français (au
contraire, voir l’affaire des pictogrammes) et n’ayant pas cru devoir
démissionner en constatant un tel écart entre ses propres déclarations au Québec
et le soutien des plus hautes autorités de l’état, toutes tendances politiques
confondues, à une mondialisation destructrice du français, madame Tasca a fait
bien plus que décevoir : elle s’est dérobée à la mission qu’elle était au
gouvernement pour défendre, démontrant ainsi toute l’absurdité d’un ministère
qui s’imagine pouvoir mener une politique en faveur de la culture sans défendre
le patrimoine linguistique qui lui est consubstantiel ! Il est vrai que madame
Tasca a reçu en cela le mauvais exemple de M. Toubon soi-même, qui n’a jamais
fait respecter lorsqu’il était ministre de la Justice la loi qu’il avait fait
voter lorsqu’il occupait le fauteuil de madame Tasca à la Culture !

Ph. L.