LES LANGUES EUROPÉENNES

LES LANGUES EUROPéENNES

(Vous trouverez à la fin de ce texte) une interview que Pierre Defraigne,
chef de cabinet de Pascal Lamy a accordé a "Verba volant", périodique du
Service de Traduction de la Commission Européenne.

Il s’agit, à mon avis, d’un excellent papier qui a le grand merite de dire,
noir sur blanc, que l’Anglais n’a aucune légitimité pour prétendre à être la
langue de l’Europe, laquelle Europe a, par ailleurs, besoin de plusieurs
langues qui en temoignent la richesse linguistique et culturelle. L’autre
grand merite de ce papier est de reconnaître la nécessité de mettre fin à la
dérive et établir de règles. Ces propos concernent exclusivement la
Commission.

De mon point de vue, il faut établir des règles ( code de bonne conduite )
non seulement pour la Commission Européenne mais pour le fonctionnement
linguistique de l’ensemble de l’Union: Instutions, Etats Membres, notamment
l’enseignement, Relations avec les Pays tiers et les autres instances
internationales.

Cette démarche devrait viser à tracer le profil culturel de l’Europe et de
ses citoyens. Cela m’ammène à soulligner que l’Italien ne peut être absent
de ce projet et de ce débat et que le Latin devrait retrouver sa place dans
l’enseignement obligatoire.

Bien à vous,

Anna Maria Campogrande

Anna-Maria.Campogrande@cec.eu.int


Entretien avec M. Defraigne

Avec la multiplication des langues qui se profile dans la
foulée du prochain élargissement, ne serait-il pas plus rationnel d’opter pour
le monolinguisme afin d’éviter les cacophonies ?

Entendons-nous bien. Vous parlez de monolinguisme. Ce
principe contredirait la diversité qui est, avec l’unité, un des deux fondements
de la construction européenne. En outre, s’il ne reste qu’une seule langue, il
est clair que ce sera l’anglais. Or, ce choix présente pour moi deux
difficultés.

D’une part, l’anglais n’est pas seulement la langue de Joyce
ou de Yeats… , elle est aussi la langue de Whitehall, c’est-à-dire celle d’un
état membre qui a choisi, pour des raisons tout à fait légitimes liées tant à
son Histoire – l’Empire – qu’à sa géographie – l’insularité -, de rejoindre la
CEE sur le tard et de rester aujourd’hui en dehors de la zone euro. Le moins que
l’on puisse dire c’est que jusqu’ici le Royaume-Uni n’a pas été le fer de lance
de l’intégration européenne, du moins telle qu’une majorité d’Etats membres la
conçoit. Cela pourrait changer, mais c’est l’affaire des Britanniques. D’autre
part, l’anglais est aussi la langue des Etats-Unis, dont le modèle de
développement se distingue sensiblement du nôtre par sa tolérance aux inégalités
et qui, par son statut d’hyperpuissance, a une conception "pyramidale" de
l’ordre mondial alors que l’UE plaide pour un monde plus multilatéral et donc
multipolaire. Certes ici encore, l’Union européenne ne peut pas ignorer le débat
interne aux Etats-Unis, ni sa propre capacité d’y susciter des alliés pour faire
converger nos modèles et pour maîtriser la globalisation..

Mais aujourd’hui, il apparaîtrait paradoxal que l’anglais en
arrive à exclure les autres langues de la vie officielle européenne. Pour les
deux raisons que je viens d’évoquer, à savoir le niveau d’intégration ambitionné
et le choix du modèle de société, il me paraîtrait contestable de s’en remettre
uniquement à l’anglais.

Quels sont les dangers du monolinguisme ?

Vous le savez bien, une langue n’est pas seulement un
moyen de communication, c’est aussi et surtout un outil au service d’un certain
mode de penser et d’une certaine sensibilité culturelle. Or aujourd’hui, parler
anglais, c’est encore trop souvent penser américain – paradoxalement surtout
pour trop de non anglophones qui tombent dans le zèle des fraîchement convertis.

Mais surtout, il est impossible de penser l’Europe dans une
seule langue. Une langue unique véhicule une manière de penser uniforme qui
s’inscrirait en divergence, voire en contradiction, avec le modèle européen,
fondé sur le respect de la diversité.

Face à ce danger, quelle solution préconisez-vous ?

Il convient de faire une distinction entre les institutions.
Le Conseil et le Parlement, qui par leur fonction représentative doivent
interagir directement avec l’opinion publique, ont une contrainte linguistique
particulière ; ils sont donc tenus de fonctionner jusqu’à un certain point dans
toutes les langues.

Mon propos se limitera donc à l’Exécutif. L’unilinguisme me
semble inacceptable à la Commission pour différentes raisons. D’une part, il
serait contraire à la diversité linguistique des autres institutions avec
lesquelles la Commission est en interface ; d’autre part, même s’il faut tenir
compte des considérations pratiques et de coûts, il faut insister sur ce qu’est
l’Europe : la "diversité dans l’unité" ! Enfin, il nous faut penser une Europe
différente du modèle anglo-saxon, plus indépendante des Etats-Unis et ouverte au
monde. La question est donc celle de situer correctement le curseur entre la
nécessité d’assurer une communication effective et économique et la nécessité de
construire l’Europe à partir de ses différentes sources de culture.

Concrètement, que proposez-vous ?

J’appelle de mes voeux la pérennité et l’effectivité d’un
régime linguistique fondé sur un nombre restreint de langues de travail.

Force est cependant de constater que les derniers
élargissements ont entraîné une montée en puissance de l’anglais. Les prochains
ne vont-ils pas inéluctablement renforcer encore ce phénomène ?

Non, je récuse toute idée d’inéluctabilité. Le danger de
l’unilinguisme peut être combattu en produisant des règles. Le marché,
c’est-à-dire – en l’occurrence – la pratique quotidienne, ne doit pas décider de
la langue utilisée dans les institutions. On peut à cet égard reprocher aux
gouvernements d’avoir fait montre d’une certaine timidité et laissé le fait
créer le droit, mais il est encore temps de réagir et d’organiser une réflexion
sur la question.

Comment et dans quel cadre organiser cette réflexion ?

Un colloque de haut niveau rassemblant des anthropologues,
des philosophes, des écrivains et des juristes pourrait conduire une réflexion
ouverte et "dépassionnée" sur la question linguistique dans les institutions
européennes et ceci en amont du débat politique. Celui-ci pourrait être amorcé
par la Convention et conclu par la CIG. Cette réflexion pourrait être menée à
l’initiative commune de nos grandes institutions culturelles : le British
Council, le Goethe Institute, l’Alliance française, l’Istituto italiano di
Cultura, l’Instituto Cervantes, une grande fondation flamande et tout autre
organe qui le souhaiterait. L’idée serait de réfléchir aux nombreuses dimensions
de la langue et de montrer en quoi la pensée européenne est indissociablement
liée au multilinguisme. Encore faut-il que ce multilinguisme soit effectif !

Qu’entendez-vous par là ?

Pour être effectif, le multilinguisme doit s’appuyer sur un
nombre limité de langues de travail – aujourd’hui au sein de la Commission
l’anglais, l’allemand et le français – et s’inscrire dans des règles qui
définissent le comportement à adopter par les fonctionnaires. Par ailleurs, la
formation aux langues doit être favorisée dans la maison afin que tous les
fonctionnaires aient un degré de bilinguisme pratique suffisant – notamment au
niveau de l’écriture – et connaissent au moins passivement plusieurs autres
langues. Cette formation doit être prise en considération dans l’évaluation des
personnes, y compris au niveau du management.

Pourquoi se limiter à trois langues de travail ?

Il me semble que – c’est un point de vue personnel – trois
langues de travail reflétant les sensibilités latine, germanique et
anglo-saxonne est un bon chiffre. Deux serait insuffisant et reviendrait à
placer les langues retenues dans une situation de confrontation qui n’est pas
souhaitable. Avec quatre, le système deviendrait moins praticable. Et d’ailleurs
comment choisir cette quatrième langue ?

Quelle serait la règle fondamentale à respecter ?

Tous les textes devraient au départ pouvoir être rédigés au
choix dans l’une des langues de travail, mais les trois versions linguistiques
devraient impérativement être disponibles dès que les documents entrent dans le
circuit décisionnel, c’est-à-dire la veille de la réunion hebdomadaire des chefs
de cabinet, de manière à ce que le débat politique puisse avoir lieu à partir de
documents rédigés dans ces trois langues.

N’est-ce pas déjà le cas actuellement ?

Oui, à une nuance de taille près. Aujourd’hui, les textes
sont disponibles dans les trois langues pour la réunion des Commissaires. C’est
une semaine trop tard. Il faut assurer le multilinguisme plus en amont de
manière à ne pas donner un avantage à une des trois langues au stade de la
rédaction, et en faire une question de fond, un choix politique très fort.

Dans un tel système, quelle serait la place des autres
langues officielles au sein de la Commission ?

Il est important de mieux utiliser toutes les potentialités
linguistiques de la maison, par exemple pour recevoir dans leurs langues
respectives les groupes de visiteurs, les diplomates, les représentants de la
société civile ou encore les membres des parlements nationaux. Ce genre de
pratique véhicule une image d’ouverture, de confiance et d’accueil : la
Commission n’est pas une multinationale. Il n’est donc pas question de régir le
choix des langues utilisées par les fonctionnaires dans leur vie professionnelle
de tous les jours. à ce niveau, il faut faire preuve de pragmatisme et laisser à
chacun le soin de trouver la langue la plus appropriée en fonction des
circonstances. La courtoisie et la "gentillesse" linguistiques constituent une
richesse institutionnelle pour une maison comme la nôtre qui la cultive avec
soin.

Mais le multilinguisme effectif et contrôlé que je préconise
est le garant de la survie de toutes les langues dans l’institution.

Quelles seraient les contraintes de ce nouveau système
pour les services linguistiques ?

Nous connaissons mal le monde de la traduction, qui est
capable de miracles en produisant des textes excellemment traduits dans des
délais qui paraissent intenables. Mais il arrive aussi que des documents se
fassent attendre et posent davantage de problèmes. La qualité est parfois
inégale sans qu’il soit possible d’expliquer l’origine des disparités. Il me
semble vital d’assurer un contrôle de qualité, notamment sur les traductions
confiées à l’extérieur.

Nous devons nous aussi, dans les DG, nous plier à des
procédures qui me font penser que l’attribution des tâches ne doit pas
nécessairement se faire sur le critère du moins-disant, mais au prix du marché
et sur des critères de qualité.

Pour revenir au colloque que vous avez évoqué, quand
pourrait-il avoir lieu ?

Dès la rentrée, lorsque la Convention aura trouvé ses
marques. Le débat doit permettre de poser les problèmes. C’est ensuite au
politique de trancher, car la question ne doit pas selon moi se régler sur un
mode référendaire. Au bout du compte, il reviendra à chaque institution de fixer
ses propres règles en se fondant sur les principes qui se seront évoqués lors du
colloque et définis par la Convention et la CIG. Mais j’y reviens, choisir
toutes les langues, reviendrait en définitive en choisir une seule et donc se
retrouver à la case départ.

En résumé, opter pour le monolinguisme, n’est-ce pas faire
le choix d’une Europe a minima ?

Effectivement, car la langue est le véhicule de la pensée et
l’unilinguisme, en ce qu’il sacrifierait la diversité sur l’autel d’une supposée
efficacité, serait profondément réducteur et "aneuropéen". Dans une institution
à une seule langue, on ne reconnaîtrait plus l’Europe.

le 13 mars 2002