LE PLUS COMPLEXE À VENIR

Le plus complexe à venir

Andrée FERRETTI

Andrée Ferretti est née en 1935 dans une famille francophone
et modeste. Elle milite depuis 1963 pour l’indépendance du Québec; en 1967, elle
est élue vice-présidente nationale du RIN et choisie par la SSJBM en 1979
«Patriote de l’année». Au milieu des années soixante-dix, elle fait des études
de philosophie et elle publie de nombreux articles politiques dans Parti pris,
Le Devoir, la revue Possibles, l’Impasse, etc. Elle a
collaboré au cahier «Culture et société» du journal Le Devoir.
Présentement, elle est critique des essais québécois dans La Presse Plus.

Liminaire











Que Dieu nous garde d’un monde qui ne serait plus peuplé
que par l’homo cocacolens










Joseph Ki Zerbo,
historien voltaïque.

L’inaptitude de l’esprit à évaluer le futur est inhérente à
la condition humaine. Surtout lorsqu’il s’agit de considérer une question
vitale. Jamais je n’ai vérifié avec autant de force la difficulté de cette
expérience commune qu’en essayant de réfléchir aux conditions d’avenir de la
langue française au Québec. Selon les jours, mon humeur ou mon angle de vue,
j’était tentée d’annoncer l’Apocalypse ou la Parousie. Mais, toujours,
heureusement, m’apparaissait bientôt la prodigieuse complexité du phénomène,
m’interdisant de me faire une représentation ordinatique aussi simple des
problèmes et des solutions qui s’y rapportent. Même si la découverte, au fil de
mon analyse, des nouvelles formes d’aliénation qui nous guettent et qui
proviennent toutes de la production d’une culture programmée par un système
reposant sur le dressage des esprits et des conduites, m’a amenée à un
pessimisme philosophique auquel mon caractère enthousiaste ne me prédispose
pourtant pas. Mais le peu de lucidité et de courage que nous avons manifesté
lors du référendum sur la question nationale m’incline à douter de notre sagesse
et de notre volonté et à craindre que nous ne sachions, ni ne pouvions, faire
les choix extrêmement exigeants que suppose de plus en plus la possibilité de
vivre en français en terre d’Amérique.

D’autant plus que face à la civilisation mondiale qui tente
d’envahir la planète en minant sur son passage, non seulement les cultures
nationales, mais aussi tous les particularismes, force est de constater qu’à la
multitude des déterminations profondes et durables, d’ordre politique,
économique et juridique qui, dans les différents cadres constitutionnels
canadiens, ont marqué le destin québécois de la langue française d’une constante
fragilité depuis 1760, s’ajoutent les multiples nouvelles contraintes nées de la
domination internationale de l’anglais, de la situation périphérique du Québec
par rapport aux métropoles du monde hautement industrialisé, technologisé et
informatisé d’une part, et, beaucoup plus lourd de conséquences, du
bouleversement universel des structures traditionnelles de la communication.
Bouleversement qui est de nature à influencer lourdement le devenir de tous les
peuples, mais surtout des plus dépendants.

Penser les conditions de l’avenir de la langue française au
Québec relève donc d’une problématique qui dépasse largement les données propres
à la société québécoise tout en leur demeurant néanmoins spécifiquement liées.

Faire abstraction du fait qu’avec la révolution technologique
et l’avènement des sociétés décisionnelles nous assistons à une transformation à
l’échelle internationale du mode de production et de distribution des biens qui
change la nature des rapports sociaux de domination aurait été un raccourci
trompeur dans lequel j’ai refusé de m’engager. J’ai plutôt cherché à repérer la
logique du développement actuel des sociétés occidentales et à en déceler les
enjeux fondamentaux pour tâcher de voir quelles orientations majeures nous
devrions donner à nos luttes afin d’élaborer des stratégies efficaces qui nous
soient à la fois particulières et inscrites dans les mouvements contemporains de
pensée et d’action critiques du nouvel ordre mondial. Puisque aussi bien, la
question de l’avenir de la langue française au Québec est passée du domaine
strictement politique à celui plus vaste et plus complexe de l’anthropologie.
Elle s’inscrit dans la question immense du devenir des langues naturelles.

Je propose donc ce texte comme une interpellation éperdue à
tous ceux et à toutes celles qui prennent conscience de l’urgence d’affirmer la
valeur absolue de chaque type d’organisation sociale, de chaque culture, de
chaque langue, de chaque différence pour échapper à l’oeuvre de totale
déshumanisation du système uniformisant en voie de s’instaurer. Je propose ce
texte comme un appel à la solidarité à tous ceux et à toutes celles qui ont
choisi la société québécoise comme lieu humain d’expression de leur identité
collective, qu’elle soit ancienne ou nouvelle. Car, comme l’écrit Hannah Arendt
dans La condition de l’homme moderne, «Le monde humain est un monde
collectif qu’il faut distinguer du domaine privé appartenant à chacun
personnellement.».

Même si elle n’en a pas vraiment guidé le développement, la
lecture de «Transformation de la société et mutation de la culture»,
texte paru en deux épisodes dans les numéros 2 et 3 de la revue Conjoncture
publiée par les éditions coopératives Albert Saint-Martin, a été à la source
profonde de ma réflexion. J’en remercie infiniment son auteur, Michel Freitag.
Je dois aussi au dernier ouvrage de Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné,
d’avoir conforté mon intuition de l’exigence plus vitale que jamais de favoriser
le raffermissement de toutes les souverainetés, et l’accession du peuple
québécois à l’indépendance nationale.

Introduction

On ne consomme pas la culture, on en jouit.

Hélène Cixous

Je me souviens avec nostalgie des après-midi dominicaux de
mon enfance où mon père, tout analphabète qu’il fut, nous imposait silence à mes
soeurs et à moi pour écouter dans le recueillement la musique des Bach, Vivaldi,
Beethoven et autres grands compositeurs classiques dont il ignorait les noms,
mais dont il aimait les oeuvres. Je me souviens l’avoir une fois entendu dire en
refermant la radio: «Il doit falloir avoir toute une tête pour créer de la
musique comme çà.» Car tout le monde savait qu’une oeuvre était une création.
D’où vient qu’aujourd’hui elle soit devenue un produit culturel?

C’est la question qui me revenait sans cesse à l’esprit, quel
qu’en soit le cheminement, lorsque j’ai tenté de saisir ce qui, actuellement,
pouvait bien marquer de signes favorables ou menaçants l’avenir de la langue
française au Québec. Puisqu’il m’apparaît évident et irréfutable que sa plus ou
moins grande viabilité est inextricablement liée à la vitalité de notre culture
qui est elle-même indissociable de la puissance de notre société à orienter et
contrôler tous ses outils de développement. Même si, dans un temps donné, leur
évolution respective peut connaître certaines distorsions, l’une ou l’autre
manifestant plus ou moins de vigueur que les deux autres, la moindre analyse
oblige à les considérer comme des réalités consubstantielles.

Pour répondre à ma question et, ainsi, en arriver peut-être à
ébaucher d’une manière non passéiste quelques-unes des solutions aux problèmes
d’avenir de notre langue, je me suis donc imposée de chercher à comprendre la
nature actuelle de la dynamique québécoise des relations entre société, culture
et langue. J’ai vite constaté qu’elle s’inscrit dans celle plus vaste qui, à
l’échelle mondiale, est en train de restructurer complètement les rapports
sociaux de domination, à l’intérieur des états et entre les états. Car, comme
nous le verrons, même si sa situation est tout à fait singulière par rapport aux
autres zones de dépendance, du fait de sa totale appartenance à la culture
occidentale dominante, la société québécoise, comme toutes les autres sociétés
dominées, subit entièrement, plutôt qu’elle ne les contrôle, les effets de la
révolution technologique. Principalement, parce que dans l’actuel cadre
constitutionnel, le gouvernement québécois ne dispose pas d’une compétence
politique exclusive en matière de communication.

Or, ce sont les transformations majeures qu’opère la
révolution technologique dans les domaines de l’informatique et des
communications et leurs profondes répercussions sur tous les aspects de la vie
humaine et sociale, qui fondent aujourd’hui la puissance de domination — portée
à un degré encore jamais atteint — des pays déjà dominants et qui, à l’inverse,
décuplent la dépendance des autres. De plus, il est d’emblée observable que dans
les sociétés qui génèrent et qui gèrent l’essor de l’informatique et des
technologies de la communication, il y a renversement dans les rapports entre
économie et culture. En fait, après la politique qui jusqu’à l’avènement de la
révolution industrielle où l’économie l’a remplacée comme pouvoir fondateur de
tous les autres pouvoirs, c’est aujourd’hui la culture qui remplit cette
fonction.

Par conséquent, bien que ces faits soient fort connus et
leurs conséquences facilement analysables, j’ai cru utile d’en tenter une brève
synthèse avant d’en arriver à proposer une nouvelle compréhension des
déterminations qui pèsent sur la société québécoise, mais aussi des libertés qui
la traversent.

Je me suis donc d’abord essayée à montrer comment, après les
échecs répétés et coûteux des solutions économistes aux problèmes structurels
d’un développement capitaliste traditionnel dans des sociétés post
industrialisées, ce sont les investissements dans la production culturelle qui
sont devenus 1e nouveau système nerveux du développement économique et de
l’organisation sociale. Comme, par ailleurs, il est de plus en plus apparent que
la condition absolument nécessaire d’un rendement profitable de cette industrie
culturelle repose entièrement sur ses capacités d’expansion mondiale, j’ai voulu
montrer comment elle devait, pour vendre ses produits, procéder à l’atomisation
des individus et des sociétés, à l’uniformisation de leurs besoins et à la
limitation maximale du degré d’imprévisibilité de l’action sociale. D’où le
caractère obligatoirement programmatique et programmé de la culture qu’elle
produit.

Ce qui m’a obligée à consacrer quelques pages à l’étude de la
nature de cette culture et des graves menaces d’aliénation culturelle et, même,
de mutation anthropologique qu’elle fait planer sur tous les individus et, par
conséquent, sur toutes les sociétés, y compris sur celles d’où elle émerge et
sur lesquelles elle s’appuie. Basée sur l’ordinateur et ses codes informatiques,
improprement appelés langages — ainsi que nous le verrons — comme organisateur
et ordonnateur omniprésents et omnipotents de toutes les activités humaines à
l’oeuvre dans la société, cette culture tend à opérer un changement très profond
dans la fonction sociale du langage tel qu’articulé par les langues naturelles.
Un changement qui a déjà, entre autres conséquences, entraîné un appauvrissement
généralisé du pouvoir créateur de toutes les cultures en remplaçant les
médiations symboliques de la communication par ses seules médiations techniques,
d’ordre exclusivement instrumental et syntaxique. Or, comme le démontre
magistralement Michel Freitag, toute véritable communication tient à la
multiplicité de ses fonctions, à la subtilité de ses occurrences, à la
spontanéité de l’échange et «se fonde toujours sur l’exigence du sens qui ne
peut naître que d’une expérience partagée, médiatisée par un renvoi à des
références culturelles communes et spécifiques». Dans cette optique, j’ai
soutenu pour ma part que toute vraie culture, c’est-à-dire dotée d’un pouvoir de
fécondité, celui de créer des oeuvres et des objets dont on jouit plutôt que des
produits qu’on consomme, est mobile, contradictoire, complexe et héritière, et
qu’elle tient à la riche ambiguïté de sens des langues naturelles.

En ce qui nous concerne plus spécifiquement, il m’a été
facile de démontrer que la langue française a constitué tout au long de notre
histoire l’ossature et la chair de notre identité culturelle et le seul rempart
invincible contre sa déperdition, qu’elle a toujours fondé notre exigence
d’autonomie et qu’elle demeure la voie royale qui nous permettra de prendre le
tournant décisif de la révolution technologique en transformant en force
culturelle de développement de notre société ses prodigieuses réalisations,
plutôt que de nous soumettre au risque d’une assimilation irréversible.

Mais elle ne pourra jouer ce rôle de barrière à
l’envahissement du modèle dominant de la culture que tentent d’imposer quelques
grandes firmes transnationales qu’à la condition sine qua non que le
peuple québécois relève enfin le défi de l’indépendance nationale. Puisque de
l’accession du Québec à l’indépendance nationale dépend désormais non seulement
sa vitalité, mais sa viabilité même. C’est ce qu’en dernier lieu j’ai soutenu en
montrant l’importance capitale du pouvoir d’exercer une pleine et
exclusive juridiction en matière de communication. Puisqu’en effet dans le
contexte actuel de développement des sociétés, les relations entre culture et
communications et entre communications et tous les types de pouvoir sont
devenues inextricables. Or, seule l’indépendance nationale peut nous conférer ce
pouvoir d’une manière incontestable et irréversible.

Néanmoins, toute fondamentale qu’elle s’avère pour favoriser
l’avenir de la langue française au Québec, l’indépendance nationale n’est pas
une condition suffisante. Elle ne constitue que le support indispensable à
l’élaboration et à la mise en oeuvre d’un projet de société original. L’avenir de
la langue française au Québec repose entièrement sur notre détermination à nous
approprier les progrès de la révolution technologique en les enracinant dans nos
traditions historiques, nos valeurs culturelles, nos besoins sociaux et nos
moyens économiques spécifiques, plutôt que de déployer de perpétuels, coûteux et
vains efforts de rattrapage.

J’ai donc montré l’importance primordiale pour nous
d’opter pour la création plutôt que pour l’imitation. Pour nous, mais aussi pour
les autres. Parce que l’affirmation de chaque différence est une victoire sur la
tendance uniformisante de la civilisation actuelle. Parce que la variété et le
particularisme des cultures sont les conditions normales et permanentes de
l’existence de l’humanité.

Société atomisée et culture programmée











Les guerres sont devenues actuellement
des guerres de communication pour des territoires du
subconscient.

Hans Jürgen Syberberg










On peut lire dans Le Courrier de l’Unesco du mois de
mars 1983, consacré à l’informatique et aux communications, qu’aux états-Unis,
déjà près de la moitié de la population active travaille directement ou
indirectement à la production, au traitement, à l’emmagasinage et à la
distribution d’informations. On peut également y apprendre que 75 pour cent du
marché international de l’informatique et des télécommunications est contrôlé
par quelques 80 firmes transnationales qui proviennent toutes des pays hautement
industrialisés et technologisés et largement dominés par les états-Unis. Enfin,
et c’est ce que ce bulletin de l’Unesco révèle de plus instructif pour une
meilleure compréhension de la logique actuelle des rapports sociaux de
domination, ces firmes fabriquent non seulement les matériels et les logiciels,
mais également le contenu des messages diffusés à travers le monde
entier.

Ce qu’il faut bien saisir, en effet, c’est que la révolution
technologique, tout en ne faisant pas disparaître le capital et le travail comme
forces productives importantes, les a toutefois remplacés par les sciences et
les techniques comme moteur principal du développement économique et de
l’organisation sociale. Ce qui a pour conséquences profondes de modifier la
nature des rapports sociaux et les moyens d’assurer leur efficacité et leur
cohésion.

Dans les sociétés capitalistes nées de la révolution
industrielle et basées sur la division du travail et sur l’appropriation privée
des moyens de production, c’est le Droit et l’idéologie juridique qu’il sécrète
qui a pour tâche de rendre efficaces, dans chaque Etat national et entre eux,
les rapports sociaux de production. Non seulement le Droit impose, par la
contrainte des divers appareils de l’état, des lois qui subordonnent l’ordre
public à la propriété privée, mais il sanctionne l’illusion de l’égalité des
rapports en laissant croire à chaque citoyen qu’il est un sujet de droit égal à
tout autre parce qu’il est propriétaire (de quelque chose) en puissance. Quand
elle fonctionne bien, cette idéologie juridique permet l’accumulation sans
heurts du capital dans les mains de quelques-uns. Quand elle n’arrive pas à
occulter l’inégalité réelle des rapports sociaux, surgissent des conflits que
les lois en vigueur sont impuissantes à régler et qui dégénèrent en luttes
ouvertes de toutes sortes dont l’issue dépend alors du rapport réel des forces
en présence. Ce qui, au cours des cent dernières années, a rendu possibles, à
l’intérieur du système, quelques grandes victoires des organisations ouvrières,
telles que la reconnaissance du droit des travailleurs à se syndiquer, des
mouvements féministes et du droit des femmes à voter, du mouvement de
décolonisation et du droit des peuples à s’autodéterminer, etc. Chaque victoire
arrachée de haute lutte se transforme alors en droit acquis, bientôt sanctionné
par une nouvelle loi. Ainsi se rétablit pour un temps donné le consensus social
que postule la démocratie capitaliste.

Dans les sociétés décisionnelles de moins en moins fondées
sur la propriété privée des moyens de production, mais sur leur contrôle exercé
conjointement par les gestionnaires de l’état, du marché et du savoir, c’est
désormais, grâce à l’implantation généralisée des technologies de l’information
et des communications, un contrôle social strict et permanent de chaque individu
qui assure la cohésion sociale.

Nous assistons ainsi à la mise en place de structures propres
à l’exercice d’une démocratie de plus en plus restreinte dans laquelle l’ultime
pouvoir de décision appartient aux gestionnaires du savoir, c’est-à-dire à ceux
qui maîtrisent les sciences et les techniques de manière à contribuer à un
développement toujours plus poussé et plus rapide de l’informatique et des
télécommunications, puisque ce sont ces technologies qui permettent de prévoir
les situations, d’une part, et, d’autre part, de conditionner les mentalités et
les comportements. C’est en effet devenu vérité de La Palice que les élus du
peuple n’orientent plus les politiques qui gouvernent les sociétés nationales.
Les dirigeants politiques ne servent plus que d’écrans publics sur lesquels sont
projetées les seules situations problématiques dont les solutions techniques ont
déjà été pensées par les véritables «décideurs», en fonction d’objectifs définis
au sein des conseils d’administration des grandes entreprises trans-nationales.
Il arrive même que des problèmes soient créés de toutes pièces et présentés aux
populations comme inévitables afin que puissent être appliquées des solutions
qui favorisent la réalisation des objectifs poursuivis par ces entreprises. Dans
ce système, les conflits qui subsistent entre travailleurs et patrons, entre
secteurs privés et secteurs publics, entre intérêts nationaux et intérêts
internationaux trouvent de plus en plus rarement leurs solutions au terme
d’affrontements ou de négociations entre les parties directement impliquées. Le
plus souvent, ils se règlent plutôt par concertation transversale entre les
gestionnaires de l’état, du marché et du savoir, et leurs solutions visent
toujours à adapter le fonctionnement des sociétés nationales aux besoins
prioritaires du nouvel ordre économique mondial.

D’où l’actuelle diffusion dans le monde entier, par les
puissances qui contrôlent les télécommunications, d’une prolifération de
discours contre l’interventionnisme de l’état dans l’économie nationale, contre
la politique et pour la promotion des «révolutions» individuelles. La critique
négative du rôle des états et la valorisation de l’efficacité de l’entreprise
privée, loin d’avoir pour objectif de rétablir le pouvoir capitaliste classique
et la reprise des économies nationales, ne visent, au contraire, qu’à lever les
obstacles à la performativité internationale des industries
«oligopolistiques». De même, et leur faisant pendant, les discours contre la
politique dissimulent l’intention de détruire les réseaux traditionnels de
solidarité sociale (partis politiques, organisations syndicales, mouvements
populaires, mouvements coopératifs, etc.) qui, dans la défense de leurs intérêts
collectifs, entravent l’implantation rapide du nouveau système qui exige
l’atomisation des groupes et des individus. C’est même là que réside tout le
sens des discours qui promeuvent la libération personnelle contre les idéaux des
mouvements sociaux, principalement des mouvements de libération ou d’affirmation
nationale, puisque la nation demeure la plus puissante force d’intégration de
toutes les formes et de toutes les fonctions de la vie sociale. Ces discours
favorisent au contraire l’expression des intérêts particuliers et leur
multiplication. Puisqu’il s’agit en effet d’opposer les individus jusqu’à amener
chacun à considérer tout autre comme un ennemi potentiel sur le marché de plus
en plus restreint du travail et, même, dans certains pays, dans l’appropriation
d’un espace vital.

Liée à la transformation du mode de production opérée par la
révolution technologique, particulièrement dans les domaines de l’informatique
et des communications, l’efficacité du nouvel ordre économique repose donc
entièrement sur l’atomisation de la société et sur l’instauration à l’échelle
mondiale d’une nouvelle civilisation basée sur une uniformisation générale des
modes de vie, des savoirs et des savoir-faire. Ce qui explique le rôle
prépondérant que, dans leur stratégie, les gestionnaires accordent à la
production culturelle. Il s’agit pour eux, par le biais d’une programmation et
d’une diffusion massive des mêmes informations et des mêmes messages, de
provoquer, partout et en même temps, les mêmes besoins, d’inculquer les mêmes
goûts, de développer les mêmes compétences, de répandre les mêmes idées et de
promouvoir les mêmes valeurs. Il s’agit de détruire le potentiel productif de
chaque société qui tient à l’originalité de sa culture, à sa manière spécifique
d’attribuer utilité et signification aux objets. Mais puisque la rentabilité du
nouvel ordre économique dépend essentiellement de ses possibilités d’expansion
mondiale, il s’agit dès lors de pulvériser toutes les différences culturelles
afin de transformer les sociétés en consommatrices passives de tout ce qui
dérive des innovations technologiques produites par les firmes transnationales.
La culture se voit ainsi investie par la nouvelle classe des gestionnaires de
deux fonctions primordiales: une fonction économique qui consiste à établir de
vastes marchés porteurs des nouvelles technologies, et une fonction politique
qui vise à implanter de nouvelles méthodes de contrôle social par la
substitution des normes de l’information à celles de la connaissance qui opère
une modification substantielle des modes de communication.

C’est en effet devenu une autre vérité de La Palice que la
civilisation actuelle, basée sur un déploiement sans précédent des moyens de
communication les plus divers et les plus puissants, se caractérise par
l’absence de communication qu’elle engendre. Et c’est voulu, c’est pensé, c’est
organisé, c’est programmé.

Basée sur la production et la transmission d’une multitude
d’informations disparates qui actualisent constamment tous les faits et tous les
événements sans établir de rapports conséquents entre eux, sans les inscrire
dans une temporalité qui en ferait comprendre la genèse et la destination, qui,
autrement dit, leur donnerait sens, la culture technologique, par la diffusion
d’un savoir extrêmement dispersé, vise systématiquement l’éclatement de toutes
les structures d’une communication qui serait créatrice de lien social et
d’identité pour les remplacer par une structure d’atomes interchangeables et
anonymes. Plus productive qu’imaginative, cette culture vise à remplacer la
création par l’adaptation. Elle ne peut donc pas s’accommoder de l’unité entre
l’expérience et la conscience, entre le savoir et l’action qui caractérise la
connaissance. Car c’est la connaissance qui, seule, met en circulation des
énoncés qui produisent du sens et qui motivent l’action en ce qu’ils
correspondent toujours aux traditions propres à une culture, c’est-à-dire à un
mode spécifique de communication qui permet la participation active, inventive
et intégrée des individus à divers modes collectifs de vie socioculturelle. Il
ne peut, en effet, y avoir de communication possible si ce qui est dit ne l’est
pas à partir d’un déjà dit. Toute information qui n’est pas inscrite dans une
structure de pensée forgée par une appartenance culturelle et linguistique
déterminée ne pénètre pas la conscience et ne permet pas à celui qui la reçoit
d’établir une relation entre ses éléments constitutifs et le phénomène auquel
elle se rapporte. Elle ne peut, par conséquent, donner lieu à aucun acte
communicationnel. Une accumulation de telles informations suscite au contraire
un profond sentiment d’impuissance.

Or, c’est exactement le but poursuivi par la culture des
gestionnaires. Basée sur des codes informatiques, elle vise la limitation de
l’action sociale et son contrôle en la réduisant à des éléments formalisables et
programmables pouvant être traités par l’ordinateur. Absolument incapable de
créer et d’assumer les règles d’une communication sensée, elle élimine tout le
jeu des interrelations et fait passer tous les échanges par les médiations
techniques de ses machines à produire, à empaqueter, à traiter et à distribuer
des informations.

Société informatisée et culture programmée vont de pair.
Elles constituent le dispositif matériel et idéologique de manipulation qui, par
le biais de l’emprise technologique, huile les rouages du nouvel ordre
économique et impose, comme allant de soi, les actuels rapports sociaux de
domination.

Pour imposer sa domination, la nouvelle classe des
gestionnaires s’appuie en effet sur la fascination qu’exerce depuis toujours sur
l’esprit humain le savoir scientifique. Aujourd’hui qu’il connaît des
développements prodigieux et, surtout, qu’il donne lieu à des applications
techniques qui envahissent tous les domaines de la vie, du plus quotidien au
plus spectaculaire, il est devenu le point de référence ultime qui confère leur
légitimité à toutes les entreprises. Il divise le monde entre ceux qui le
détiennent et ceux qui y aspirent, soumettant entièrement les seconds aux
premiers. L’idéologie scientiste a ainsi remplacé l’idéologie juridique dans
l’institution des actuels rapports sociaux de domination, mais sans qu’elle ait
même besoin de les justifier, tant apparaît objective la nature du pouvoir
scientifique, et progressistes ses réalisations technologiques. Ainsi peut
s’étendre sur la totalité du réel l’hégémonie des technologies de la
communication et de l’information.

Cette emprise conduit à un renforcement sans précédent du
pouvoir de domination des quelques pays hautement industrialisés, où et d’où
opèrent les firmes transnationales qui détiennent le monopole de ces
technologies et, par conséquent, à une aggravation de la dépendance des pays
moyennement ou peu développés qui, souvent, ne sont même pas en mesure
d’absorber et de maîtriser les choix technologiques qui leur sont imposés en
fonction des intérêts des firmes productrices. Je décrirai quelques-uns des
problèmes pratiques d’ordre politique, économique et social que soulève ce
déséquilibre grandissant quand j’analyserai les conséquences particulières sur
l’évolution de la société québécoise d’un développement des moyens de
communication et des systèmes d’information sur une base internationale.

Auparavant, je veux insister sur les risques d’érosion des
patrimoines culturels auxquels sont soumises toutes les sociétés et sur les
risques de mutation anthropologique qu’encourent tous les individus au moment où
s’efface l’usage des langues naturelles devant l’utilisation des codes
informatiques dans la production et la reproduction de toutes les connaissances.

Codes informatiques et langues naturelles











Le langage n’est jamais qu’en tant que
langue d’un peuple […]. Il est un universel, quelque chose
qui est en soi reconnu, qui résonne de la même façon dans la
conscience de tous; toute conscience qui parle devient
immédiatement une autre conscience dans le langage. De même
au niveau du contenu, ce n’est qu’au sein d’un peuple que le
langage devient langage véritable, c’est-à-dire l’expression
de ce que chacun pense.










Hegel










La fonction du langage implique la
pensée, parce qu’elle implique la compréhension des
significations associées à leurs supports matériels dans une
langue donnée. […] il est impossible de penser et d’agir
d’après les modes d’action conditionnés par cette pensée si,
à l’issue de l’éducation donnée à une époque requise de la
vie dans une société humaine, on ne nous a pas appris à nous
servir d’une langue; la pensée consiste donc toujours à
penser dans une certaine langue.










Adam Schaff

Entre toutes les mythologies que fait naître la civilisation
technologique, même dans les publics cultivés, la plus répandue et la moins
fondée est que les systèmes de signes à l’oeuvre dans la démarche informatique
sont des langages, alors qu’ils ne sont que des codes.

Or, si nous n’y prenons pas garde, cette erreur
épistémologique peut s’avérer bientôt source d’une profonde mutation des
aptitudes de l’être humain à connaître, en ce qu’elle occulte l’unité organique
de la pensée et du langage et la fonction créatrice de celui-ci dans les
processus de la connaissance. L’attribution du statut de langage à ces systèmes
de signes «désémantisés» que sont les codes informatiques tend en effet à faire
oublier que le langage est la faculté de l’être humain de symboliser,
c’est-à-dire d’établir des rapports de signification entre toutes les
existences, entre elles et lui-même.

Les hommes et les femmes, en effet, ne sont pas dans le monde
des existences parmi d’autres existences, ils sont présents au monde parce que
pouvant le dire, ils le pensent; pouvant le penser, ils l’agissent; pouvant le
penser et l’agir, ils le connaissent. Et si le langage remplit cette fonction
créatrice, c’est parce qu’il est la forme particulière de cette matière première
qu’est le corps sensible. C’est parce que nous sommes indissociablement chair et
langage que nous pouvons connaître, c’est-à-dire transformer toutes les
existences et la nôtre en occasions et en objets de sensations et de perceptions
créatrices de représentations et de pensée. Le corps sensible est la
potentialité de la pensée, le langage son effectivité. Cette indissociabilité de
la chair et du langage est en effet l’origine du penser, et la pensée est le
mode d’actualisation du connaître qui est le mode humain d’être.

Nous connaissons parce que nous jouissons de la possibilité,
en les nommant, de prêter forme aux choses que nous sentons et percevons,
d’expérimenter notre capacité de les placer en face de nous pensant. D’où le
caractère inéluctablement objectif et subjectif de la connaissance. La
connaissance implique nécessairement une entre un objet et un sujet, et c’est le
langage qui rend possible cette mise en présence parce que la connaissance
implique également une activité communicationnelle intersubjective entre des
individus sociaux déterminés par l’usage commun des symboles linguistiques et
culturels, propres à la société dans laquelle ils évoluent.

Les représentations qui organisent notre univers de pensée
montrent en effet que le langage est un produit social et, comme le soutenait
déjà Sapir, le système linguistique défini dans lequel les individus sont élevés
et pensent depuis l’enfance déterminent leur vision du monde. Ainsi, nous sommes
les produits d’un langage que nous avons toujours déjà inventé en tant que
sujets intégrés dans un système cohérent de socialités, grâce aux médiations
symboliques d’une langue maternelle. Le langage tel qu’actualisé dans une langue
naturelle est un système de règles sémantiques qui permet au sujet socialisé
d’appliquer correctement l’ensemble des critères d’évaluation des phénomènes,
processus et facteurs propres à sa culture et, par là, de donner du sens
à ses paroles et à ses actes. C’est même cette puissance polysémique des langues
naturelles qui confère au langage sa puissance heuristique et, par conséquent,
son pouvoir créateur. C’est parce que le sujet de la connaissance est un sujet
social forgé par son appartenance linguistique et culturelle que les multiples à
l’oeuvre dans une société s’enracinent dans sa mémoire sensible, y jetant les
bases de toutes futures créations, y engendrant son pouvoir de produire des
outils et des oeuvres d’art, des théories et diverses méthodes instrumentales, y
compris les codes informatiques, aptes à lui faire saisir et transformer le
monde.

Les codes informatiques, il ne faudrait en effet pas
l’oublier, sont une création du langage en ce qu’ils sont, à l’instar de toutes
les autres manifestations de l’esprit humain, le résultat de l’usage des
symboles linguistiques, c’est-à-dire qu’ils apparaissent dans un réseau
d’interactions qui dépendent d’une activité sociale, donc, d’une activité
d’ordre communicationnel effectuée dans le cadre d’une culture donnée, en
l’occurrence d’une culture scientifique et technicienne. Toutefois, si les codes
informatiques n’ont pu être élaborés que dans les conditions de la communication
linguistique, ils ne sauraient, eux, donner lieu à aucune nouvelle règle de
cette communication puisqu’ils ne fonctionnent que comme signes inaptes à la
création symbolique. D’où l’incommensurabilité des langues naturelles et des
codes informatiques et le danger de les présenter comme étant de nature
identique.

C’est même parce qu’elle tend à remplacer les langues
naturelles par des codes informatiques que la culture des gestionnaires abolit
toute possibilité de communication. En substituant les médiations techniques de
la machinerie technologique aux médiations symboliques des relations
intersubjectives de l’activité communicationnelle, elle réduit à zéro le degré
de sociabilité et modifie substantiellement les processus cognitifs. La
culture des gestionnaires se caractérise en effet par une désobjectivation et
une désubjectivation de la connaissance.
Sous un amoncellement
d’informations disparates, elle isole les divers aspects de la réalité et les
présente comme en étant la totalité. Elle dépouille ainsi l’intelligence humaine
de ses objets de pensée.

Dans la démarche informatique, en effet, la compréhension
d’un problème à étudier ne vient pas d’une analyse théorique et d’un
raisonnement déductif exclusifs à l’esprit humain, mais d’un recours à la
puissance de calcul de l’ordinateur qui peut étudier un nombre considérable,
quoique fini, de configurations en un temps très bref. Or, justement parce qu’il
tire toute sa fonctionnalité de sa rapidité à explorer le plus grand nombre de
voies possibles, on lui soumet des programmes munis de règles très simples
destinées à choisir les solutions les plus conformes à un objectif précis et
limité, déterminé en vue d’une efficacité immédiate sans considération de la
multidimensionnalité de tout phénomène, particulièrement de ses aspects sociaux.
Le fonctionnement de l’ordinateur détermine ce caractère exclusivement
instrumental de la démarche informatique puisqu’il ne peut traiter un problème
qu’après qu’il ait été réduit à un ensemble de signes susceptibles d’être
inscrits dans les systèmes de bitisation et de binarisation que sont les codes
informatiques. C’est ainsi que toute réalité se voit dépouillée de son
objectivité pour être réduite aux conséquences du choix d’un système.

également caractéristique de la démarche informatique et plus
conséquente encore que cette déréalisation de l’objet, est la déperdition du
pouvoir créateur du sujet, non seulement de l’utilisateur d’un programme déjà
fabriqué, mais même de son concepteur. Programmer un ordinateur est une
opération qui contraint le sujet à passer de l’activité sémantique, propre à
l’acte langagier, à une activité purement syntaxique, c’est-à-dire à exclure le
sens. Le sens est en effet le grand absent de la démarche informatique. Ce que
reconnaît d’ailleurs le rapport Nora et Minc sur l’informatisation de la
société, publié en 1977, en France, lorsque les auteurs affirment, non sans une
certaine ironie, que: «l’efficacité du langage informatique est acquise au prix
d’une perte de contenu plus sensible aux intellectuels qu’aux gestionnaires.»

Le moins que l’on puisse dire, en effet, c’est que les
gestionnaires ne sont pas des accoucheurs de sens. Et pour cause. Pour exercer
en exclusivité tout le pouvoir de décision, ils doivent faire en sorte que tout
existe dans la pure indifférence. Abolir les contradictions, aplanir les
oppositions, banaliser les particularismes, faire qu’on ne fasse pas. Tel est le
nécessaire objectif de la société décisionnelle, et l’instauration actuelle d’un
empire des signes est l’expression et l’effet de sa réalisation. En réduisant la
communication à un simple échange d’informations, c’est-à-dire à un simple
échange de signes, comme moyen efficace mais frustre d’organisation sociale, la
société décisionnelle préside à une raréfaction du sens à laquelle correspond
une impuissance des individus et des communautés à l’action.

Prise dans la structure dominante d’un ordre inclusif et
d’une culture sociale basés sur la manipulation de codes et de machines
informatiques, devenus médiateurs de tous les échanges, l’action perd en effet
sa nécessité. à quelles fins sociales et culturelles les sujets sociaux se
mobiliseraient-ils quand ils perçoivent bien que, dépouillées de tout but autre
que performatif, leurs actions ne peuvent exercer aucune emprise directe sur la
réalité tant matérielle qu’intellectuelle. Ayant perdu leur réalité propre,
elles n’existent plus elles-mêmes que comme signe à produire des informations.
Puisque aujourd’hui, plutôt que de résoudre des problèmes, on met au point des
programmes qui les résoudront, plutôt que d’apprendre les connaissances
elles-mêmes, on apprend la manière d’y accéder.

Or, comme nous l’apprend depuis toujours l’histoire des
civilisations et, maintenant, la psychologie et la neurophysiologie,
l’apprentissage est la condition même de toute création. Ce n’est qu’une longue
pratique d’un art, d’un métier, d’une science qui donne naissance aux oeuvres,
aux choses, aux théories. C’est une illusion de penser que la facilité de
l’ordinateur favorisera le développement intellectuel de ses utilisateurs en
leur donnant accès à une somme considérable de savoirs à manipuler plutôt qu’à
maîtriser. Apprendre, c’est, au contraire, se soumettre à des contraintes dont
la première consiste précisément à développer notre mémoire comme support de
compréhension du monde. C’est à partir de l’expérience acquise et accumulée
grâce à notre mémoire individuelle et collective que nous pouvons trier,
ordonner, interpréter les informations pour les transformer en connaissances.
Que sera l’intelligence humaine privée de mémoire? Or, l’usage de l’ordinateur
par des individus qui ne possèdent pas une vaste et profonde culture générale,
implique la perte de la mémoire. Non seulement parce qu’il rend inutiles les
efforts de mémorisation, mais aussi parce qu’il nous fait entrer en des rapports
qui ne sont plus que de pure rationalité avec le monde environnant (nature,
culture). Il risque ainsi d’émousser complètement notre sensibilité qui est le
fondement de la mémoire.

Nous encourons d’autant plus gravement ce risque de mutation
anthropologique que l’atteinte portée à la fonction sociale du langage entraîne
la déperdition des patrimoines culturels.

La profonde complexité des relations qui existent dans chaque
société entre société, culture et langue a depuis toujours déterminé les
différentes pratiques sociales des peuples et des nations, fournissant à
l’imagination collective les solutions appropriées aux problèmes à affronter.
C’est ainsi que dans l’histoire, un même niveau de développement technique
n’entraîne pas nécessairement une uniformisation des modes de vie et
d’organisation sociale, ni ne donne lieu au même type de systèmes politique,
moral et philosophique. L’existence d’un fond commun à toutes les sociétés
également développées n’a jusqu’à maintenant jamais empêché l’émergence de
toutes sortes de productions particulières. La spécificité des rapports entre
société, culture et langue, propre à chaque peuple, à chaque nation, favorisait
des choix différents dans une combinatoire dont les règles pouvaient être
communes, mais non les réalisations.

Or, c’est depuis toujours la fonction sociale du langage qui
rend possible cette activité créatrice des individus et des peuples, puisque la
propriété du langage tel qu’il s’actualise dans les langues naturelles est de
permettre l’expression des variations les plus fines de la correspondance
infiniment complexe entre la pensée et le monde nommé — variations qui naissent
du désir du locuteur de modeler le message selon ses intentions, selon sa vision
du monde. Créativité et richesse polysémique des langues naturelles vont de
pair.

En remplaçant les langues naturelles par des codes
informatiques comme intermédiaire entre l’intelligence humaine et le monde à
connaître, les gestionnaires des sociétés contemporaines voués à la défense des
intérêts des grandes firmes transnationales visent un affaiblissement général de
ce pouvoir créateur des sociétés. Selon Le Courrier de l’Unesco, on
observe déjà dans tous les pays qui importent la révolution technologique une
perte de confiance dans les valeurs esthétiques et intellectuelles propres à
chaque pays, face aux formes d’expression qui proviennent des pays dominants.
Par exemple, dans un pays comme l’Italie qui possède une tradition culturelle
d’une richesse remarquable, la culture-évasion fondée sur l’inaction et le refus
du réel exerce déjà une emprise redoutable. Le cinéaste italien, Ettore Scola
confiait récemment au journal Le Monde que dans son pays 80 pour cent des
programmes télévisés proviennent des états-Unis. Les enfants italiens,
ajoutait-il, en le déplorant vivement, ne connaissent plus l’histoire de
l’Italie, ni celle de l’Europe.

Et pourtant le rôle croissant de la science et de la
technologie dans le fonctionnement des sociétés pourrait constituer un moyen
extraordinaire de développement économique, social et culturel s’il devenait un
élément organique de la culture nationale de chaque peuple. Nous allons
maintenant voir comment la société québécoise peut résoudre à son avantage les
problèmes que pose la révolution technologique et quelle contribution elle peut
apporter à l’évolution de l’humanité aux prises avec les mêmes problèmes.

«Je me souviens.»

Sans conscience de son identité, il n’est pas de création
possible, ni pour un individu, ni pour un peuple. Sans création, il n’est pas de
vie humaine. Tenir à sa différence, c’est tenir à son existence et l’assurer. La
différence et l’opposition entre les cultures, soutient Claude Lévi-Strauss dans
Le regard éloigné, loin de manifester quelque relent de racisme que ce
soit, exprime au contraire les conditions essentielles et constantes de
l’autodéveloppement de l’humanité. Sans la volonté farouche de tous les peuples
de la terre de ne pas laisser contaminer leur culture par une autre, l’humanité
n’existerait pas, va jusqu’à affirmer le savant ethnologue: «Que chaque peuple
ait tenu à ses racines et ait pris conscience de leur prix a été la manière
spécifique à chacun d’assurer son existence et la survie de l’humanité.» Il ne
peut exister de société qui ait refusé systématiquement de voir les dangers qui
la menaçaient sans prendre les mesures de protection nécessaires. Une société
qui en arriverait à une telle démission serait déjà trop malade pour survivre.
Il faut être aliénés comme le sont certains politiciens et éditorialistes du
Québec, pour détecter du racisme ou, même, de la xénophobie dans les mesures,
telle que la loi 101, édictée par l’Assemblée nationale du Québec, non pour
tenter d’asservir quelqu’autre culture, mais pour seulement laisser s’épanouir
la culture québécoise. Il s’agit en fait de la plus banale des exigences.

Entre toutes les politiques adoptées par les diverses
instances dirigeantes de la société québécoise depuis 1760, à la suite des
luttes menées par des fractions plus ou moins importantes du peuple pour
affirmer notre identité, j’ai choisi à dessein l’exemple de la loi 101. Non
parce qu’il faut examiner ici les conditions d’avenir de la langue française au
Québec, mais, beaucoup plus fondamentalement, parce que la langue française
constitue dans notre histoire l’élément primordial de la vitalité de notre
culture et de la viabilité de notre société. La langue française a été de façon
permanente le seul lieu inattaquable de notre identité culturelle parce que
c’est le seul domaine de notre vie nationale où la majorité des Québécois n’a
jamais accepté qu’un pouvoir étranger porte atteinte à notre droit inaliénable
de la parler. Nous avons toujours vécu comme une oppression toutes les menaces
directes ou sournoises qui la mettaient en péril. Alors qu’au contraire, nous
subissons sans révolte, au moins depuis 1867, la domination politique,
économique et sociale qui s’exerce sur nous. C’est là la manifestation de notre
aliénation nationale. L’échec du référendum a en effet révélé qu’une majorité de
Québécois a complètement perdu le sens de notre identité nationale dans son
unité et son indivisibilité, qu’une majorité de Québécois accepte le
fractionnement de notre être et de nos pouvoirs et l’intériorise comme un
phénomène normal. J’ai montré dans une analyse des causes de cet échec, publiée
dans L’Impasse, que notre aliénation réside dans notre impuissance à nous
expérimenter comme peuple maître de sa vie nationale, non pas tant parce que
nous n’avons jamais été à l’origine des régimes constitutionnels et des systèmes
sociaux dans lesquels nous survivons depuis la Conquête, mais parce que nous
avons toujours consenti à légitimer ces régimes et ces systèmes réalisés selon
les modèles d’une culture étrangère, en vue des besoins d’une société étrangère,
la culture et la société canadiennes-anglaises. C’est parce que nous nous
soumettons de plein gré à une volonté extérieure que la domination qui s’exerce
sur nous ne fonctionne pas comme oppression. Car autrement nous nous
révolterions. L’oppression en effet est intolérable et elle entraîne toujours la
subversion qui empêche la domination non pas de se produire, ni de s’exercer
parfois longtemps, mais d’opérer légitimement. Le peuple québécois n’est pas un
peuple opprimé, c’est un peuple aliéné. Il est devenu si étranger à lui-même
qu’il ne reconnaît même plus les figures de son asservissement. Sauf,
précisément, au chapitre de la langue où il n’a jamais cessé de se défendre
contre tout danger d’assimilation. Par conséquent, toute tentative légale ou
toute situation de fait qui a pour effet de diminuer nos droits en cette matière
fonctionne comme oppression et nous amène à élargir nos revendications, à
radicaliser nos luttes, à renforcer nos mesures de protection. C’est ce qui
s’est passé avec les lois 63, 22 et 101.

Dans nos perpétuels va-et-vient entre la résignation et la
volonté d’affirmation, c’est la langue française qui nous a enracinés dans une
culture qui, toute fragmentée qu’elle soit, nous confère une identité
spécifique. Et c’est parce que nous sommes conscients qu’une langue coupée de
l’action, c’est-à-dire dont l’usage ne s’étendrait pas à tous les domaines de
l’activité sociale, nous condamnerait à des pratiques de plus en plus aliénantes
et, peu à peu, à une perte totale de notre identité que nous avons forcé nos
gouvernements à légiférer pour étendre l’usage de la langue française aux
sphères d’activité devenues soudainement plus importantes. C’est l’évolution
socio-économique extrêmement rapide qu’a connue la société québécoise dans les
deux dernières décennies qui a rendu nécessaires les lois 63, 22 et 101. Sans la
loi 101 qui universalise l’usage de la langue française, nous étions à très
court terme condamnés à ne plus la parler que «dans nos campagnes et dans nos
églises». Ainsi l’application rigoureuse de la loi 101 et, même, son
renforcement par quelques nouvelles règles plus exigeantes, constituent la
condition la plus immédiate à remplir pour assurer au moins le proche avenir
d’un usage normal, en tant que langue nationale du peuple québécois, de la
langue française au Québec, et, de cette manière, protéger une fois encore le
fondement de notre culture qui seule peut garantir notre existence qui est
elle-même, de toute évidence, la condition sine qua non de l’avenir de la langue
française en terre d’Amérique. Car, au Québec, comme partout ailleurs au monde
et depuis toujours, société, langue et culture sont des réalités
consubstantielles.

Il suffit de comprendre ce fait élémentaire pour voir
d’emblée que, bien qu’il demeure manifestement nécessaire de l’appliquer
sévèrement, la loi 101 constitue une mesure de protection spéciale qui ne peut
indéfiniment, à elle seule, garantir l’avenir de la langue française au Québec.
Encore faut-il que la culture et la société québécoises s’épanouissent
pleinement en réussissant à concilier les exigences de la révolution
technologique et de l’affirmation de l’identité nationale du peuple québécois.

Or, dans une civilisation où les micro-ordinateurs et les
satellites de communication enserrent tous les aspects de la vie des sociétés,
autant de celles qui sont les moins développées sur le plan économique et
scientifique et qui se voient imposer leur modèle de développement, que de
celles qui sont engagées dans une course de plus en plus effrénée à l’innovation
pour s’assurer le contrôle des marchés nationaux et internationaux, il semble
évident que seul un plein exercice de tous les pouvoirs nécessaires à
l’élaboration et à l’application de politiques nationales en matière de
communication et d’information, est devenu le moyen vital pour le peuple
québécois d’orienter sa vie collective dans le sens d’une affirmation de son
identité, dans le sens de ses intérêts spécifiques. On aura beau dire et beau
faire, nous ne relèverons pas à notre avantage le défi de la révolution
technologique, pas plus que nous n’avons relevé celui de la révolution
industrielle, sans d’abord relever le défi majeur de l’indépendance nationale.
Puisque la souveraineté politique est la condition préalable à toute mise en
oeuvre d’un projet original de société.

Et nous n’avons pas le choix. Ou nous refusons de nous
laisser imposer les orientations du virage technologique prises par les
puissances industrielles, financières, politiques et militaires qui nous
dominent et nous condamnent à d’incessantes politiques de rattrapage, pour créer
notre propre modèle de développement, ou nous adoptons les objectifs, les moyens
et les valeurs des sociétés canadienne et américaine et, telle la grenouille qui
veut se faire aussi grosse que le boeuf, nous risquons l’éclatement de notre
identité et, par conséquent, à plus ou moins brève échéance, la disparition en
tant que société nationale distincte.

Aussi radicale qu’elle paraisse, cette perspective n’est
pourtant pas l’effet de mon imagination apeurée. Il suffit de lire le numéro,
plusieurs fois cité du Courrier de l’Unesco pour prendre une conscience
aiguë des dangers d’assimilation irréversible que représente pour les sociétés
dépendantes leur incapacité de contrôler les transformations technologiques,
particulièrement dans les domaines de la communication et de l’information. Les
nombreux exemples donnés, puisés dans ces domaines, montrent que l’emprise
technologique exercée par des entreprises étrangères, tant publiques que
privées, sur une société nationale déjà dépendante sur le plan économique,
politique ou culturel, ou sur tous ces plans à la fois, accentue sa dépendance
de manière telle qu’elle entraîne infailliblement le déséquilibre de la
structure sociale, le fractionnement de la culture commune et, par conséquent,
la rapide inadéquation de ses formes particulières de régulation sociale —
dégradation qui contribue au déclin de la socialité dans la nation et à
l’absence d’une communication sensée qui en arrive à miner l’identité et la
cohésion du peuple. Dans Le Courrier de l’Unesco, ces analyses
s’appliquent surtout aux pays du Tiers-Monde. Les auteurs ne manquent cependant
pas de souligner que les problèmes soulevés concernent également, et souvent
d’une manière encore plus pernicieuse, les pays plus développés, mais tout aussi
soumis à l’influence des produits culturels étrangers qui, via les satellites de
communication et autres puissants moyens audiovisuels, véhiculent implicitement
dans la fiction, les arts commerciaux et les messages publicitaires, et
explicitement dans les informations, les documentaires, les programmes
éducatifs, les logiciels pour l’enseignement assisté par l’ordinateur (EOA),
etc., des stéréotypes et des modèles, des normes et des valeurs coupés des
réalités concrètement vécues qui dépouillent les individus et les groupes de
leur identité et de leur pouvoir créateur. Même le gouvernement canadien est
conscient de cette menace. Il prend d’ailleurs ce prétexte pour s’approprier en
exclusivité toutes les juridictions en matière de communication et
d’information. Dans une entrevue accordée à la revue Forces et publiée
dans son numéro 62, le ministre canadien des Communications, Francis Fox,
déclare que lorsque le Canada lance un satellite de communication à 36 000
kilomètres de la terre, «il est essentiel qu’il y ait une autorité à l’intérieur
du pays qui ait compétence en la matière.» Et il prend bien soin de préciser
qu’il importe peu de «savoir si ce que ce satellite distribue au pays est une
question d’intérêt purement provincial ou local.» Je ne pourrais que donner
raison à M. Fox de vouloir défendre l’identité canadienne, au-delà des intérêts
particuliers des populations provinciales, s’il n’oubliait pas que le peuple
québécois forme une nation distincte qui ne saurait être confondue avec aucune
autre. Malheureusement, toute notre histoire témoigne de cet oubli permanent des
gouvernements canadiens. Elle témoigne en outre que la promotion des intérêts
canadiens s’est toujours faite au détriment de la nation québécoise. Et cela
s’avère encore plus vrai aujourd’hui, au moment où le Parlement canadien
centralise nécessairement tous les pouvoirs en matière de communication et
d’information puisque leurs développements constituent le système nerveux des
sociétés contemporaines. Qu’il s’agisse des politiques relatives au transport,
aux échanges internationaux en matière d’éducation et de culture, à la
radio-télédiffusion, au développement de la recherche scientifique, à l’aide à
la création, le gouvernement fédéral ne cesse d’étendre sa toile d’araignée sur
toutes les institutions et les juridictions québécoises. Il nous impose ainsi
des solutions qui, non seulement ne répondent pas à nos besoins réels, mais qui
entravent la recherche de nos propres solutions et l’expression de nos propres
conceptions du monde, détruisant peu à peu notre personnalité.

Néanmoins, tant que nous sommes vivants, nous avons mieux à
faire que de hurler à la mort. Nous possédons suffisamment de ressources
matérielles et intellectuelles, nous dirigeons encore suffisamment
d’institutions politiques, économiques, sociales et culturelles et, surtout, en
dehors de quelques cercles restreints d’individus et de groupes irrémédiablement
voués à des intérêts particuliers, nous jouissons d’un vouloir-vivre collectif
suffisamment sain pour résister victorieusement à la vague d’assujettissement
qui, une fois de plus, à l’occasion d’une profonde modification des principes et
des mécanismes de l’organisation sociale, déferle sur nous. Si nous en avons la
lucidité et la volonté politique, nous pourrons même transformer en forces
culturelles favorables à notre épanouissement, les nouvelles et multiples
possibilités de développement humain et social que recèle la révolution
technologique. à la condition expresse de la maîtriser et de la charger de sens.

Car il ne s’agit pas, bien entendu, de refuser les
changements qu’implique la révolution technologique. En cette époque de complet
et irréversible bouleversement des rapports entre société, culture et langue
qu’elle entraîne inévitablement, qu’on la subisse ou qu’on la domine, il s’agit,
au contraire, de la harnacher. Il s’agit de mobiliser notre imagination pour
concevoir un projet de société qui engagerait notre vision du Québec dans une
vision du monde englobante de son infinie complexité, capable de connecter
toutes ses dimensions aussi bien aux universaux qu’aux différences. Il s’agit
donc, avant tout, d’avoir le courage d’opter pour la création plutôt que pour
l’imitation.

Globalement, cela signifie que la société québécoise ne
saurait prendre le virage technologique en se soumettant aveuglément aux
impératifs des gestionnaires de l’état, du marché et du savoir, qu’ils soient
d’ici ou d’ailleurs, pas plus qu’à leurs objectifs strictement utilitaires ni à
leur rythme d’implantation. Elle doit, au contraire, s’imposer ses propres
limites de vitesse, quitte à paraître marquer le pas pendant quelques années,
pour s’orienter, dès le départ, dans des voies qui nous permettront d’en
maîtriser, à terme, les effets sur notre organisation sociale et sur nos
systèmes de valeurs. Il s’agit, par exemple, d’introduire en même temps que les
micro-ordinateurs dans les écoles de nouvelles formes d’intégration sociale, en
nous dotant d’un système d’éducation qui alliera d’une manière inséparable
l’enseignement des sciences et des techniques à un enseignement plus rigoureux
que jamais de l’histoire nationale et mondiale, de la philosophie et des arts,
en un mot, à une solide formation culturelle, qui alliera d’une manière
inséparable l’enseignement des langages formels et des codes informatiques à un
enseignement exigeant de la langue française et des autres langues
internationales de la communication industrielle, scientifique et culturelle. En
même temps qu’elle formera la main-d’oeuvre hautement spécialisée, susceptible
d’accomplir les tâches et de remplir les fonctions instrumentales nécessaires au
fonctionnement efficace de notre société dans le monde contemporain, la société
québécoise doit favoriser, à travers l’école et toutes ses institutions sociales
et culturelles, l’éducation de sujets sociaux formés aux disciplines de l’esprit
les plus diverses, accessibles aujourd’hui à l’intelligence humaine, afin d’en
faire des citoyens ouverts sur le monde et capables d’en intégrer toute la
complexité, ce qui, à la limite, constitue le seul véritable antidote à
l’atomisation sociale et à l’uniformisation culturelle qui conduisent à
l’impuissance et, finalement, à la dégénérescence. Comme en témoigne
actuellement, partout au monde, la méconnaissance des jeunes de leur langue
maternelle qui se manifeste par un vocabulaire qui se raréfie de plus en plus,
une incapacité croissante de s’exprimer par écrit, une impuissance patente à
raisonner, une disparition quasi totale de la curiosité intellectuelle et une
inaptitude chronique au débat. Il s’agit donc, de toute urgence, de former des
citoyens qui, grâce à la maîtrise d’une bonne culture générale, pourront
intégrer les intelligibilités partielles proposées par les savoirs spécialisés,
des citoyens aptes à l’action sociale et à la communication politique, capables
de résister aux modèles imposés par les fabricateurs de consensus mentaux qui, à
travers ordinateurs, satellites et autres puissants moyens de communication,
envahissent tout le champ intellectuel et l’espace public par une pensée
exclusivement technicienne, asociale, apolitique qui tue la communication. Pour
survivre et s’épanouir, la société québécoise doit enraciner la révolution
technologique dans la langue française et les symboles de sa culture, en
favorisant la création intellectuelle tant scientifique que philosophique, tant
technique qu’artistique. Car, c’est dans l’expression multipliée à l’infini de
notre imaginaire collectif que réside l’avenir de notre société, de notre
culture et de notre langue qui ne saurait exister l’une sans l’autre. Puisqu’en
effet, comme l’écrit Michel Freitag: «La culture, c’est la synthèse de toute
l’expérience humaine d’une société dans l’intégration et l’harmonisation de ses
diverses expressions à travers les médiations d’une langue commune.»

Cette nécessaire affirmation de notre identité ne nous
appartient néanmoins pas en propre. Elle s’inscrit dans l’exigence commune à
tous les peuples et à toutes les nations, face à la menace d’homogénéisation de
l’actuelle civilisation mondiale, d’une différenciation vitale des cultures.
Affirmer notre identité ne saurait donc, d’aucune manière, signifier un
quelconque repliement sur nous-mêmes. Au contraire, nous ne saurons remplir
cette exigence qu’en nous ouvrant totalement au monde, qu’en développant des
relations d’échange et de réciprocité, non seulement avec la France et les
autres pays de langue française, mais avec tous ceux avec lesquels nous nous
reconnaîtrons des aspirations et des intérêts communs. Plus nous nous ouvrirons
aux cultures étrangères et plus elles s’ouvriront à la nôtre, plus nous
enrichirons notre mutuel pouvoir de création. Cette exigence d’ouverture au
monde est désormais ce qui fonde l’accession du peuple québécois à
l’indépendance nationale. Elle est même ce qui l’oblige.

Vivre demain en français au Québec, c’est nous donner
aujourd’hui un pays. Avant que les forces d’oubli qui s’abattent maintenant sur
notre société et sur l’humanité ne submergent entièrement notre jeunesse.

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant M.
Pierre Biacchi)