LE JOURNAL LE MONDE ET LA SERVITUDE VOLONTAIRE

LE JOURNAL LE MONDE ET LA SERVITUDE VOLONTAIRE
«L’à-plat-ventrisme des Français devantl’anglo-américain»

Le Monde

courrier-des-lecteurs@lemonde.fr

A plusieurs reprises dans le passé des plumes
compétentes ont dénoncé dans LE MONDE ce que Bernard Cassen dans LE
MONDE DIPLOMATIQUE de mai 2000 avait appelé "la servitude volontaire" et
que Denise Bombardier, l’écrivaine québécoise appelle fort justement
"l’à-plat-ventrisme des Français devantl’anglo-américain". Or je trouve
dans mon numéro du MONDE de ce jour un supplément de 12 pages en anglais,
sans aucune traduction, qui est un parfait exemple de ce que vous
dénonciez naguère. Des amis abonnés à qui j’ai téléphoné, même
professeurs d’anglais, partagent mon étonnement.

Permettez-moi de vous rappeler qu’à de nombreuses
reprises, comme beaucoup d’autres lecteurs, j’ai protesté contre l’abus
de mots anglais ou pseudo-anglais dans vos diverses colonnes, mots
incompréhensibles pour un grand nombre de vos lecteurs, même s’ils ont
étudié l’anglais de longues années car dans certains cas ce sont
franchement des termes du jargon journalistique ou des mots d’argot qui
ne se trouvent pas toujours dans des dictionnaires spécialisés. Dans une
de vos réponses vous affirmiez, contre toute vérité objective, que ces
mots étaient maintenant du domaine public. Mon enquête personnelle parmi
des gens cultivés m’avait prouvé qu’il n’en était rien. De mois en mois
le mal ne fait que croître.

L’abonnement au MONDE que j’ai souscrit depuis de longues
années concernait un journal rédigé en français, il ne concerne pas un
abonnement à 12 pages du New York Times ou à tout autre journal anglais
ou américain et je ne souhaite pas payer pour ceux-ci. Lorsque je
souhaite m’informer dans les langues que je connais j’ai recours au site
Internet suédois:
www.esperanto.se/kiosko/

qui me permet de choisir parmi plus de 15 500 journaux du monde entier
en version originale.Je ne manque pas de le faire pour connaître les
points de vue de l’étranger.

Pour votre information et dans votre intérêt je pense
qu’il serait bon pour vos services de faire procéder à une enquête
objective sur la proportion de vos lecteurs lisant ces pages et surtout
sur le pourcentage de ceux de vos lecteurs qui peuvent les comprendre
parfaitement. Ne pensez-vous pas que ce pourcentage est inférieur à un
pour cent?

La parution exceptionnelle d’un supplément en anglais
après les attentats du 11 septembre était compréhensible et utile à
l’information sur l’état d’esprit des Américains. Votre initiative
actuelle est d’une autre nature et relève de cette "servitude
volontaire" que stigmatisait Bernard Cassen : elle répond au voeu des
Anglo-Saxons clarement définis par David Rothkopf dans son article
"Praise of Cultural Imperialism?"(Louange de l’impérialisme culturel)
dont vous citiez cette phrase dans LE MONDE DIPLOMATIQUE d’août 1998:
"S’il doit y avoir une langue universelle,DANS L’INTERET ECONOMIQUE ET
POLITIQUE DES ETATS-UNIS nous devons veiller à ce que ce soir
l’anglais". Dans son ouvrage "LINGUISTIC IMPERIALISM", édité par OXFORD
UNIVERSITY PRESS, le Professeur anglais Robert Phillipson (p.164 à 168)
cite cette autre phrase :"The Center should not tolerate resistance to
THE RULE OF ENGLISH" , autrement dit "le centre (de la langue anglaise)
ne devrait tolérer aucune résistance au règne de l’anglais".

Aussi l’initiative du MONDE nous semble apporter de l’eau
au moulin de ceux qui prétendent que dès maintenant la langue anglaise
est parlée partout dans le monde et qui concourent en fait à LA MORT DU
FRANCAIS dénoncée par Claude Duneton dans l’un de ses derniers livres.
Elle ne contribue en rien au multilinguisme souhaitable, à la
protection indispensable de la diversité des langues et des cultures,
mais conduit à terme au monolinguisme hégémonique avec vision du monde
unique que vous dénonciez auparavant. Je le regrette d’autant plus que
mes nombreux voyages dans le monde entier m’ont permis de constater que
LE MONDE pouvait être lu dans toutes les grandes bibliothèques de la
planète, vos lecteurs étrangers à l’avenir vont croire ce que répètent
les journaux anglais , à savoir que "le français est une langue inutile
que personne ne parle en dehors de la France"…et encore, à juger ce
qu’on y lit et y entend!

Avec tous mes regrets et mes salutations les plus
distinguées.

Maurice Sujet (principal honoraire de collège)
77320 -Jouy-sur-Morin
msujet@club-internet.fr

(Le 8 avril 2002)