LE DÉFICIT DÉMOCRATIQUE MONDIAL

Le déficit démocratique mondial

Comment relier intelligemment le combat du Québec pour son
indépendance nationale aux évènements spectaculaires et tragiques du onze
septembre 2001?

Comment pouvoir amorcer une réflexion profonde devant ce
déluge d’informations trop souvent manipulateur et superficiel, uniformisé à
l’américaine?

Bien au delà de la nécessaire sécurité des passagers d’avions
et de l’inquiétude des multiples attaques terroristes possibles, nous devons
nous attarder aux causes profondes de l’utilisation du terrorisme comme
l’arme ultime du désespoir
pour en tirer les leçons qui s’imposent.

Sans l’ombre d’un doute nos voisins du sud ont été victimes
des choix qu’ils ont faits en matière de politique internationale depuis la
Seconde Guerre Mondiale. Se réclamant des principes de démocratie, liberté et
droits de l’homme comme fers de lance pour justifier leurs actions, dissimulant
en fait leurs stricts intérêts économiques, les Américains ont dans de trop
nombreux cas appliqué la politique des deux poids, deux mesures. Les
exemples sont nombreux, Israël et la Palestine, le Rwanda et l’Iraq, le Chili et
le Nicaragua, le Salvador et le Panama et combien d’autres. La pire des
tragédies demeure par contre ce refus des dirigeants américains et de leurs
proches alliés de remettre en question les fondements même de la route qui leur
est constamment tracés par le pouvoir économique, actuellement dominé par les
institutions financières, l’industrie pétrolière, la fabrication et le trafic
d’armes.


La mondialisation

Processus inévitable pour l’humanité, la mondialisation se
poursuit à un rythme déséquilibré. Ce déséquilibre provient du rapport de force
tel qu’établi par eux-mêmes et exclusivement entre le pouvoir politique et le
pouvoir économique. Tant que les institutions politiques au travers le monde
n’auront pas été réformées pour imprimer au processus une réelle transparence et
le rendre accessible aux populations affectées, la mondialisation devra être
freinée. Laisser la mondialisation se poursuivre dans le déficit démocratique
mondial actuel équivaut à l’accélération de l’augmentation, déjà trop grande, de
l’écart entre les riches et les pauvres et à une pression indue sur les classes
moyennes.

De véritables démocraties amenant plus de justice et un
partage plus équitable de la richesse mondiale sont les seuls vrais moyens
durables de combattre l’arme ultime du désespoir.

Tant que le président d’une multinationale puissante de ses
fusions planétaire récentes, aura plus de pouvoir que le chef d’un état dont il
finance les coffres électoraux occultes, le minimum démocratique requis à la
poursuite du processus sera nettement insuffisant.

Le nouvel ordre mondial né à la suite de la chute de l’Empire
Soviétique doit s’inscrire dans un nouveau type de rapport de force pour
contrebalancer l’hégémonie américaine. Compter sur l’Europe pour jouer
entièrement et efficacement ce rôle est illusoire pour deux raisons majeures.
Premièrement, l’Europe en construction est à apprendre à parler d’une seule
voix, ce qui contraint les chefs des états constituants à une prudence
diplomatique et des prises de positions d’une grande mollesse, très arrangeantes
pour Washington. Deuxièmement, plus les regroupements et fusions se poursuivent
dans des secteurs névralgiques de l’économie mondiale, plus le discours et
l’action des états s’uniformisent, ce qui est bien naturel puisque les vrais
patrons, eux , n’ont pas de frontières et parlent la même langue, celle du ($).

Les souverainetés nationales s’effritent dans les faits et
laissent la gouverne aux accords multilatéraux préfabriqués par des
fonctionnaires, d’où il résulte que les législatures élues ont peu à dire et les
manifestants dans la rue encore moins. Ainsi, des institutions comme le Fonds
Monétaire International, la Banque mondiale, les sommets du G-8 ou du G-20 où la
transparence brille précisément par son absence, explique qu’on retienne
difficilement le couvercle sur la marmite de la misère humaine. Ce n’est pas en
se contentant de saupoudrer un peu d’argent aux pays en difficulté, mais en
initiant des réformes majeures qui donneront aux peuples affectés les outils
pour s’en sortir que l’espoir renaîtra et que notre propre sécurité sera
assurée. à cet égard, l’éducation, base de tout développement, doit devenir une
obsession mondiale.

Le concept d’un gouvernement mondial ou d’organismes supra
nationaux ayant des pouvoirs décisionnels et exécutifs doit devenir plus que de
la politique-fiction, mais le moyen effectif, devenu une nécessité, de gérer la
mondialisation contre la loi du plus fort et du plus riche. Comment y arriver?
Voilà toute la question! L’environnement n’est-il pas l’exemple le plus criant
et le plus urgent? L’environnement n’a pas de frontières. Aucune souveraineté
politique ne devrait gérer indirectement l’eau que je bois ou l’air que je
respire, soit par son laxisme ou pour satisfaire ses propres autres intérêts. Le
recul des Américains sur les accords de Kyoto est inacceptable de même que les
retards à concrétiser les normes des émissions polluantes fixées par les accords
de Rio. C’est bien en tant que citoyen du monde que nous devons gérer et
protéger l’environnement. De la même manière, c’est en tant que citoyen du
Québec que nous devons protéger et promouvoir notre culture. Tous les états
devront laisser à des organismes mondiaux certains secteurs de leur souveraineté
tout comme certains états à naître, dont le Québec, devront accomplir tous les
efforts essentiels à la sauvegarde et à l’affirmation de leur identité propre. à
cet égard, tout pays voulant protéger sa raison d’être devra
consacrer beaucoup plus d’aide et de budgets à la culture. La culture deviendra
le rempart par excellence contre les effets pervers de la mondialisation.

« Qui combat par l’épée mourra par l’épée »

Quand on regarde de plus près l’organisation des évènements
terroristes de septembre 2001 on se rend vite compte que les Américains ont été
victimes du système financier international qu’ils ont largement contribué à
mettre en place.

On sait que les paradis fiscaux et comptes de banques secrets
ont servis de canaux de financement aux évènements du onze septembre. Or, même
si cette évasion fiscale constitue un crime contre les populations honnêtes
obligées, elles de payer leurs impôts, elle est tolérée par tous nos
gouvernements, sous le fallacieux prétexte d’une non compétitivité des
entreprises si elles étaient soumises à la loi.

Tant que nous laisserons nos gouvernements continuer à fermer
l’oeil sur cette fraude à l’échelle planétaire, nous ne pourrons espérer un
partage équitable des richesses mondiales, pas plus que nous pourrons assurer
notre sécurité, puisque, il faut bien le reconnaître, nous sommes, comme
occidentaux, complices et victimes de cette injustice universelle.

La démocratie et l’innocence

La démocratie telle qu’on la connaît invoque l’innocence des
gouvernés comme préalable à la manipulation subtile des masses.

Quand on parle des innocentes victimes du World Trade Centre,
de quelle innocence parle-t’on?

Cette innocence c’est plutôt notre inconscience (à nous tous,
occidentaux ) face au drame qui se déroule à l’échelle planétaire où plus de
30,000 enfants par jour meurent de faim où des régimes politiques corrompus
exploitent des populations par la peur, la torture et l’asservissement
économique nonobstant les droits de l’homme et des enfants reconnus par
l’Organisation des Nations Unies qui n’a dans les faits aucun vrai pouvoir de
dissuasion.

De plus en plus esclave d’une société de consommation qui ne
laisse guère de temps à la sereine réflexion, l’information dont on nous gave
ressemble à du fast food où la pensée unique s’installe confortablement
petit à petit. « Sortez et dépensez, dépensez, dépensez! » s’exclame Georges W.
Bush pour reprendre l’initiative de l’exploitation de l’ignorance!

Le Québec à l’avant-garde

Mais où se situe donc le Québec dans cette dynamique
mondiale?

Politiquement le combat du Québec pour son indépendance
nationale a constamment forcé les nationalistes Québécois à développer bien
naturellement une argumentation basée sur notre différence vis-à-vis la majorité
anglo-canadienne. Ainsi pour plusieurs évènements mondiaux survenus au cours du
dernier siècle, le Québec a suivi à contrecoeur une politique extérieure
canadienne qui ne reflétait en rien sa compréhension et sa vision des solutions
choisies. L’exemple qui nous viens à l’esprit est la conscription lors de la
Seconde Guerre Mondiale où les Québécois de souche francophone refusaient en
grande majorité d’envoyer leurs fils au front. Actuellement dans une situation
analogue, le Bloc Québécois exprime ses réserves sur l’appui inconditionnel du
Canada aux Américains dans la guerre au terrorisme. La Loi anti-terroriste C-36
dictée au Canada par Washington, il faut bien le voir et le dire, pourrait se
révéler un piège pour toutes les organisations anti-mondialisation et un accroc
majeur aux libertés démocratiques. Le Québec, marqué par les abus de la Loi sur
les mesures de guerre d’octobre 1970 justifie légitimement sa méfiance envers la
Loi C-36.

L’empressement de la Grande Bretagne à s’engager
solidairement avec les Américains en prenant plusieurs initiatives tant au
niveau diplomatique que militaire a dirigé naturellement le Canada anglais à
emboîter le pas sans conditions. C’est la culture anglo-saxonne qui à l’unisson
s’est imposée comme seul porte-parole de la supposée vérité sur les tenants et
les aboutissants du terrorisme dans le monde. Tant pis pour les autres! Pour le
Québec c’est encore notre culture qui nous permet d’avoir une lecture moins
biaisée de la situation. Malgré la force de la rhétorique américaine dans nos
réseaux d’information, la francophonie dans plusieurs de ses médias nous fournit
des analyses qui ont le mérite d’être plus neutres, luttant ainsi, tant bien que
mal, contre les dangers de la pensée unique, ennemie de toute démocratie. à cet
égard , malgré sa concentration, résultante dangereuse de la mondialisation, la
presse devrait non seulement assurer l’expression d’une pluralité des opinions,
mais aussi la couverture des divers et multiples évènements qui marquent la
scène mondiale.

La situation géopolitique du Québec, dans le contexte actuel
de globalisation, entraîne une américanisation plus inévitable que jamais de son
économie. Dans le cadre du réaménagement planétaire des pouvoirs en fonction de
leur adaptation aux nouvelles réalités économiques, l’urgence de la souveraineté
du Québec devient de plus en plus évidente. Comme tous les autres peuples, le
peuple québécois doit avoir une voix au chapitre et doit pouvoir l’exprimer
lui-même sur toutes les scènes du monde. Or, dans le cadre fédéral canadien, de
plus en plus centralisateur, la preuve est faite chaque jour de l’impuissance du
Québec à défendre ses propres intérêts étant la plupart du temps représenté aux
tables de négociations par les délégués de la majorité canadienne. Le
bipartisme, existant dans les faits, tant dans le régime présidentiel américain
que dans le régime parlementaire britannique qui nous gouverne, laisse peu de
place aux minorités. Après trois siècles de combat contre l’assimilation et
l’aliénation, la place que le peuple québécois doit désormais occuper sur la
scène internationale exige de lui qu’il se dote d’un état politique souverain.
C’est une question de survie pour son identité propre.

Dans ce contexte de déficit démocratique mondial, il nous
faut comme Québécois, être fier du chemin accompli dans notre vie démocratique.
Quand le gouvernement de René Lévesque a adopté la Loi sur le financement des
partis politiques il a enfin libéré, partiellement j’en conviens, le
gouvernement élu par le peuple pour le peuple, des influences
inacceptables des milieux d’affaires et de la finance dans notre vie
démocratique. Le Bloc Québécois sur la scène fédérale s’est donné les mêmes
règles ce qui est tout à son honneur. Le chemin du financement populaire des
partis politique, choisi par le Québec, est exigeant. Cependant il a fait la
preuve aux yeux du monde que cette action démocratique était possible. Il est
malheureux que cette soif de vrai démocratie n’ai pas encore franchi les rives
de l’Outaouais et que nous nous soyons refusés à nous-même une place à la table
des nations pour en faire une promotion plus efficace.

Le Québec doit résolument poursuivre cette route en prêtant
une oreille attentive aux propositions de réforme du mode de scrutin pour le
rendre proportionnel et enfin donner une chance plus équitable aux tiers partis
de faire élire des représentants à l’Assemblée Nationale. Quand nous serons
enfin libérés du bipartisme institutionnalisé, nous pourrons peut-être contrer
le désintéressement d’une partie importante de la population vis à vis l’action
politique et donner un sens palpable au pouvoir que chaque individu devrait
pouvoir exercer dans une société vraiment démocratique.

Depuis longtemps le Parti Québécois a inscrit cette réforme
souhaitable du mode de scrutin dans son programme, il est maintenant temps qu’il
réalise ce grand projet démocratique pour nous-même d’abord, mais aussi pour
contribuer par l’exemple à l’édification d’un monde meilleur. C’est une chance
que Bernard Landry devrait saisir de laisser sa marque en tant que Premier
Ministre du Québec.

James A. Wilkins
24 janvier, 2002

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant M.
Pierre Biacchi)