«DO YOU WANT A RESCUE ?»

«DO YOU WANT A RESCUE ?»
Focaliser notre attention exclusivement sur cette fraction de l’Amérique qui
ne dépasse pas 4% de l’humanité.

J’ai récemment écrit un article pour la revue Jeune France qui est
susceptible de vous intéresser:
Cet article est disponible à l’adresse suivante:

www.jeune-france.org/CarnetVoyage.htm

mais je l’ai reproduit ici in extenso.
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Carnet de voyage: "Do you want a rescue?"

22 juillet 2002… Depuis presque 48 heures, je suis prisonnier de ma petite

tente que j’ai fait l’erreur de planter au col du Dôme, à 4300 mètres
d’altitude, sur la voie normale d’ascension du Mont Blanc. La météo n’a pas
annoncé cette tempête mais c’est en effet sur les cols que les coups de
tabac sont les plus violents. Pour mon compagnon et moi-même, les deux
dernières nuits ont été blanches à cause du vacarme ininterrompu et de
l’inquiétude de voir notre tente arrachée par la violence des rafales que
nous subissons. Au dehors, c’est la tourmente de neige et on ne voit pas à
5 mètres. Finalement, vers 7 heures du matin, le vent mollit ce qui permet
à l’une des occupantes de la tente voisine de venir enfin nous parler. Nous
découvrons que cette alpiniste est hongroise. Elle me tend un téléphone
portatif qui fonctionne sur relais satellite après avoir tapé S.O.S en
m’expliquant qu’elle désire se faire évacuer par la sécurité civile. Au
bout de la ligne, le responsable du secours en montagne de Chamonix
m’annonce une amélioration météo pour la matinée et m’assure que
l’hélicoptère tentera de monter à la première éclaircie…

Deux heures après, le ciel se découvre brusquement et, dans la demi-heure
qui suit, l’hélicoptère arrive et se pose à proximité de notre tente. Un
homme s’en extrait et s’avance rapidement vers moi en m’interpellant: "Do
you want a rescue?". Interloqué, je lui réponds qu’il peut s’adresser à moi
en français et que les autres alpinistes étrangers qui désirent être
évacués parlent également français. Les seules langues étrangères que
parlent ces ressortissants hongrois sont l’allemand et le français.
Pourtant, quelques minutes plus tard, lorsque nous nous retrouvons tous en
sécurité aux Praz de Chamonix, les infirmiers du centre de secours sur
lequel nous avons atterri s’adressent à nous encore en anglais. Je leur
répète que plusieurs personnes du groupe hongrois comprennent le français
mais que, s’ils veulent absolument pratiquer une langue étrangère,
l’allemand serait de loin préférable à l’anglais mais personne,
semble-t-il, parmi le personnel du centre, ne connaît un traître mot
d’allemand. Un quart d’heure plus tard, le même scénario se reproduit avec
des ressortissants de la République tchèque en dépit du fait que plusieurs
d’entre eux parlent un français tout à fait acceptable.

Ma femme, qui était restée dans la vallée durant nos péripéties, m’apprend

que, quelques heures auparavant, le secours en montagne avait reçu un appel
de détresse de deux Anglais perdus dans la tempête. Impossible de savoir si
ces derniers parlaient français mais toujours est-il que ceux de nos
sauveteurs qui avaient insisté pour nous parler anglais au nom d’une
"meilleure communication" n’avaient pu comprendre que des bribes des
informations que ces Anglais leur avaient données par téléphone. On avait
bien compris qu’il s’agissait d’un appel de détresse mais personne
n’avait pu comprendre d’où il émanait alors que les Anglais avaient
certainement communiqué leur localisation. A l’heure où mon compagnon et
moi-même se retrouvaient enfin sur le plancher des vaches aux Praz de
Chamonix, nos sauveteurs n’avaient toujours aucune idée où ces Alpinistes
anglais en perdition pouvaient bien se trouver…

A quelques kilomètres de l’Italie et à quelques dizaines de kilomètres de
zones germanophones, les professionnels du secours en montagne de Chamonix
ne semblent plus connaître qu’une sorte de dialecte anglais que tous les
étrangers de la vallée sont, selon eux, censés connaître mais qui n’en
demeure pas moins difficilement intelligible pour un Anglo-saxon. Si vous
parlez français mais avec un accent, les agents de la protection civile de
Chamonix insisteront pour se faire comprendre de vous dans ce frenglish
mais ne vous attendez pas à ce qu’ils soient en mesure de comprendre et de
vous répondre si vous êtes un Anglais authentique…

On vient du monde entier pour faire de la montagne à Chamonix mais, pour la

sécurité civile de cette ville, et encore plus pour le ministère dont elle
dépend, le monde se limite à ceux qui parlent ce frenglish. Pour autant
qu’il serait impossible d’exiger de la sécurité civile de Chamonix qu’elle
travaille exclusivement en français, la tragique imbécillité qui commande
de travailler en frenglish a pour résultat un terrible appauvrissement de
la communication dans des situations critiques et il est à peu près certain
qu’une proportion non négligeable d’alpinistes étrangers meurent chaque
année dans le massif du Mont Blanc du fait de leur ignorance du frenglish
que la sécurité civile impose de facto à tous les étrangers. Peut-on
espérer qu’un de ces jours, on pourra trouver à Chamonix des secouristes
pouvant parler allemand, italien, espagnol et, pourquoi pas, hongrois ou
japonais?

A travers l’apprentissage du frenglish ou de l’anglais, nous n’aboutissons

certainement pas à cette fameuse ouverture à l’international dont les
européistes nous rebattent sans cesse les oreilles. Paradoxalement, nous
nous fermons de plus en plus à cette Europe des peuples dont la richesse
prend sa source dans sa diversité et, a fortiori, au monde, en focalisant
notre attention exclusivement sur cette fraction de l’Amérique qui ne
dépasse pas 4% de l’humanité mais qui semble tant fasciner nos prétendues
élites. Il est loisible de se demander à la faveur de quels événements la
reconquête des esprits pourra enfin s’amorcer et le bon sens reprendre
enfin ses droits.

Charles Durand (
Charles.Durand@utbm.fr
)

(Le 11 septembre 2002)