LANGUE ET DOMINATION DU MONDE

LANGUE ET DOMINATION DU MONDE
La culture de la naïveté par rapport à l’anglais que certains proclament la
«langue universelle»…

On oublie trop que la volonté de domination du monde par les états-Unis ne
date pas d’hier. Ces intentions ont été exprimées depuis fort longtemps. Selon
Lauric Guillaud, maître de conférences à l’université de Nantes, auteur de
"Histoire secrète de l’Amérique" (éd. Philippe Lebaud, Paris, 1997), le premier
à avoir justifié l’expansionnisme américain aux dépens du Mexique, fut le
journaliste John O’Sullivan qui, en 1845, utilisa l’expression "Manifest
Destiny" (Destin manifeste).

Dans un article édité par la revue "Notre histoire" (oct. 2000) intitulé "Un
‘destin manifeste’ : civiliser la terre", il donne une foule de références à
partir desquelles certains étasuniens se sont sentis et se sentent encore
investis d’une mission d’origine plus ou moins divine. Entre Bush, l’apôtre du
"Bien", et Ben Laden, le fou d’Allah, Dieu a bon dos ! : Dans un discours du 9
janvier 1900, le sénateur Albert Beveridge avait dit : "Il a placé en nous le
don de gouverner afin que nous donnions un gouvernement aux peuples sauvages et
séniles. Sans une telle force, le monde retomberait dans la barbarie et la nuit.
Et de toute notre race. Il a désigné le peuple américain comme sa nation élue
pour commencer la régénération du monde". Le même sénateur avait dit en 1894 :
"Le sol de notre pays produisant bien au-delà de nos besoins, notre destinée est
de nous approprier le commerce mondial". En 1904, Theodore Roosevelt estimait
qu’il appartenait à l’Amérique (les états-Unis) "d’exercer des pouvoirs de
police internationale". Nous sommes vraiment dans la situation où l’escroc et
maquereau se fait passer pour un policier !

Or, dans nos classes, une part croissante du temps d’enseignement est
accaparée par la langue que les maîtres du monde veulent imposer comme langue
unique pour modifier les structures mentales.

Rares sont les gens, y compris parmi nos élus et décideurs, conscients du
fait qu’il faut autrement plus de temps et d’efforts pour parler l’anglais (ou
toute autre langue étrangère) avec la même aisance et la même précision que des
natifs anglophones, que de s’habituer à l’usage d’une nouvelle monnaie. Or,
personne n’a voulu d’une monnaie nationale pour l’Union européenne. Il a fallu
en inventer une, totalement neutre.

Par contre, tout le monde ressent la nécessité impérieuse d’une langue
commune, mais rares sont ceux qui savent que l’euro a son équivalent
linguistique : l’espéranto, seule langue respectueuse du principe d’égalité des
chances. Mais à l’inverse de l’euro, monnaie unique (que rejettent les Anglais
!), il n’a pas pour vocation de devenir langue unique : seulement commune. Tant
au point de vue des Droits de l’Homme que du droit des consommateurs, il y a un
silence qui doit être dénoncé. Il faut braver les tabous et ne pas se contenter
de ouï dire. C’est en effet extrêmement grave. Les citoyens européens non
anglophones de par leur naissance sont dans la situation de personnes qui
trouvent un texte illisible ou incompréhensible dans les clauses d’un contrat.
Récemment, "Le Canard Enchaîné" a fait état d’un contrat en anglais signé par
des agriculteurs croyant qu’il s’agissait d’une charte de qualité pour du blé,
sans soupçonner qu’ils avaient affaire à un escroc. C’est le moment de dire :
"C’est en anglais : on ne signe pas !". Les Palestiniens se mordent les doigts
d’avoir signé, en 1967, la résolution n° 242 du Conseil de Sécurité qui
stipulait en anglais (la langue de référence) que les Israéliens devaient
évacuer DES territoires occupés (donc une partie indéterminée) et non LES
territoires occupés(la totalité).

En ce qui concerne le problème de communication linguistique mondiale, il est
important de savoir au départ quel est l’obstacle que le monde politique n’ose
pas franchir : l’opposition anglo-américaine absolue à toute "solution" autre
que l’anglais est confirmée dans un livre intitulé "Linguistic Imperialism"
(Oxford University Press, 1992, 374 p., que l’on peut se procurer chez
<http://www.alapage.com>) rédigé par le professeur Robert Phillipson (lecteur
d’anglais et de pédagogie des langues à l’Université de Roskilde, Danemark). Il
analyse en particulier l’"Anglo-American Conference Report 1961", document
confidentiel destiné non point au grand public (rien n’est négligé pour éviter
de le réveiller), mais au British Council. Il apparaît que la propagation de
l’anglais ne vise pas seulement à remplacer une langue par une autre mais à
imposer de nouvelles structures mentales, "une autre vision du monde" :
"l’anglais doit devenir la langue dominante" … "la langue maternelle sera
étudiée chronologiquement la première mais ensuite l’anglais, par la vertu de
son usage et de ses fonctions, deviendra la langue primordiale". "The report
proclaims that the Center [of English] has a monopoly of language, culture and
expertise, and should not tolerate resistance to the rule of English" (Le
rapport proclame que ce Centre [de l’anglais] a le monopole de langue, de
culture et d’expertise, et ne devrait pas tolérer de résistance contre le règne
de l’anglais). "Si des Ministres de l’éducation nationale, aveuglés par le
nationalisme [sic] refusent…. c’est le devoir du noyau [dur ?] des
représentants anglophones de passer outre" ("it is the duty of the core
English-speaking representatives to override them").

Un article du "Guardian" (29.11.2001), qui reflète l’avis de la presse
britannique, proclamait que "la solution la plus simple et la plus économique
serait de n’utiliser que la langue anglaise". Cette évidence, pour les
puissances anglophones, en cache une autre qui touche la totalité des peuples
pour lesquels l’anglais n’est pas la langue maternelle, soit 92% de l’humanité.
En effet, la totalité de l’effort , des coûts énormes et du temps accaparés pour
enseigner l’anglais, donc lui donner une position de force, est à la charge de
tous les pays non anglophones pendant que la totalité des profits colossaux et
de l’économie de temps va essentiellement à deux puissances anglophones :
séjours linguistiques en pays anglophones, rénumération de professeurs natifs
anglophones dans le monde non anglophone, etc, sans compter les retombées
économiques, diplomatiques et politiques du contrôle des fluxs d’échanges qui
résulte de cette situation de monopole linguistique.

Dans une situation confortable pour exprimer leurs idées dans les conférences
internationales ou les négociations complexes, sans hésitations ni maladresses,
avec précision, les intervenants natifs anglophones accaparent la plus grande
part du temps de parole pour poser des entraves au développement des autres pays
et pour faire triompher leur point de vue (GATT, sommet de Kyoto, affaire des
brevets, etc. etc.). Ainsi, à son retour du sommet de Kyoto, Dominique Voynet,
ex-ministre de l’environnement, avait déclaré au "Journal du Dimanche" (JDD, 14
décembre 1997) : "Toutes les discussions techniques se sont déroulées en
anglais, sans la moindre traduction, alors qu’il s’agissait d’une conférence des
Nations unies. Trop de délégués ont été ainsi en situation d’infériorité, dans
l’incapacité de répondre efficacement, de faire entendre leurs arguments".

La contrainte de publier des documents scientifiques et techniques en anglais
permet aux puissances anglophones d’intercepter des découvertes et des
inventions, et de les porter à leur propre compte (brevets), par exemple lors de
la révision de manuscrits car les usagers de l’anglais (non-natifs) sont
rarement capables de rédiger des documents et articles publiables dans cette
langue sans aide de correcteurs.

Et comme toute peine mérite récompense, le reste du monde a le droit en prime
(pas gratuite! grâce au pillage de ses ressources) d’être espionné par le réseau
"Echelon" !

La culture de la naïveté par rapport à l’anglais que certains proclament la
"langue universelle" au nom d’un prétendu réalisme ne doit donc pas nous
étonner. Il nous incombe donc de dévoiler ce mécanisme qui mène à la ségrégation
linguistique puis à la vassalisation de tous les peuples non anglophones. Dans
cette course au pouvoir sur le monde, la vassalité n’a jamais suscité le respect
des maîtres mais, au contraire, rien d’autre que leur mépris et leur arrogance.
Voir à ce sujet, sur le site indiqué ci-après, des articles du Wall Street
Journal à propos de Silvio Berlusconi, chantre des états-Unis pour qui il n’est
point de salut en dehors de l’anglais.

Avec tous mes voeux de succès pour l’année 2002.

Henri Masson
coauteur, avec René Centassi, ancien rédacteur en chef de l’Agence France
Presse, de "L’homme qui a défié Babel" (éd. L’Harmattan, Paris, seconde
édition). Pour plus de détails :

http://www.esperanto-sat.info

P.-S. Cet article peut être librement reproduit, moyennant mention de
l’auteur et de l’URL
http://users.skynet.be/aped

( Le 17 février 2002)