L’ANGLAIS COMME INSTRUMENT DE CONQUÊTE

L’ANGLAIS COMME INSTRUMENT DE CONQUêTE

Le français a connu son Waterloo !!

Je prends note de cela en sortant d’un débat interagences sur le
plurilinguisme mené à l’initiative de l’Ambassadeur de la Francophonie auprès
des organisations des Nations Unies. Belle coincidence!

Quand le coq chante, cela ne signifie pas qu’il sache lire. Quand on nous
pose la question de savoir quelle est la langue qu’il est le plus utile de
parler, la réponse est dans la question. Il ne faut pas être grand clerc pour se
rendre compte que les postes de commande de l’économie et de la politique sont
largement sous l’emprise des anglophones, et que la "communauté" scientifique,
quelle que soit la matière, croit devoir communiquer en anglais. Résultat: même
un séparatiste basque ou breton prêt à mourir pour défendre sa langue et sa
culture répondra qu’il est utile de parler l’anglais. Même un tchétchène au
cours des décennies soviétiques ne pouvait que constater qu’il était utile de
parler le russe. Etait-ce pour autant son projet de vie ? C’est le même
raisonnement que suivent des centaines de fonctionnaires qui, tout en bougonnant
et en peinant à utiliser la langue de Sa Gracieuse Majesté, s’empressent de
rédiger leurs notes en anglais de crainte de n’être pas compris au plus haut de
la hiérarchie qui ne parle pas grand chose d’autre, et de se retrouver dans le
wagon de queue au moment des promotions. Il est toujours très utile de parler la
langue du chef. Ce qui est étonnant n’est pas que 86% des personnes interrogées
aient su répondre que la langue de la minorité dominante est l’anglais, mais
qu’il reste encore 14% de gens qui n’ont pas perdu leur innocence. Peut-être
faudrait-il formuler les questions autrement pour sonder non la tête mais les
coeurs, voire l’âme de nos peuples… Comme il n’est de pire aveugle que qui ne
veut pas voir, le fonctionnaire de la commission qui aurait dit que ce sondage
clôt le débat sur la carte linguistique de l’Europe pourrait être invité à
chausser une paire de lunettes toutes neuves. Ce qui en fait saute aux yeux,
c’est que dans les 13 pays qui frappent à la porte de l’Union, seuls 16% des
gens "parlent" l’anglais. On fait bien peu de cas des 84% de gens à qui tout ce
que l’on a à dire c’est qu’on leur donnera à choisir entre apprendre l’anglais
ou ne rien comprendre directement de ce qui se dit, se fait et se prépare pour
leur avenir. Quand on cesse de s’émerveiller de la culture de l’autre, quand on
cesse de se sentir infiniment enrichi de la rencontre avec la différence, on n’a
que son nombril pour horizon de vie. Quand accueillera-t-on avec bonheur la
langue de l’autre – les 22 langues à venir qui font l’identitié de la grande
Europe – au lieu de se réjouir d’un éventuel KO d’une langue perçue comme
concurrente car on vit la sienne comme un instrument de conquête ? Quand les
poules auront des dents, quelle langue parleront-elles à ces coqs ?

Jean Fabre

(Le 3 avril 2002)