LA LANGUE DE L’INÉQUITÉ TOTALE

LA LANGUE DE L’INéQUITé TOTALE
C’est ce que l’on nomme l’aliénation.

L’extrait d’article suivant, paru sous le titre ""In English
exclusivement" dans "Politis" du 5 septembre 2002, mérite une attention
particulière * :

"Johannesburg a atteint des sommets d’anglo-soumission. Même à
l’occasion de myriades de conférences et d’évènements organisés par la
société civile, c’est la défaite en rase campagne de la diversité
linguistique. Certes les faibles moyens des ONG ont obligé à des coupes
claires dans les budgets d’interprétariat. Mais quand même : la plus
élémentaire des civilités (se préoccuper de ceux qui pourraient avoir
des difficultés à suivre les débats) est passée à la trappe. Résultat :
les Anglo-saxons monopolisent la parole.
Les latins se réchauffent entre
eux, les Africains errent. Très inquiétant. Certains suggèrent que la
culture constitue un des piliers du développement durable. Il y a du
travail."

Ceci est à comparer avec l’extrait suivant du "Journal des Finances",
22 au 28 mars 1997, sur Davos :

"A Davos, lors du fameux World Economic Forum, le français a été mis au
ban des langues admises. Il faut y parler anglais
, et nos représentants
les plus illustres acceptent ce diktat au nom d’un mondialisme
anglo-saxon."

En la même année 1997, à propos du sommet de Kyoto, Dominique Voynet,
auparavant ministre de l’environnement et membre de la direction des
Verts, avait répondu au "Journal du Dimanche" (JDD, 14 décembre 1997) :

"Toutes les discussions techniques se sont déroulées en anglais, sans la
moindre traduction, alors qu’il s’agissait d’une conférence des Nations
Unies. Trop de délégués ont été ainsi en situation d’infériorité, dans
l’incapacité de répondre efficacement, de faire entendre leurs
arguments".

Une allusion du même genre a trouvé place dans l’hebdomadaire
"Témoignage Chrétien" du 7 février 2002 à propos du Forum de Porto
Alegre auquel ont voyagé 68 000 participants de 150 pays :

"Ne parlons pas des problèmes matériels : les interprètes font très
souvent défaut"
.

Ainsi pour traiter de sujets desquels dépend le sort de l’humanité et de
la planète, à Kyoto comme à Johannesburg ou Porto Alegre, des
spécialistes se déplacent du monde entier. Ils séjournent dans des pays
où tout est très cher (Japon) ou des pays où la détresse et la misère
frappent une grande partie de la population. Et leur temps est en grande
partie vainement gâché. Quel est le coût financier et écologique de ces
grandes "messes" où beaucoup aiment s’entendre parler mais ne prêtent
guère attention à la voix des désespérés ?

Consternant : des images de la télévision, ici comme en beaucoup
d’autres circonstances semblables à travers le monde, montraient une
manifestation de Zoulous. Des slogans en anglais apparaissaient sur les
banderoles. Eh bien, même les hommes les plus pauvres se font ainsi,
GRATUITEMENT, les hommes-sandwiches de la langue d’un système économique
qui les asphyxie.

L’attitude irréfléchie des masses et de la plupart des hommes politiques
facilite et accélère la réalisation de l’objectif de l’"Anglo-American
Report 1961" qui vise à imposer insidieusement "une autre façon de voir
me monde" : "l’anglais doit devenir la langue dominante" (…) "la
langue maternelle sera étudiée chronologiquement la première mais
ensuite l’anglais, par la vertu de son usage et de ses fonctions,
deviendra la langue primordiale"
. Le rapport proclame que ce Centre
[ainsi est nommé le groupe des cinq pays réunis par la suite au sein du
réseau d’espionnage "Echelon" : états-Unis, Grande-Bretagne, Canada,
Australie, Nouvelle-Zélande; le reste du monde est nommé "la Péripherie"
!] a le monopole de langue, de culture et d’expertise, et ne devrait pas
tolérer de résistance contre le"règne de l’anglais). "Si des Ministres
de l’éducation nationale, aveuglés par le nationalisme [sic] refusent…
c’est le devoir du noyau des représentants anglophones de passer outre"
.

On peut remarquer, à travers ces extraits d’informations, que les années
passent et que l’absence de débat permet aux adversaires d’un
développement durable et équitable de refermer le piège linguistique sur
cette proie qu’est pour eux le reste du monde (la "Périphérie") afin de
mieux la dépecer.

La politique linguistique qui se résume ainsi : "Les profits et le droit
intégral d’expression, c’est pour nous; les efforts, les dépenses et le
bafouillage, c’est pour vous !", reçoit donc un appui aussi gigantesque
qu’aveugle de ceux qui souffrent le plus de cette situation. Le rejet
irréfléchi d’une langue anationale, sans lien avec quelque puissance que
ce soit, conçue pour empêcher cela, a permis le renforcement de
position de la langue de l’inéquité totale.

Entendu hier au soir, 8 septembre 2002, au journal de la
Radio-Télévision Belge (RTBF) sur la chaîne TV5 :

"En Belgique, un adulte sur dix ne sait pas écrire".

Et ceci dans le pays, économiquement de bon niveau, où se trouve l’un
des principaux centres de décision de l’Union européenne, un pays où il
devient pratiquement impossible d’échapper à l’anglais.

Ainsi, à force de tout sacrifier à l’anglais, les peuples deviennent de
plus en plus incapables de parler et d’écrire leur propre langue sans
pour autant atteindre le niveau d’élocution de natifs anglophones, sans
se reconnaître dans cette langue étrangère.

C’est ce que l’on nomme l’aliénation.

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* Dankon al Marc Anselmi (Arras-Espéranto) pro la eltirajho el "Politis".
* Merci à Marc Anselmi (Arras-Espéranto) pour l’extrait de "Politis".

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( Ce texte nous a été communiqué par M. Germain Pirlot
gpirlot@esperanto.org )