JUSQU’À PERDRE LA LANGUE !

JUSQU’à PERDRE LA LANGUE !
Sauver la diversité linguistique.

(Le texte suivant de Paul-Marie Coûteaux – Valeurs Actuelles – est extrait
du groupe de discussion Langue-fr)

Il est regrettable que les médias n’accordent
guère d’intérêt aux travaux du Parlement européen. On
relèverait des faits intéressants, comme, par
exemple, la surprise des députés, lorsque, se
retrouvant à Strasbourg le 2 septembre, ils
découvrirent un nouve1 hémicycle, dont le nombre de
sièges avait été élargi en vue d’accueillir en 2003
des représentants des « futurs membres » venus de
l’Est et du Sud. Cela sans attendre les référendums
organisés dans lesdits pays au cours des prochains
mois, ni le « référendum irlandais » d’octobre qui,
s’il était une seconde fois négatif, annulerait le
traité de Nice et avec lui tout le processus
d’élargissement!

Certaines anecdotes mériteraient aussi d’être
contées, telle celle-ci, survenue lors d’une réunion
de la commission des Affaires étrangères. Pour la
comprendre, il faut savoir que le règlement de ce
Parlement dispose, en son article 117, que « tous les
documents doivent être rédigés dans les langues
officielles »; cet article renvoi explicitement à
l’article 138 §5, relatif à « la contestation de la
validité d’un vote ». L’an dernier, il avait permis à
l’auteur de ces lignes d’obtenir le report d’un vote
sur un texte dont n’étaient disponibles que deux
versions, anglaise et allemande.

Lorsque la même situation se reproduisit
récemment, la demande, pour fondée qu’elle demeurât
en droit, ne parut plus recevable : on n’allait pas
surseoir à tous les votes pour un député incapable,
ce pauvre retardé, de parler anglais. Et le président
de demander aux députés présents rien moins que de…
suspendre l’application de l’article 117! Un vote à
main levée lui ayant accordé cette étrange faveur, il
resta aux partisans du règlement à sortir de la
salle, ce qui revenait d’ailleurs à se priver de
voter.

La question se pose depuis lors : est-il raisonnable
d’obliger des élus, plus nombreux qu’on ne le croit
ou qu’i1s n’osent l’avouer, à se prononcer sur un
texte qu’ils ne comprennent qu’imparfaitement, ou pas
du tout ? Ou faut-il désormais recruter les députés
français au Parlement européen, non point sur
l’élection au suffrage universel, formule trop
vieillotte peut-être, mais sur un test d’anglais?
L’hypothèse n’est plus théorique…

Elle le sera encore moins bientôt : lors du
sommet européen réuni en juin à Séville, les Quinze
se sont séparés en demandant à la présidence danoise
d’étudier la situation des langues, laque1le doit
être tranchée à Copenhague en décembre. On devine
comment : le recours à une langue dite « pivot » de
et vers laquelle tout document sera traduit. Ce
serait un pas décisif vers la langue unique que
certains appellent de leurs voeux…

Certes, une décision est à prendre : avec onze
langues, soit 110 « couples de langues », les frais
d’interprétation et de traduction sont énormes ; les
« nouveaux membres » pourraient faire exploser le
budget. La Commission de Bruxelles semble avoir
tranché la question, demandant à nos futurs
partenaires d’ « utiliser uniquement la langue
anglaise » dans toute correspondance – point 5 des «
protocoles d’entente » du 27 février 2002… Mais le
Conseil suivra-t-il cette voie ?

Sauver la diversité linguistique

Certes, la France aurait dû lui soumettre la
question depuis longtemps, lorsque le français
jouissait encore d’une bonne place en Europe; mais il
est peut-être encore temps pour proposer, en accord
avec tel ou tel de nos partenaires, une solution plus
respectueuse de la diversité linguistique de notre
continent, et qu’ont adoptée d’ai1leurs la plupart
des organisations internationales : le choix de deux
langues de travail, comme à l’Onu, ou de trois
(1’espagnol ?), ou de quatre (l’allemand ?).
On aimerait que le gouvernement, et les
Français, veuillent bien se mobiliser sur une telle
question : si décidément l’Europe en venait à parler
anglais, pourrait-on continuer à prétendre qu’elle
protège la diversité culturelle et politique, et
représente un contre-poids à l’américanisation du
monde ? Gageons que, à l’heure où la même Europe met
la France en demeure de ne pas appliquer sa
législation linguistique, laquelle ne vise pourtant à
rien d’autre qu’obliger les importateurs à traduire
en français étiquettes d’emballage et notices
d’emploi (ce qui est bien le moins!), la question
linguistique ne va cesser de croître : elle
n’intéresse pas seulement les défenseurs de la langue
française et autres « souverainetés », dont le
Larousse vient opportunément d’officialiser
1’appelation, mais aussi les nostalgiques d’une
certaine idée de l’Europe…

Paul-Marie Coûteaux

(Le 20 octobre 2002)