IMPOSITION DE L’ANGLAIS DANS LE MONDE

IMPOSITION DE L’ANGLAIS DANS LE MONDE
« Il y va de l’intérêt économique et politique des états-Unis de veiller à ce
que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais. »

Maurice Sujet
Jouy-sur-Morin
France

Si, au mépris de toutes les règles contre la
discrimination linguistique, un grand nombre d’organismes de l’Union européenne
recrutent des personnes parlant anglais, à condition qu’elles soient de langue
maternelle anglaise, n’est-ce pas avouer implicitement que si l’on ne parle pas
l’anglais depuis sa naissance on ne peut le maîtriser parfaitement, sauf
exceptions rarissimes?

Il est en effet certain qu’il est facile de mal
parler l’anglais, mais qu’il est très difficile de le maîtriser vraiment! Où est
donc l’égalité linguistique, où est donc la démocratie, dans les institutions
européennes lorsque les textes ne sont pas traduits dans toutes les langues
européennes?

N’est-ce pas là se conformer au voeu clairement
exprimé des Anglo-Saxons qui, dans leurs publications en anglais, comme M. David
Rothkopf (directeur général de Kissinger Associates, le cabinet de consultants
de Henry Kissinger et ancien responsable de l’administration Clinton) dans son
Praise of Cultural Imperialism? (éloge de l’impérialisme culturel),
montrent quels avantages ils en récolteront « dans les domaines économiques et
politiques» ?

Le Monde diplomatique d’août 1998 précise
que cet essai fut publié dans la revue Foreign Policy et que « non
seulement (il) utilise le mot tabou d’impérialisme, mais l’applique avec
gourmandise à la situation américaine » , et il cite: « il y va de l’intérêt
économique et politique des états-unis de veiller à ce que, si le monde adopte
une langue commune, ce soit l’anglais
; que s’il s’oriente vers des normes
communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualité, ces normes
soient américaines; que si ses différentes parties sont reliées par la
télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains; et que, si
s’élaborent des valeurs communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les
Américains se reconnaissent » . Car, déclare toujours David Rothkopf, « Pour les
états-Unis, l’objectif central d’une politique de l’ère de l’information doit
être de gagner la bataille des flux de l’information mondiale en dominant les
ondes, tout comme la Grande Bretagne régnait autrefois sur les mers » (Foreign
Policy
no 107, Washington, été 1997).

Ce qui fait penser aux propos du directeur d’une
chaîne mondiale dynamique d’écoles d’anglais, cités dans International Houe
brochure: « Once we use to send gunboats and diplomats abroad; now we are
sending English teachers» (« Il fut un temps où nous avions l’habitude d’envoyer
à l’étranger des canonnières et des diplomates; maintenant nous envoyons des
professeurs d’anglais » ) Linguistic Imperialism p.8).

Nos responsables de tous ordres, qui préconisent
le tout-anglais ou qui font tout pour le mettre en oeuvre, auraient intérêt à
lire quelques livres édités aux états-Unis ou en Grande-Bretagne : par exemple

English as a global language
de David Crystal
Language Death de David Crystal (Cambridge University Press)
et en priorité
Linguistic Imperialism de Robert Phillipson (Oxford University Press)
Linguistic Genocide in Education ..or worldwide diversity and human rights?
de Tove Skutbabb-Kangas chez L.E.A. Mahwah,New Jersey and London .

Cette imposition de « native English speaker»
constitue un double danger. Dans une première phase, c’est obliger les jeunes
générations à se trouver en position d’Européens de second rang comparées aux
anglophones de naissance, et dans une seconde phase, c’est menacer mortellement
les autres langues elles-mêmes, car les langues sont mortelles. Claude Duneton
dans La mort du français (Plon éditeur) et Claude Hagège dans Halte à
la mort des langues
(chez Odile Jacob) essaient en vain (?) d’alerter nos
contemporains.

Nos responsables auraient intérêt à lire les
pages 166 à 168 de Linguistic Imperialism, l’ouvrage de Robert
Phillipson, professeur anglais, maître de conférences en anglais et en pédagogie
des langues, enseignant à l’Université de Roskilde, Danemark. Ils y trouveraient
les termes du rapport confidentiel d’une Conférence anglo-américaine
tenue en 1961 pour définir une stratégie de l’expansion de la langue anglaise,
dans le but avoué de servir leur économie et leur politique, en faisant adopter
à tous leur vision du monde! Robert Phillipson souligne, page 168, l’argument
développé par Richards: « L’anglais doit devenir la langue dominante remplaçant
les autres langues et leurs visions du monde: chronologiquement la langue
maternelle sera etudiée la première, mais l’anglais est la langue qui par la
vertu de son emploi et de ses fonctions deviendra la langue fondamentale
»
(ou prioritaire?).

Robert Phillipson ajoute que ce rapport fut «
écrit pour l’usage interne du British Council et, qu’en conséquence, son contenu
diffère de celui des textes équivalents destinés à être publiés pour le grand
public: il en dit long sur le contenu de l’idéologie dominante et sur ce qui se
cache derrière la rhétorique de compréhension internationale proclamée à
l’extérieur.»

Selon Richards (1961), « un ministre de
l’éducation peut ne pas être un bon juge des intérêts de son pays et il convient
de lui rappeler que l’anglais est le véhicule de tout ce qui a été pensé et
senti au cours des siècles, comme il est la clé de l’avenir prodigieux qui nous
attend. Si les pays non-anglophones peuvent décider eux-mêmes de leur politique,
ils ont néanmoins besoin d’être guidés fermement afin qu’ils puissent apprécier
ce qui est bon pour eux. En conséquence si les ministres de l’éducation manquent
de reconnaître cette vérité, parce qu’ils sont aveuglés par leur nationalisme,
c’est le devoir des représentants du noyau des anglophones de passer outre.»
(page 167)