DES LANGUES POUR CONSTRUIRE L’EUROPE

DES LANGUES POUR CONSTRUIRE L’EUROPE
Thème d’un Séminaire plurilingue sur le plurilinguisme dans les Institutions
européennes.

L’Observatoire international de la langue française (OILF) a décidé
d’organiser, en collaboration avec L’Alliance française, le Goethe
Institut et le British Council, un colloque à haut niveau, sur le
plurilinguisme, qui se tiendra à Bruxelles au mois d’octobre 2002.

Je considère que les associations de défense des langues et de la
diversité linguistique et culturelle de l’Europe devraient prendre part
active à ce colloque et j’ai obtenu qu’elles soient invitées. De ce
fait, si tel est le cas, je vous demande de manifester votre intérêt et
de me faire savoir si vous souhaitez simplement être présents,
intervenir dans les débats, qui se dérouleront après chaque allocution,
ou si vous pensez à un thème spécifique que vous voudriez présenter et
lequel.

Je ferai tout mon possible pour que tous ceux qui le souhaitent
puissent intervenir. Il faudra néanmoins tenir compte du fait que le
colloque s’étendra sur une seule journée.

Veuilez trouver, ci-joint, le document de réflexion preparé par Pierre
Defraigne, Chef de cabinet de Pascal Lamy, pour lancer ce colloque.
Comme vous pouvez le constater, il s’agit d’une excellente amorce de
discussion sur lequel j’ai, cependant, des commentaires et amendements
à formuler, dont le plus important est celui du nombre des langues de travail.

Anna Maria Campogrande
Membre de l’OILF

Anna-Maria.Campogrande@cec.eu.int



COMMISSION EUROPéENNE
CABINET DU COMMISSAIRE PASCAL LAMY

le Chef de Cabinet














Bruxelles, le 16
octobre 2001
















DES LANGUES POUR CONSTRUIRE
L’EUROPE

Thème d’un Séminaire plurilingue
sur le

plurilinguisme dans les
Institutions européennes

Pierre DEFRAIGNE *

* Ce texte n’engage ni Pascal
Lamy ni les services de la Commission européenne

** D’autres versions
linguistiques seront bientôt disponibles

Il n’est pas d’autre voie
que le plurilinguisme pour penser aujourd’hui la modernité de l’idéal
européen?

Le génie de l’Europe tient
en effet à l’exercice permanent de synthèse des cultures qui la composent.
Ce génie passe donc par un plurilinguisme pratique au sein des
Institutions de l’Union européenne. Sauf à accepter un unilinguisme
rampant qui serait la négation du fait européen, l’UE doit faire choix
dans la diversité de son riche patrimoine linguistique, d’un nombre –
forcément – très limité de langues de travail qui renverraient aux
principaux courants fondateurs de la civilisation européenne : hellénique,
latin, germanique et anglo-saxon.

Maîtriser sa langue maternelle
permet de s’approprier les héritages et les progrès de sa propre culture, de
communiquer sur pied d’égalité avec les autres et d’exercer sa part de pouvoir
social.

S’exprimer en outre dans une
autre langue élargit son champ de communication et de culture. Enfin, utiliser
l’anglais courant d’aujourd’hui, c’est s’assurer de pouvoir circuler plus
facilement en Europe et dans le monde et de communiquer avec toute la planète.

Abandonner à une langue, au
motif de son utilité, le monopole de l’expression et insensiblement de la pensée
en Europe constituerait en revanche un terrible appauvrissement. Ce péril est
probablement imaginaire au sein de la société européenne, car les Européens
tiennent dur comme fer à leurs identités culturelles.

En revanche, au sein des
Institutions de l’Union européenne, qui sont le creuset de l’organisation de
l’Europe de demain, et qui, à ce titre devraient être le garant de la richesse
culturelle de l’Europe, l’anglais courant d’aujourd’hui, appauvri et simplifié à
l’extrême, menace le plurilinguisme relatif jusqu’ici pratiqué à l’intérieur des
Institutions.

Si l’on s’en tient à une logique
de marché et sous la condition restrictive de rabaisser la langue au rang de
moyen de communication, l’anglais comme langue véhiculaire unique offre les
mêmes avantages qu’une monnaie unique : plus elle est utilisée, plus il est
avantageux de l’apprendre et de s’en servir, car, à s’en tenir à la
communication, elle dispense d’apprendre d’autres langues. La langue de
communication est en effet un cas d’école d’ "externalité de réseau", à la
manière d’une carte de crédit ou d’un standard technique universel.

Dans un souci louable
d’économiser les deniers publics, des formules sont aujourd’hui à l’étude pour
simplifier et réduire le flux des traductions et de l’interprétation à
l’intérieur des institutions. C’est une nécessité, ne serait-ce que parce qu’une
certaine partie de ces traductions sont en fait inutiles.

Mais le problème va bien au-delà
du coût budgétaire. Il est politique.

Coincée entre l’extension rapide
de l’anglais à l’intérieur de la branche exécutive et le coût astronomique et
exponentiel des traductions (de 11 langues aujourd’hui, l’UE passera à 22
langues à la fin de l’élargissement en cours), l’UE paie le prix de sa politique
de l’autruche. Elle n’a jamais voulu trancher la question des langues de travail1
dans les institutions et à mesure que le nombre de langues grandit, le risque de
n’en retenir effectivement qu’une seule grandit aussi.

Or l’anglais de Bruxelles n’a
pas grand chose à voir avec la merveilleuse langue que parlent nos collègues
irlandais et britanniques. L’anglais de Bruxelles est une langue dangereuse,
parce qu’elle simplifie tout, de manière outrancière ; elle ne permet qu’une
expression sommaire de la pensée et des sentiments, bien éloignée des tragédies
de Shakespeare, de l’Ulysse de Joyce ou des poèmes de Shelley ; elle n’a pas la
précision qui est cependant la marque de cette langue technique et innovante ;
et surtout, elle convoie, à l’insu de ses utilisateurs, une pensée d’origine
nord-américaine simplifiée jusqu’au manichéisme. A langue pauvre, pensée pauvre
! Ce n’est pas un hasard si la Commission européenne est accusée d’être devenue
le réceptacle de la pensée néo-libérale en Europe, pensée unique, pensée
a-temporelle et, pour tout dire, pensée a-européenne.

Cela n’a rien de surprenant si
l’on songe que la principale source commune de doctrine économique de tous les
fonctionnaires européens dont la pratique de l’anglais est le dénominateur
commun, est la source nord-américaine, la plus abondante et la plus homogène,
certes, mais aussi la plus éloignée de la tradition européenne.

Dans le profond malentendu entre
la Commission européenne et l’opinion publique, la pensée unique a aussi sa part
et l’anglais de Bruxelles également.

Que faire ? Légiférer ! Car,
ici, il faut résister à la "pression du marché", puisque ce sont des valeurs
essentielles pour l’Europe qui sont en cause. Or légiférer, c’est choisir.
Refuser de choisir, c’est se résigner, dans un avenir très rapproché, à
l’anglais de Bruxelles et c’est construire l’Europe sur un modèle "mid-atlantic"
qu’avec raison nos concitoyens rejetteront ; c’est aussi aggraver le divorce
entre les Institutions et les citoyens.

Quel choix ? Comment assurer un
plurilinguisme praticable au sein des institutions européennes ? Et en quoi
pourrait-il consister ?

On peut imaginer plusieurs
formules, mais le plus important est, à ce stade, de convenir d’une procédure de
consultation et de décision pour aboutir au choix de trois, à la rigueur de
quatre langues de travail, qui serait acceptable pour les citoyens européens.

Lançons, à titre illustratif,
quelques orientations :



arrêter le principe de
l’égalité des langues de travail.

définir le concept de
langue de travail par la combinaison de deux exigences : a) une langue
dont la version serait obligatoire au moment où s’élabore la décision de
sorte que les documents préparatoires seraient effectivement rédigés dans
une des langues de travail sans qu’aucune de ces langues bénéficie d’un
avantage sur les autres ; b) une langue effectivement utilisée dans les
débats internes des instances communautaires dès le stade de la réunion
hebdomadaire des chefs de cabinet des Commissaires.

proposer un choix de
langues de travail dans lequel entreront plusieurs considérations :
éléments historiques, culturels et politiques, ou interroger les Européens
sur les langues de travail qu’ils souhaiteraient retenir par une méthode
qui ne se ramènerait pas à un simple référendum.

en même temps
approfondir la connaissance de la langue maternelle et améliorer
l’apprentissage d’autres langues dans l’UE.

assurer la formation des
fonctionnaires à mi-carrière en vue de leur accession à des fonctions
dirigeantes et dispenser l’enseignement et l’organisation des travaux
pratiques dans les langues de travail de l’UE (collège trilingue ou
quadrilingue qui pourrait résulter d’une initiative franco-allemande de
coopération renforcée).



CONCLUSION

Le combat pour le
plurilinguisme est indissociable du combat pour penser le modèle européen dans
sa double dimension de projet de société et de cadre institutionnel. Ce qui
fonde le prestige d’une langue, c’est la hauteur de la pensée et c’est la
beauté de la forme. La loi peut protéger une langue vivante. Elle ne peut pas
ranimer une langue morte.


1. A l’heure actuelle, la
Commission utilise 3 langues de travail : allemand, français et anglais.

(Le 18 mars 2002)