COURRIEL, SACREBLEU !

COURRIEL, SACREBLEU !

Il est difficile de croire, dans
un monde dominé par le "Micromou" de M. Guillaume Desportes (alias Bill Gates),
que l’ordinateur personnel est dû à un Français, d’origine vietnamienne
d’ailleurs. Tel est le prestige de la force brute. La Toile, elle, s’est bien
développée pour répondre aux besoins de l’armée américaine. De mauvais esprits
pourraient certes prétendre que son usage civil a d’abord été le fait
d’individus peu sociables, vissés devant leur écran pour ne point sortir de chez
eux. Qu’un pays sans cafés préfère, aux contacts humains directs, une
"communication" désincarnée. Cependant, il n’est pas niable que la messagerie
électronique représente aujourd’hui un outil commode, rapide et relativement
fiable, sinon toujours synonyme de confidentialité.

Mais comment désigner ces
messages que nous échangeons à foison, au point d’en inonder nos connaissances,
et jusqu’à nous y perdre nous-mêmes ? L’anglais "e-mail", abréviation d’
"electronic mail", suivant une logique (déterminant-déterminé) inverse de la
nôtre, une terminologie française s’impose. Or c’est dans une telle situation,
lorsqu’un terme étranger, soutenu par une logistique commerciale agressive, tend
à inonder les murs et les oreilles, que se manifeste l’intérêt d’une politique
linguistique du français, appuyée sur une idée claire du but à atteindre, et sur
un plan efficace pour y parvenir. En l’occurrence, il faut bien dire que nous
avons assisté à un ratage, certes rattrapable, mais dû, il faut bien le voir, à
une absence de sens stratégique. Nous ne sommes plus au temps où l’on pouvait
mettre en circulation "ordinateur" sans craindre "computer". La publicité, les
médias, nous bombardent quotidiennement d’anglo-américain mal digéré ou mal
traduit. Un snobisme irréfléchi, détournant de façon perverse le sens de la mode
et l’esprit frondeur, pousse à capituler, à se couler dans un moule avant
d’avoir compris ce qui était en jeu. Il faut dire également que les compétences
et la réactivité nécessaires ne sont pas faciles à réunir, entre ceux qui ne
voient pas, ou feignent de ne pas voir, le pouvoir des mots, et ceux des
linguistes qui nous expliquent qu’on parle tout sauf français en France.
Toujours est-il qu’en l’occurrence, la Commission ministérielle de terminologie
de l’électronique a cru bon de recommander l’emploi de "mél", abréviation
supposée de "messagerie électronique".

Certains objecteront que ce
n’est pas ainsi que se forment les abréviations dans notre langue. Là n’est pas
le plus grave. "Mél", certes, est monosyllabique, alors que la forme canon en
français est bisyllabique (métro, boulot, dodo, télé, ciné…) Mais surtout, le
terme étant nouveau, il se passe ceci : l’interlocuteur demande de répéter, puis
comprend, et s’écrie "Mél ? Ah, oui, ii-mél ! " Résultat : un coup pour rien.
Moins drôle encore : qui ne se souvient du mail de la ville de son enfance, de
l’automne où l’on ramassait les marrons, de la foire-exposition, avec ses bâtons
de réglisse et ses petits pains d’épices…Eh bien, aujourd’hui, dans la ville
nouvelle de Cergy-Pontoise, certains prononcent "mé-ile". Plus colonisé, tu
meurs !

Or nos amis Québécois, plus
grands et plus précoces utilisateurs de la Toile que les Français, ont trouvé
dès le début le terme qui convient : courriel. Le mot est bien formé, rime avec
ciel, Gabriel…et se prête à la formation de dérivés, comme "courrielleur".
Pourquoi diable chercher plus loin ? Pourquoi, surtout, diviser nos forces,
alors qu’il s’agit déjà, au départ, de lutter à contre-pente, de remonter le
courant ? A croire qu’au pays de Descartes, le bon sens n’est pas la chose du
monde la mieux partagée. Alors qu’il est ici la première qualité nécessaire, à
mettre au service d’une volonté.

Qu’on nous comprenne bien : il
n’y a ici ni fermeture, ni "crispation". Toute langue, et la nôtre éminemment,
vit d’emprunts, à condition qu’ils apportent quelque chose d’utile, et ne
brident pas sa créativité propre, en répandant, de façon peu innocente, l’idée
selon laquelle seul l’anglais serait capable de désigner les réalités nouvelles
et d’exprimer la modernité.

Mais les Francophones, comme les
autres, doivent garder la maîtrise de leur découpage du réel, de leur choix des
concepts, et de la manière de les exprimer.

Courriel, sacrebleu !

Cet article diffusé dans le groupe de discussion


Quebec-France-discussion@yahoogroupes.fr

par M. Denis Griesmar vient de paraître dans "Libres", revue publiée par
l’association Jeune France.

(Le 30 décembre 2001)