COURRIEL À RENÉ LÉVESQUE

Courriel à René Lévesque

Mon cher René,

Je ne sais pas ce qui se passe dans ton coin d’éternité, mais
par ici, la morosité a gagné une bonne partie des militants qui travaillent pour
la cause de l’indépendance du Québec. Le Parti que tu as fondé en 1968, et pour
lequel, en définitive, tu as consacré et même laissé ta propre vie, est en
complète déroute. Tu te souviens sans doute, après ta démission et tout juste
avant ton départ un peu rapide en 1987, un pur «unioniste», un de tes anciens
ministres, avait réussi à devenir chef de ton parti. L’élection perdue, il était
vite disparu du décor pour se retrouver sur une autre scène. Si tu es branché
sur RDI, tu as dû l’apercevoir, parfois, le soir, au bulletin de nouvelles de
fin de soirée ou dans des reportages spécialisés. A ma connaissance, ses propos
n’ont jamais touché la cause pour laquelle tu as donné une bonne partie de ton
existence terrestre.

Et puis, il y a eu le retour de ton ex-ministre des Finances,
peu de temps après ton exit final. Le sacré bonhomme n’avait peut-être pas ton
charisme, mais il a réussi à se hisser au poste que tu as occupé avec brio
pendant neuf belles années. Il a perdu, par la suite, en 1995, et cela de
justesse, un référendum qui portait, non pas sur l’indépendance du Québec, mais
sur une offre de partenariat avec le reste du Canada. Une sorte de partie de
hockey qu’il voulait absolument gagner, par ricochet, en lançant la rondelle sur
la bande, espérant que celle-ci pénètre dans le but. Un peu comme ton référendum
de 1980, alors que tu avais crû faire avancer la cause des Québécois en
demandant un mandat de négocier quelque chose qui n’était pas très clair et en
promettant de revenir devant la population pour faire sanctionner le résultat de
tes négociations avec le fédéral. Une sorte de mandat de grève en poche pour
énerver le gouvernement central qui empiétait de plus en plus sur les pouvoirs
de la province. Les Québécois, apeurés par Trudeau, Ryan et Chrétien ont dit :
NON! Non, à la négociation. C’est ce qui t’a fait mourir, j’en suis sûr!
Parizeau a essayé la même tactique que toi, le même stratagème, la même astuce.
Une vraie cage à homards! Mais une astuce qui a laissé bien des déboires, bien
des déceptions et bien des questionnements.

Tu as sans doute appris, dans l’éternité bienheureuse, la
réélection des libéraux sous Bourassa et la fondation d’un parti souverainiste à
Ottawa. C’est lui, Bourassa, qui en a eu l’idée après l’échec du Lac Meech. Je
sais que tu étais contre ça, un parti indépendantiste de l’autre côté de la
rivière. L’histoire nous prouve, aujourd’hui, que tu avais bien raison. ça fait
neuf ans que le parti est là. Et la cause souverainiste n’a pas gagné un pouce
de terrain. Si tu les voyais faire, ces députés séparatistes, tu serais en beau
maudit! Tu en viendrais à penser comme moi : ils sont bien plus là pour la
caméra que pour autre chose. Je te reparle plus loin du chef-fondateur du parti
d’Ottawa, car c’est lui qui va venir prendre la place de ton ex-ministre des
Finances qui a démissionné au lendemain du référendum de 1995. Bref, mon cher
René, on en est exactement au même point qu’en 1980 : 40 % des Québécois
diraient «oui» à la question que tu as posée, il y plus de vingt ans.

Il y eut donc l’arrivée d’un gars à la tête de ton Parti, qui
était issu du Parti conservateur du Canada, et qui, par dépit, avait fondé un
«bloc» en vue de combattre les fédéralistes sur leur propre terrain. Il avait
été ministre dans le cabinet Mulroney et s’était même permis de devenir
ambassadeur du Canada à Paris. Les militants l’ont accueilli à bras ouverts,
pensant qu’il allait «oser» faire l’indépendance du Québec. Ses discours
ne touchaient que rarement à la question. Parfois, dans les conseils nationaux,
il terminait toujours par une tirade sur la souveraineté mais, avec si peu de
convictions, que personne ne le croyait sincère dans sa démarche. Je dois te
dire, mon cher René, que pour moi, ce fût bien plus un «bon bleu» venu d’Ottawa
qu’un authentique chef pouvant nous mener à l’indépendance du Québec.

Dans un discours célèbre, lors d’un Conseil national en mai
2000, il avait dit qu’il allait «oser» faire différent de ses
prédécesseurs, paraphrasant ainsi le philosophe Sénèque qui disait que «ce
n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas; c’est parce
que nous n’osons pas que les choses sont difficiles»
. Les choses devinrent
tellement «difficiles» pour lui, tout comme toi d’ailleurs quinze ans
auparavant, qu’il démissionna dans l’émotion et les larmes en janvier 2001. Le
chevalier et patriote de Verchères, tu sais ton ancien ministre Jean Bernard
Landry, sauta sur l’occasion qui lui était enfin offerte et devint le chef
couronné de ta formation politique. En quelques semaines, écartant ses futurs
adversaires, sans débat, il devint le chef désigné de ce parti qui ressemble de
moins en moins au parti que tu as fondé, qui ressemble de plus en plus à la
défunte Union nationale de Maurice Duplessis.

De tempérament fougueux et disons quelque peu baveux sur les
bords, il s’embourba vite dans une affaire de chiffons rouges, de lobbying, de
conseil de ministres hypertrophié, de démissions de ministres tout à fait
imprévisibles, d’élections partielles perdues coup sur coup, et j’en passe. Tu
connais la kyrielle des problèmes en politique. Je ne veux pas trop déranger la
quiétude de ton éternité bienheureuse avec toutes ces chicanes de chapelles. Tu
les as connues pendant ta vie et elles t’ont blessé profondément.

Mais là, il y a plus, car le Québec, dans les mois qui
viennent, s’apprête à plonger dans une élection générale. Le Parti que tu as
fondé et qui était voué à l’indépendance du Québec a perdu même sa raison
d’être. Il porte toujours le nom de «Parti québécois», mais il est vidé de son
idéologie principale. Il n’a même plus dans son programme le fameux article un
qui faisait l’originalité de ta formation politique et qui cimentait les troupes
aux heures de grandes tribulations. La sociale-démocratie, assise fondamentale
du programme électoral du Parti québécois a aussi pris le bord et Landry n’est
plus indépendantiste : il est devenu confédéraliste. Il propose une union
confédérale à l’européenne. Mais ce que Jean Bernard oublie de dire aux
Québécois, c’est que cette union confédérale n’a été possible en Europe qu’à
partir de pays qui étaient déjà souverains. Ce qui n’est pas le cas du Québec
présentement. Il espère rééditer la tenue d’un autre référendum avec le même
patron que tu as utilisé et que ton ex-ministre des Finances avait
astucieusement concocté en 1995. Ton référendum et celui de ton ami Parizeau ne
portaient pas sur la souveraineté. Ils portaient sur une offre à négocier avec
le fédéral. Dans ton cas, la population, suite au référendum, était à nouveau
consultée pour savoir si elle était d’accord avec les résultats de la
négociation; dans le cas de ton ex-ministre des Finances, c’était, à brève
échéance, l’indépendance dans le grand brouillard, dans la brume, sans que les
gens s’en rendent compte.

Comme tu peux le voir, mon cher René, les entourloupettes des
hommes politiques québécois nous ont mené où nous en sommes. Tu vois les
fédéraux morts de rire de l’autre côté de la rivières des Outaouais. Ah! oui, il
y a du nouveau par là. Un certain Stéphane Dion, dont le père est parti te
rejoindre, est maintenant dans l’équipe de Jean Chrétien. Tu dois avoir de
jolies discussions avec lui, ce cher Léon Dion, qui, toute sa vie durant, n’a
jamais réussi à se brancher. C’est son fils, Stéphane, qui est maintenant
responsable du dossier constitutionnel. Avec Chrétien, ils ont fait voter une
loi pour encadrer la future démarche référendaire des Québécois. Une loi qui te
ferait dresser les quelques cheveux qui te restaient sur la tête. Mais les
Québécois n’ont pas réagi face à cela, tout occupés qu’ils étaient à suivre leur
hockey, manger leur pop-corn et suivre leurs films pornos du vendredi soir. De
plus, la position constitutionnelle de ton ami Landry ressemble actuellement à
la position de Bourassa que tu dois croiser dans les corridors éternels. Il a
même dit que la fameuse question de Bruxelles (Bourassa t’en a peut-être glissé
un mot, entre deux parties de poker…) serait pour lui tout à fait acceptable.
Question que ton parti avait tant décriée lorsque le premier ministre avait
lancé cette hypothèse lors d’un séjour en Belgique.

Les élections, mon cher René, seront annoncées dans les
prochains mois. Le Parti est presque mort. Les membres les plus généreux et les
plus actifs n’ont pas renouvelé leurs cartes de membre. Le financement
démocratique que tu avais instauré et qui était, en fait, ton oeuvre, bat de
l’aile. On ne se bouscule pas aux portes des conventions. La position
constitutionnelle est floue et le parti est devenue une nouvelle Union
nationale. S’il n’y a pas un bon coup de barre de donner, le gouvernement sera
sûrement battu. Et pire encore, ton parti risque même de disparaître et
peut-être aussi, le beau rêve dont tu étais le porteur vivant.

Je t’envoie donc de ce petit e-mail, ce courrier
électronique, car je ne doute pas que tu es branché encore un peu sur notre
pauvre Québec désolé et quelque peu perdu. J’attends tes sages observations. Tu
peux faire, avant de m’écrire, une table ronde sur la question du Québec avec
tes anciens ennemis politiques qui sont allés te rejoindre comme les Trudeau,
les Bourassa, les Gérad D.Lévesque, les Pelletier et Marchand. L’avis de Solange
Chaput-Roland ne serait peut-être pas à négliger. Maintenant qu’ils voient les
choses sous un autre angle, maintenant qu’ils ont pris un peu de recul, comme on
dit par ici, peut-être en sont-il arrivés à la même conclusion que toi : le
fédéralisme canadien est une maison de fous. Et il est grand temps que le Québec
en sorte. J’attends rapidement de tes nouvelles. Et un peu de clarté pour nous
faire sortir du merdier dans lequel on s’est tous embourbés.

Ton ancien candidat dans Matane en 1970 et 1973.

Nestor Turcotte

Adresse électronique :
aristote@ma.cgocable.ca