COURRIEL À ARISTOTE

Courriel à Aristote

(Réponse de René Lévesque à son ancien candidat de Matane)

Mon cher Nestor,

Avant d’aller dormir, hier soir, j’ai jeté un petit coup
d’oeil sur mon courrier électronique. L’Internet nous permet maintenant de
rejoindre rapidement tous les terriens. Dans les demeures célestes, cette
nouvelle invention fait fureur. Ici, les anges s’amusent à «chatter» avec les
gens de la terre presque quotidiennement. Moi, j’en suis toujours au bon vieux
téléphone. C’est ainsi que j’ai appris la nouvelle de l’arrivée de Trudeau, il y
a un peu plus d’un an. C’est Bourassa qui m’a mis au courant. Il l’a même invité
au restaurant pour parler de constitution dès son inscription dans les registres
éternels. Celle-ci l’occupe même dans l’éternité, et il n’est pas rare de le
voir, prolonger ses soirées en d’interminables discussions qui finissent
toujours de la même manière. Lorsque Trudeau est arrivé, un bon matin, il l’a
invité toute de suite au restaurant du coin, tout joyeux de lui payer sa frite
et son hot-dog de circonstance, afin de discuter des derniers développements
constitutionnels. Je suis allé les rejoindre en soirée après avoir eu une longue
conversation avec quelques poètes québécois.

Je vois que tu continues toujours à te battre pour le pays
dont je vous ai tant parlé. Tu sembles avoir toujours la même fougue, la même
lucidité, le même désir de réaliser le rêve qui nous animait tous à la fin des
années soixante. Je te remercie de m’avoir rafraîchi un peu la mémoire sur notre
histoire politique. Tu sais, ici, je m’occupe surtout à ma passion première :
les cartes et la lecture. Mais entre deux parties journalières de poker et
quelques bonnes biographies historiques, il m’arrive de croiser au bar, certains
fédéralistes qui ont parfois la mine basse. Et qui ne sont pas toujours fiers de
leur passé de politicien, je dois te le dire honnêtement.

Hier, j’ai jasé avec les «trois colombes» maintenant réunies
éternellement. Trudeau est toujours aussi unitaire et centralisateur; Marchand
et Pelletier ont ramolli et ils penchent vers une nouvelle formule qui ressemble
passablement à celle d’un certain Mario Dumont qui semble être le sosie
politiquement, me dit-on, de Robert Bourassa.

Si je tiens compte des renseignements que tu me donnes, la
situation du Québec n’évolue guère. Les homme changent, mais les situations
perdurent. Et les derniers clips de presse m’informent que Jean Bernard Landry
s’est fait coupé par Chrétien un paiement de transfert de péréquation de près
d’un milliard de dollars. J’en ai parlé à Duplessis, hier soir, en faisant une
ballade dans la brise du soir. Il m’a dit qu’il y avait là un excellent thème
pour la prochaine campagne électorale. Son slogan serait : «Rendez-nous notre
butin».
Tu vois que l’imagination ne déborde pas, même en paradis! Duplessis
est toujours aussi pragmatique. Donnez-moi du pognon pour faire des routes et
des ponts! Les chicanes constitutionnelles, ça ne l’a jamais intéressé!

Pour ce qui regarde le parti que j’ai fondé en 1968, j’ai
bien peur que tes craintes se réalisent au plus au point. C’est sans doute la
grande erreur que j’ai faite en fondant le Parti québécois. J’ai pensé, à
l’époque, que la meilleure voie pour réaliser l’indépendance, serait de fonder
un parti qui aurait comme objectif premier de réaliser la souveraineté. Mais le
temps a montré que le goût du pouvoir l’a emporté sur le goût du Québec. Et
qu’en 1976, si le Parti a pris le pouvoir, c’est bien en mettant au frigidaire
son option fondamentale. Un bon gouvernement, puis la souveraineté, le temps
arrivé. On a tellement été un bon gouvernement que les gens ont voté NON en
1980, nous disant, par ricochet, que si étions arrivés à faire d’aussi belles
choses, dans le système fédéral, pourquoi en sortir? En fait, je dois te
l’avouer aujourd’hui : on a, à l’époque, quelque peu menti aux gens. En 1970 et
en 1973, on disait au peuple qu’on ne pouvait pas être un bon gouvernement dans
le régime fédéral actuel. En 1976, on a dit exactement le contraire : il était
possible d’être un bon gouvernement dans le régime actuel, et le temps venu, on
pourrait en sortir démocratiquement, en pensant qu’on pourrait faire mieux hors
du régime dans lequel on était. Les gens ne nous ont pas crûs.

Tu sembles me dire que la crise est maintenant à son
paroxysme dans le parti et que les mois lui semblent comptés. C’est peut-être la
meilleure chose qui pourrait arriver à la fois au Parti et aux Québécois. On m’a
dit qu’un certain Jean Charest, un autre ancien conservateur d’Ottawa, était
venu prendre la direction du Parti libéral du Québec. J’ai peine à y croire. Je
l’ai connu gueulant contre Chrétien et ses amis, et le voilà couchant avec ses
anciens ennemis! La politique réserve bien des surprises en ce bas monde,
je le vois encore une fois de plus.

Alors tu me demandes quelques suggestions afin que notre
grand rêve commun se réalise. D’abord, il ne faut pas abandonner le combat pour
l’indépendance du Québec. Ce serait la pire erreur de notre histoire. Après
avoir tant combattu pour vaincre notre statut de colonisés, il serait aberrant
de donner raison aux conquérants. La bataille doit continuer.

Comment? Je pense toujours que la division des forces est
notre plus cruel et sournois ennemi. La disparition du Bloc québécois en «bloc»
ferait réfléchir l’ensemble de la population. Chrétien se retrouverait avec un
sacré problème de crédibilité. La récupération de tant d’hommes et de femmes
dont la compétence n’est plus à faire, redonnerait du ciment aux troupes trop
dispersées. Elle redonnerait du tonus, de la jeunesse, du dynamisme à une équipe
qu’on me dit vieillissante à Québec. Elle permettrait de refaire l’unité perdue
en cours de route.

Il me semble, au point où en sont les choses, que le retour
au programme du Parti québécois, tel que nous l’avions en 1970 et 1973, rendrait
bien service à tous les indépendantistes. Les choses redeviendraient claires et
limpides. Tout citoyen et citoyenne qui voteraient pour le Parti québécois
voteraient du même coup pour la souveraineté du Québec. Une fois élu
majoritairement à l’Assemblée nationale, le gouvernement élu démocratiquement,
aurait le mandat de proclamer unilatéralement l’indépendance du Québec. Devenu
pays normal, le Québec ferait approuver par référendum son projet de
constitution. Devenu pays libre, le Québec offrirait ensuite une union
confédérale avec le reste du Canada, si le reste du Canada le voulait. Chrétien
ne pourrait pas dire ce que n’est pas clair et le petit Stéphane Dion n’aurait
qu’à se tenir coi dans son coin.

J’en conviens que je me suis fais berner par les
opportunistes, les affirmationnistes, les étapistes, les associationnistes à la
Claude Morin. J’en conviens que le peuple du Québec a perdu en quelque sorte les
trente dernières années à faire de petits pas qui n’ont rien donné et qui ont
montré, à la face du monde, son incapacité de décider, de franchir le grand pas
qui mène à la liberté.

Si j’en avais la capacité, je prendrais bien une petite année
sabbatique pour aller vous donner un coup de mains. Surtout pour réveiller toute
une majorité de jeunes qui stagnent dans leur confort douillet, croupissent
devant leur écran de télé, leurs jeux vidéos, leurs écrans d’ordinateurs. Qui
ont choisi le confort et l’indifférence.

Il y a un certain Guillaume le Taciturne qui rode dans les
dédales du paradis et qui répète souvent les mots suivants : «Il n’est pas
nécessaire d’espérer
pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer».
Je vois que tu continues à espérer même si ce n’est pas toi, comme tant
d’autres, qui, un jour, récolteront ce qu’ils ont semé. Se souviendront-ils même
de ton nom? Plusieurs ont été oublié dans l’aventure : mais je sais que tu sais
que la libération d’un peuple est autre chose qu’un concours de popularité. Je
te souhaite bon courage dans ta lutte et du haut de mon nuage, je te demande de
transmettre à tous ceux que le combat stimule encore, mes meilleurs voeux de
réussite. L’expérience m’apprend maintenant qu’il ne sert à rien et que cela n’a
rien servi de prendre le pouvoir pour faire l’indépendance du Québec. Le pouvoir
éloigne de la cause pour laquelle tant de gens se battent encore
silencieusement.

Advenant une défaite électorale pour bientôt, – c’est ce que
les derniers sondages m’indiquent sur mon ordinateur – les indépendantistes
devraient sans doute revenir aux sources de notre cause toujours légitime : la
formation d’un mouvement indépendantiste, libre de tout lien partisan et
politique. Le jour où le mouvement sera assez fort, démocratiquement, les gens
descendront dans la rue pour revendiquer le chemin de la liberté. C’est sans
doute par cette voie que se réalisera le grand rêve que l’histoire m’a fait
porté bien humblement sur mes épaules. Bon courage et continue ton combat.

A la prochaine fois!

René Lévesque