BESOINS CROISSANTS EN MATIÈRE DE MULTILINGUISME ET LEUR INFLUENCE SUR LA TERMINOLOGIE

Allocution prononcée par Anna Maria Campogrande
fonctionnaire de la Commission Européenne

au SOMMET DE TERMINOLOGIE

Bruxelles, Palais des Congres, le jeudi 13 Juin 2002

Cet exposé est fait à titre personnel, il n’engage que l’auteur elle-même.

BESOINS CROISSANTS EN MATIERE DE MULTILINGUISME ET LEUR INFLUENCE SUR LA TERMINOLOGIE

La logique du processus d’intégration européen dans lequel nous sommes engagés, depuis désormais un demi-siècle, dans des conditions normales, nous imposerait un besoin accru de multilinguisme et par voie de conséquence de terminologie.

En réalité, ce processus naturel se trouve à être freiné, par ceux qui veulent imposer la langue unique et, à terme, les langues européennes sont dans un véritable danger de mort.

Si nous voulons les sauver, ça ne sert à rien de jouer les autruches, il faut avant tout prendre conscience du danger, individuellement et collectivement.

Je ne suis pas une linguiste professionnelle ni une spécialiste dans le domaine de la terminologie mais tout simplement une fonctionnaire européenne, une citoyenne qui a observé les développements dans le domaine des langues, au plan européen et national, tout aussi bien au niveau des institutions que pour ce qui est du secteur privé.

Cette observation quotidienne, d’un point d’observation privilégié, assortie de nombreux faits et témoignages m’amène à être persuadée du fait que l’Europe fait l’objet d’une stratégie d’encerclement linguistique et culturel mise en place, depuis des décennies, à des fins essentiellement économiques et commerciales, où rien n’a été négligé.

Cette stratégie, qui a été mise en place de manière progressive et très discrètement, dans un premier temps, arrive maintenant à son aboutissement.

Elle est assortie de toute une série de dogmes qui en assurent l’implantation capillaire dans les secteurs les plus stratégiques ( aéronautique, science et
Technologie, Internet, commerce international, etc.) Elle nous investit, maintenant, de tout son éclat et personne ne peut plus l’ignorer. Sauf, bien sûr, la catégorie des innocents qui s’imaginent une intervention de nature divine pour faire triompher la religion de la langue unique pour l’Europe tout entière.

Ces faits, que je trouve assez extraordinaires dans la mesure où les peuples d’Europe risquent d’être soumis à une forme de colonisation tout à fait nouvelle où l’objet de conquête n’est plus le territoire mais l’homme, l’être humain, lui-même, avec ses pensées, ses rêves, ses désirs, nous imposent, la mise en place d’une contre-stratégie où rien ne doit être négligé, si nous voulons sauver nos langues et notre culture, parce-que il existe une culture européenne de type multiforme.

J’utiliserai cette demi-heure que nous allons passer ensemble pour vous faire une esquisse des besoins qui se font ressentir en matière de langues, et d’une éventuelle stratégie à mettre en place pour la sauvegarde de la diversité linguistique et culturelle de l’Europe et, par ce biais, la valorisation de la terminologie.

Dans une telle optique, les éléments à prendre en considération sont les suivants:

  • la nécessité d’éviter la fracture entre l’Europe et le citoyen
  • la nécessité d’avoir un projet de société européen
  • la nécessité de mettre en place une stratégie globale

1. POUR EVITER LA FRACTURE ENTRE L’EUROPE ET LE CITOYEN,

Il faut concevoir et mettre en place un système linguistique, sur l’ensemble de l’Europe, selon ses besoins. Je dirais, même, qu’un tel système représente la clef de voûte de l’intégration, dans la mesure où il est de nature à garantir la véritable intégration du citoyen à l’Europe.

L’Europe pour devenir une réalité, pour le citoyen, a besoin d’un plurilinguisme réel qui doit s’enraciner dans la culture de l’homme de la rue, au quotidien.

Si l’on veut faire l’Europe, une Europe démocratique et encrée dans la réalité, il faut tracer aussi le profil culturel du citoyen européen qui devrait être cultivé, ouvert, civilisé, en mesure de comprendre et d’apprécier ses concitoyens, de lire, écrire, s’informer, travailler en plusieurs langues, de voyager sans encombre sur "son" territoire et profiter pleinement de la chance inouïe que nous avons d’être nés et de vivre au sein de cette civilisation extraordinaire qui est celle de l’Europe toute entière.

Pour ce faire, et j’en viens à mon deuxième point,

2. IL FAUT AVOIR UN PROJET DE SOCIETE EUROPEEN,

L’Europe a besoin d’un projet de société qui soit humaniste, suggestif et séduisant pour le citoyen, afin qu’il puisse y adhérer et s’y identigier.

Il faut faire prendre conscience au citoyen européen de la richesse culturelle dont il est dépositaire et gardien.

Le citoyen européen doit avoir comme model l’homme-individu, l’homme-penseur hérité des civilisations grecque, latine, germanique et mittel-européennes, en
Général, en opposition avec le stéréotype, l’homme cliché, le citoyen des temps modernes objet et non sujet, transformé, par les pouvoirs économiques de la mondialisation, en simple client, en " consommateur ".

L’Europe, si elle veut ETRE et survivre à la mondialisation, doit se différencier des autres cultures, au plan mondial, pour un projet où l’homme, l’être humain, retrouve sa centralité, par rapport au fonctionnement de l’Etat, des Institutions nationales, internationales et supranationales et de toutes les activités économiques et commerciales.

3. Le troisième point consiste à

METTRE EN PLACE UNE STRATEGIE GLOBALE POUR LA DIVERSITE LINGUISTIQUE ET CULTURELLE DE L’EUROPE.

L’Europe a besoin d’une stratégie globale, au niveau de l’Union, qui tienne compte de T O U S les aspects de la problématique linguistique et culturelle et qui place au tout premier plan l’EDUCATION.

Cette stratégie, qui doit être portée à la connaissance des citoyens européens, afin qu’ils puissent participent à sa mise en oeuvre, en assurer le succès et arriver, par ce moyen, à se définir vis-à-vis des autres puissances et des autres civilisations du monde, devrait prendre en compte les domaines suivants:

  • Education
  • Institutions Européennes
  • Etats Membres
  • Relations avec les Pays tiers et les autres instances internationales

EDUCATION. Il est nécessaire, indispensable et urgent de mettre en place un système d’apprentissage des langues, au sein de l’Europe communautaire, dans le but de former des vrais européens, en leur faisant prendre conscience de la richesse linguistique et culturelle, qui est leur apanage, et de l’importance de la sauvegarder, pour des raisons d’identité et de démocratie.

Ce système devrait se baser sur:

– l’amélioration de l’apprentissage de la langue maternelle, qui reste la base de l’identité culturelle et, même, de l’apprentissage de toute autre langue,

– la notion de langues formatrices et structurantes de la pensée, dans ce cadre, le latin et le grec, qui donnent accès aux autres langues européennes devraient, entre autre, être réactualisés, au niveau des programmes scolaires,

– l’introduction progressive de l’apprentissage de deux langues européennes,
pour tous, après avoir reçu les bases appropriées et adéquates aux différents
cycles d’études,

– la préférence et la solidarité communautaire, à savoir que, il faudrait privilégier les langues qui mieux identifient la culture européenne et son unicité,

– il devrait prévoir des éléments de réciprocité, dans l’apprentissage des langues, dans la mesure où il est n’est pas admissibles, entre Pays partenaires dans un projet d’intégration, que l’enseignement des langues ne fasse pas l’objet d’un plan concerté où le respect réciproque, l’équilibre et la diversité
s’y trouvent harmonieusement composés,

– ainsi que des programmes d’échanges, à répétition, tout au long du cycle scolaire.

INSTITUTIONS EUROPEENNES. Les institutions européennes devraient pratiquer un plurilinguisme réel et non de façade.

Elles devraient, avant toute autre chose, mettre fin au démantèlement sournois que les services linguistiques ont connu ces dernières années.

Elles devraient restaurer des services linguistiques adéquats au besoin de l’Europe, en faire des centres d’excellence au service du citoyen.

Le nombre des langues procédurales et de travail effectives devrait être élargi, en tout cas, aux langues des Etats Membres dont le poids démographique, politique, économique et culturel est déterminant, au sein du projet européen, en se basant sur des critères qui doivent se démarquer de la pratique actuelle par leur objectivité.

Pour ce qui est de la Commission, les trois langues actuelles qui, en plus, sont de façade, ne sont pas suffisamment représentatives, en termes de culture européenne et de démocratie.

La notion de Pays fondateur et de Pays d’accueil devrait être prise en compte dans la mise en place d’un système linguistique juste et équitable.

Les institutions européennes, notamment la Commission, doivent réviser de fond en comble le système informatique et les dérapages vers la langue unique dans chaque secteur.

Elles doivent rétablir des unités multilingues, exiger un plurilinguisme réel de ses fonctionnaires et démanteler les centres de pouvoir dont certains secteurs clef sont l’objet sur une base linguistique intolérante qui tend à l’exclusion de toute autre forme d’expression,

Elles se doivent de respecter les langues des pays d’accueil des institutions européennes et de leurs émanations.

Les Institutions européennes sont redevables vis-à-vis du citoyen européen de faire rentrer dans la "culture" de la maison le respect de toutes les langues des Etats Membres, dans un système à géométrie variable où rien ne peut être laissé au hasard.

ETATS MEMBRES. Le mot d’ordre doit être : Identité et ouverture, au sens que personne ne doit renoncer à sa propre langue et à sa propre culture mais, en même temps, tous et chacun se doivent de pratiquer une réelle ouverture envers les autres langues et les autres cultures des Pays de l’Union.

Les Etats Membres doivent s’engager à former le citoyen européen dès l’école maternelle avec des programmes d’éducation appropriés et coordonnés.

Ils doivent se préoccuper d’améliorer l’apprentissage de la langue maternelle, rétablir l’étude du latin et du grec, introduire progressivement l’apprentissage de deux langues européennes et en améliorer les méthodes.

Faire jouer la notion de préférence communautaire dans tous les domaines de la culture: Radio, TV, cinéma, littérature, etc.

Exiger que les produits qui sont mis sur le marché soient assortis de descriptions claires et précises toujours dans la langue nationale, éventuellement, accompagnée d’autres langues sur une base de réciprocité,

Garantir à tous les citoyens documents, annonces, formulaires et autres indications des secteurs public et privé dans la langue nationale.

La réalisation d’une Communauté Européenne plurilingue et multiculturelle pacifique et épanouie n’est, en effets, garantie que si l’on se pose dans l’optique du respect, réciproque et généralisé, des racines culturelles des peuples, de leurs traditions et de leurs formes d’exister.

Dans cette optique, il est indispensable de veiller à créer une cohésion populaire, basée sur la reconnaissance et la réciprocité, en lieu et place du
rejet provoqué par l’imposition progressive et étouffante de la langue unique.

RELATIONS AVEC LES PAYS TIERS ET LES AUTRES INSTANCES INTERNATIONALES. L’Europe doit se définir dans ses relations internationales et en finir de jouer toujours "fuori casa", à l’exterieur. Elle doit se présenter comme une entité multiculturèlle, promouvoir les langues européennes, faire usage systématiquement de l’interprétation et exiger les traductions appropriées, notamment du fait que les matières traitées sont, généralement, techniques et très spécialisées.

Cette stratégie, revue et complétée, devrait être tracée dans le cadre de la Convention pour la préparation d’un nouveau Traité ou une Constitution européenne.

Les opinions exprimées dans cet exposé engagent uniquement l’auteur elle-même.