UN NOM À CHOISIR, UNE VILLE ET UNE RÉGION À DÉFINIR

Un nom à choisir, une
VILLE ET UNE région à définir

par

Pierre Louis Lapointe

Il semble acquis que la nouvelle
ville qui est appelée à regrouper les localités de la Communauté urbaine de
l’Outaouais ne pourra faire usage du nom d’une des villes constituantes. Il
faut créer une nouvelle symbiose et faire taire l’esprit de clocher, les
jalousies et les rivalités intervilles. Il serait difficile d’atteindre cet
objectif si l’on retenait le nom de Gatineau par exemple, même si ce toponyme
est très beau.

Le groupe qui contrôle
réellement son espace, le signe en le nommant. Il choisit des toponymes qui
correspondent à son génie propre et qui reflètent ses valeurs, son projet de
société et, en dernière analyse, sa référence. C’est ainsi que sont nommés
les accidents géographiques, les établisse-ments humains et, à l’intérieur
des agglomérations villageoises et urbaines, les rues, les édifices, les
places publiques, etc. La toponymie, tout comme le découpage de l’espace,
l’occupation du sol, la structuration de l’espace villageois ou urbain et
l’architecture, modèle les paysages culturels. Une différence notable
cependant : cette signature de l’espace évolue en fonction des groupes
qui dominent sur les plans social, économique, politique ou culturel. La
manière de nommer les choses permet de reconnaître les groupes dominants et
dominés, de mesurer leur capacité d’affirmation et de cerner l’état de leurs
«références». Comment ne pas voir, par exemple, l’étroite correspondance
qu’il y a entre la façon bureaucratisée et aseptisée de se servir de listes
de fleurs, d’oiseaux ou de mammifères marins pour nommer les rues d’un
quartier, et l’incapacité des Québécois de langue et de culture françaises
à s’entendre sur un projet de société et sur une nouvelle «référence» ;
sur la paralysie qui les tenaille dès qu’il s’agit d’affirmer leur
«différence»…

Choisir des noms géographiques
pour marquer l’espace que l’on occupe est tout à fait normal. Il s’agit
alors d’affirmer sa prise de possession symbolique du lieu. Le recul de l’Amérindien
devant la colonisation européenne, par exemple, a comme corollaire la
disparition ou la traduction des toponymes indigènes. La diminution et la
disparition de certaines populations entraîne inévitablement une
transformation du paysage toponymique. Au Québec, les retards apportés à la
mise en oeuvre de ces changements reflètent trop souvent l’indécision, voire
la faiblesse d’affirmation de soi de la majorité québécoise de culture
«canadienne-française». Pour cette majorité «timide» au caractère social
tissé de gentillesse, de crainte de déplaire et de déranger et d’accommodement
aux exigences de l’Autre, s’affirmer et s’imposer relève de l’impolitesse,
de la mauvaise éducation, voire de la violence.

Choisir des noms de lieux, de
rues ou de quartiers qui sont totalement neutres ou qui clament bien haut la
«bonne entente» est devenu une spécialité du Québec moderne et
post-moderne! On a tellement peur de déplaire à quelqu’un ou à un groupe de
pression quelconque qu’on se réfugie dans le «non-sens» lorsqu’il s’agit
de choisir un toponyme. On crée un nouveau quartier et on l’affuble de noms
de rues empruntés au Dictionnaire illustré des serins d’Amérique ou
à une carte de la Provence. Pourquoi se compliquer la vie en essayant de faire
du canevas de nos rues un manuel d’histoire, un rappel de ceux qui ont bâti
ce pays ou la mémoire d’une région qui, on le sait trop bien, semble
atteinte d’une variante de la maladie d’Alzheimer ?! Il y a trop d’administrateurs,
d’urbanistes ou de politiciens qui ont ni mémoire, ni amour du terroir, ni
passion…Des gens sans racines, sans passé, sans avenir! Que du présent…!

Le choix d’Outaouais comme
appellation de la nouvelle ville regroupée ne ferait qu’amplifier le
brouillage identitaire qui sévit dans la région en négligeant ce qui nous
différencie d’Ottawa et de la rive ontarienne tout en se fichant éperdument
des régions périphériques de l’Outaouais ; du Pontiac, de la vallée de la
Gatineau, de la région de la Lièvre et de celle de la Petite-Nation, ces
poumons de la nouvelle ville. Imaginez le bordel qui suivrait l’adoption du
nom Outaouais pour la nouvelle ville! Nous serions à la fois citoyens de la
ville d’Outaouais et de la région administrative de l’Outaouais. Les
habitants de Maniwaki, de Namur, de Montébello et de Fort-Coulonge seraient
tous des Outaouais également, mais des Outaouais ruraux, fort différents de
ceux de la bourgade urbaine qui, on le conçoit bien, ne seraient pas confondus
avec les «Ottawaiens» de la capitale fédérale ou avec les habitants des deux
rives de cette «grande rivière», y inclus ceux de l’Ontario, qui, comme il
se doit, habiteraient toujours la vallée de l’Outaouais!

Comme par le passé, on peut
puiser dans l’âge d’or de la francophonie d’Amérique pour marquer notre
différence. On peut choisir le nom d’un explorateur ou d’un militaire qui a
remonté notre belle et grande rivière en empruntant les trois sentiers de
portage de la Chaudière (situés à Hull et à Deschênes) à l’époque de la
Nouvelle-France : nous pourrions alors retenir les noms de Brûlé,
Marquette, Iberville, Cadieux, Radisson, La Vérendrye, etc. Oublions Champlain,
ce toponyme ayant déjà trop servi, et n’allons pas, mon Dieu, nous
transformer en «Asticoins», c’est-à-dire, en habitants de l’Asticou ou
Chaudière. Certains de nos ennemis héréditaires pourraient en conclure que l’on
veut redevenir des «porteurs d’eau» à la «choyère»! Et évitons, que
Diable, les noms à caractère géographique vides de sens tels Val-des-Monts,
Trois Portages, Quarante Rivières, Val Crépusculaire, etc. Il ne faut surtout
pas suivre l’exemple du monde de l’éducation qui, par crainte de fournir
des modèles aux enfants, se complaît depuis quarante ans à donner aux écoles
des noms fait de banalité : Cité-des-Jeunes, écoles de la Promenade, du
Carrefour, de l’érablière, de Côte-du-Nord, du Dôme, du Plateau, du Parc
de la Montagne, et j’en passe. Des noms qui, pour l’essentiel, se réfèrent
à des caractéristiques géographiques et spatiales anodines, évacuant toute
notion temporelle et toute inscription dans la durée et dans la continuité. Le
«Je me souviens» d’un peuple, le nôtre, dérange beaucoup trop : on a
décidé de remiser la devise et d’endosser le scaphandre du silence et de l’oubli!
Cette amnésie collective vient cautionner le moment présent, le seul qui ait
de l’importance pour une société qui se complaît dans le quotidien, le
matériel, l’éphémère et le superficiel.

Un vieux souvenir, lancinant,
vient me hanter lorsque je pense à la toponymie de l’Outaouais. Lorsque fut
venu le temps pour le Cégep de l’ Outaouais de baptiser son campus de Hull,
sur le chemin de la Mine (devenu boulevard de la Cité-des-Jeunes), les membres
d’un «Comité du Nom» me demandèrent des suggestions, le nom d’une femme
de l’Outaouais qui aurait fait sa marque, préférablement dans le domaine des
arts et des lettres. Je soulignai alors le rôle joué par Laurette Larocque,
authentique hulloise, qui sous son nom de plume, Jean Desprez, avait
conquis le coeur de générations de Montréalais et de Québécois. Son mari,
Oscar (Jacques) Auger, était un géant des planches, l’égal d’un Guy
Hoffman. Mon interlocutrice semblait très satisfaite de cette suggestion. Or,
quelle ne fut pas ma surprise lorsque l’on s’arrêta sur «Gabrielle Roy»,
québécoise d’adoption en provenance du «Far West» manitobain. J’ai bien
l’impression que le dit comité était composé d’une majorité de gens dont
les racines hulloises ou outaouaises laissaient à désirer. Mais je me trompe
peut-être!

Il nous apparaît essentiel de
choisir un nom qui soit porteur de sens, de mémoire et de valeurs identitaires
fortes, un nom qui nous ressemble, même si ça dérange les «bien-pensants»
des deux bords de notre rivière-frontière. C’est de cette manière seulement
que la nouvelle ville pourra se démarquer face à Ottawa et réussir à se
mettre en valeur et à se faire connaître du reste du monde comme autre chose
que l’antichambre de la capitale du Canada. Je me rappelle trop bien la
première version du Guide Michelin pour le Canada : les rédacteurs
avaient réussi le tour de force de faire commencer le Parc de la Gatineau à
Ottawa. La ville de Hull dérangeait : on avait qu’à faire comme si elle
n’existait pas! à ce que je me souvienne, les protestations ne furent pas
légions!

Le nom de la nouvelle ville doit
soulever de la passion et un goût d’appartenance. Il se doit de faire appel
à la mémoire régionale dans ce qu’elle a de plus noble et, dans une large
mesure, à cette irascibilité combative qui sommeille au fond de la plupart des
citoyens de naissance ou d’adoption de l’Outaouais québécois. Ce nom
devrait peut-être refléter le «mot de Cambronne» que l’on voudrait de
temps à autre lancer à la face de Québec et d’Ottawa. Il se doit d’être
un rappel des nombreux oublis dont notre région a été victime au cours de son
histoire, de notre impatience et de notre irritation à l’endroit de tous ceux
qui sont porteurs d’attitudes condescendantes à notre endroit et de ceux qui
nous tiennent pour acquis. Ce nom se doit d’être porteur d’une affirmation
de la rive nord de l’Outaouais et, sans nier l’interpénétration des deux
rives sur les plans social, économique, voire politique, il se doit d’affirmer
la «différence» qui fait de l’Outaouais québécois un lieu d’épanouissement
de la francophonie régionale, à l’abri des luttes incessantes et des
silences coupables de ces francophones de «la bonne entente à tout prix»,
trop heureux de se faire oublier afin de mieux se fondre dans le grand tout
«anglo-canadien».

Trois noms, trois personnages
dont la vie est intimement liée à Hull et à l’ensemble de l’Outaouais m’apparaissent
porteurs de mémoire et des qualités indissociables de toute affirmation
régionale. Le courage, l’esprit d’entreprise, le dévouement et la passion
pour leurs semblables les habitent tous et en font des modèles à citer en
exemple à la jeunesse de la nouvelle ville qui est en train de naître sous nos
yeux.

L’un a déjà sa place au
panthéon des héros mythiques du Québec ; il s’agit du légendaire Joseph
Montferrand
, dont les faits d’arme ont marqué l’Outaouais de la
première moitié du 19e siècle. Ce voyageur, homme de chantier et homme fort
ou «boulé» légendaire, est né à Montréal le 25 octobre 1802 et est
décédé au même endroit le 4 octobre 1864. On se rappelle de lui surtout pour
ses prouesses physiques comme si ce n’était qu’un dur qui se servait de ses
poings pour obtenir justice face aux Shiners Irlandais qui voulaient
chasser les Canadiens français de l’Outaouais. La légende a fort
malheureusement déformé la réalité! Montferrand était un médiateur, fort
apprécié de l’élite économique anglo-outaouaise d’ailleurs, qui comptait
sur lui pour régler les conflits qui éclataient entre Irlandais et Canadiens
français, sur les radeaux et dans les chantiers. C’était un homme d’ordre, l’employé,
l’allié, voire l’ami de Baxter Bowman, député et grand entrepreneur
forestier dont les scieries étaient situées à Buckingham. Aussi surprenant
que cela puisse paraître, Montferrand, ce rempart des faibles, fort respectueux
du clergé et de ses directives, allait s’opposer, comme bien d’autres
«Canadiens», aux Patriotes qui optèrent pour l’insurrection et le
recours aux armes. Et ce conservateur, respectueux de la loi, savait lire et
écrire, ce qui était très rare à cette époque…

Un deuxième, plus contemporain,
Louis Taché, frère du député de Hull Alexandre Taché, fut une figure
de proue dans la défense des intérêts de la rive nord de l’Outaouais et
dans la lutte pour l’affirmation du fait français dans tout l’Outaouais.
Cet enseignant passionné d’histoire, supérieur du Collège Saint-Alexandre
de Limbour (1939) et premier provincial canadien des Pères du Saint-Esprit
(1946), a marqué des générations d’étudiants et a inspiré de nombreux
chefs de file de la région. Il sera l’âme dirigeante de projets qui
susciteront une importante prise de conscience régionale, la création de notre
première société d’ histoire régionale, la Société d’histoire du
Nord de l’Outaouais
, et la publication, en 1938, de notre première
synthèse d’histoire régionale, Le Nord de l’Outaouais. De tous les
combats, Louis Taché se porte à la défense des droits scolaires des
francophones du Pontiac et s’associe à Aimé Guertin et à l’Union des
Chambres de Commerce de l’Ouest du Québec pour demander, en 1945, la
création d’un diocèse de Hull, seul moyen de briser la dépendance de la
rive nord de l’Outaouais à l’endroit du diocèse d’Ottawa, dépendance
qui explique une bonne partie du retard subi par Hull et par l’Outaouais
québécois au chapitre du développement social, culturel et économique.

Un troisième, incontournable, Aimé
Guertin
, possède sans contredit les qualités qui en font un
«personnage-phare» de l’Outaouais et du Québec : sa franchise, son
courage, sa détermination, sa lucidité, son intelligence, sa combativité, son
sens aigu des intérêts de la rive nord de l’Outaouais et sa passion pour la
justice sociale, justifient amplement de le signaler à l’attention de tous
comme modèle à imiter.

Né à Aylmer le 7 juin 1898, il
s’est imposé comme un des Hullois les plus marquants du 20e siècle et comme
chef de file dans les luttes politiques, économiques voire religieuses visant
l’affirmation de l’Outaouais québécois face à la rive ontarienne tout en
s’illustrant dans les combats livrés pour la libération économique des
nôtres.

Comme plusieurs de sa
génération, Aimé Guertin sera contraint par la dure réalité à entrer sur
le marché du travail à un très jeune âge et à pratiquer plusieurs métiers.
Télégraphiste, il se rend dans l’Arctique et travaille pour le Canadien
Pacifique à Pembroke et à la gare de Hull–Ouest, sur la rue Montcalm ;
il sera d ’ailleurs responsable de l’agence de télégraphie et de la
billetterie du Canadien Pacifique, à Hull, jusqu’à sa retraite, en 1963.
Homme d’affaires avisé et infatigable, il met sur pied un des plus gros bureau
d’assurances du Québec et une agence de voyages prospère, tout en agissant
comme agent immobilier et évaluateur.

Cet autodidacte passionné de
justice sociale et de politique est élu député provincial de Hull sous la
bannière conservatrice en 1927. «Whip» de son parti et grand ami de Camilien
Houde, il se fait défenseur de l’ouvrier, du salaire minimum, des pensions de
vieillesse, de compensations adéquates pour les accidentés du travail, d’un
régime d’assistance aux mères nécessiteuses, d’allocations familiales et
d’une limitation des heures de travail. Et, comme le docteur Philippe Hamel, il
se fait pourfendeur du «capitalisme sauvage», en particulier celui des
«trusts de l’électricité», qui exportent à bas prix l’énergie de
l’Outaouais et du Québec vers l’Ontario et les états-Unis. C’est ce qui lui
mérite les surnoms de «bolchévique» et de «rouge» que lui
attribue Maurice LeNoblet Duplessis. Obligé en conscience de quitter les rangs
de son parti après la convention conservatrice de Sherbrooke, en 1933, il
forme, avec Laurent Barré, le «FRANC PARTI». Il ne se représente pas
en 1935, préférant se présenter au fédéral sous l’étiquette du Parti de
la Reconstruction
de Stevens, chef de parti dont il sera le lieutenant
québécois. Défait, il abandonne la politique pour se consacrer à sa famille
et à ses entreprises.

Rarement aura-t-on vu un
député de l’Outaouais occuper autant de place sur l’échiquier politique
québécois : c’est lui qui préside le congrès du parti conservateur
provincial de 1929, congrès qui adopte un programme de réforme avant-gardiste
tout à fait semblable à celui de «L’équipe du Tonnerre» de 1960; c’est
lui qui, dans un discours-fleuve d’une durée de six heures et
demi, les premier et deux avril 1931, oblige l’Assemblée législative à
siéger toute la nuit, un exploit inégalé; c’est lui également qui, en
1934, par ses interventions bien senties en faveur des travailleurs de la
forêt, ceux de l’Abitibi, et ceux de la Compagnie MacLaren de Buckingham,
contribue puissamment à faire adopter une loi qui met au pas les
compagnies forestières fautives ; et c’est lui qui obtient, pour Hull
et l’Outaouais, en 1928, l’orphelinat, «Ville-Joie-Sainte-Thérèse», et, en
1935, dans les jours qui précèdent sa démission comme député, un hôpital
pour tuberculeux, le «Sanatorium Saint-Laurent» (C.H. Pierre-Janet). Et dire
qu’il ne faisait même pas parti de l’équipe ministérielle…!

Si son retrait de 1935 sonne le
glas de son implication politique active aux niveaux provincial et fédéral, il
en va tout autrement de son rôle en région : ses interventions et son
militantisme seront dorénavant consacrés exclusivement à Hull et à
l’Outaouais québécois. En 1937, il suscite des remous en se faisant
l’instigateur de la création de la paroisse Sainte-Bernadette, troisième
paroisse de l’Île-de-Hull. En 1940, il fonde l’Union des Chambres de Commerce
de l’Ouest du Québec, dont il assume la présidence jusqu’en 1949. C’est
en 1940 également qu’on le retrouve président de l’Association des petits
propriétaires de Hull. Sa «Conférence» de 1940 aux membres de cette
association est une analyse lucide des problèmes de Hull et un canevas
visionnaire pour l’avenir de sa ville. Il y lance, au grand dam de l’establishment
religieux d’Ottawa, l’idée de la création d’un «Diocèse de Hull»,
projet qu’il fait suivre, en 1945, d’un mémoire articulé préparé avec le
Père Louis Taché et présenté au nom de l’Union des Chambres de Commerce. Il
va sans dire que ce mémoire dérangea …et qu’il y eu, comme on pouvait s’y
attendre, un certain nombre de réprimandes! Cet amant de la nature et ce mordu
de la chasse et de la pêche fonde aussi, en 1950, la Société des chasseurs et
pêcheurs de Hull, dont il sera également président.

Ce Hullois éminemment
régionaliste ne passe pas inaperçu. Au lendemain de la victoire des
Conservateurs de John Diefenbaker, en 1959, il est nommé au Comité exécutif
de la Commission de la Capitale nationale : jusqu’en 1964, il s’y fait le
gardien des intérêts de Hull et de l’Outaouais. Son goût pour le
développement harmonieux de notre région l’amène d’ailleurs à s’impliquer,
avec le juge Mougeot, dans la création du «Comité d’urbanisme de l’Est de la
rivière Gatineau» et à se prononcer ouvertement en faveur de l’autonomie de
l’Outaouais québécois face à Ottawa et à la CCN. En 1967, trois ans avant
son décès, il dépose un mémoire en ce sens devant la «Commission d’étude
sur l’intégrité du territoire du Québec» présidée par Henri Dorion.

Ce défenseur de la région ne
se départira jamais de sa passion pour l’Outaouais et pour le Québec :
jusqu’à la fin, survenue le 7 juin 1970, à l’âge de 72 ans, il suivra avec
lucidité, voire avec inquiétude, l’évolution de la société québécoise.
Ses questionnements rejoignaient déjà, de manière prophétique, ceux que nous
retrouvons encore dans les discours et les débats passionnés qui entourent la
question de la nouvelle ville.

Ce qui précède m’apparaît
justifier ma décision de privilégier le choix d’un de ces trois noms pour
désigner la nouvelle grande ville. Les raisons et les arguments mis de l’avant
me semblent suffisants. Mais il revient aux citoyens et aux leaders de cette
nouvelle entité municipale d’en décider. Sortir des sentiers battus et avoir
le courage d’opter pour un nom qui est porteur de sens, d’histoire et de
continuité est très exigeant. C’est un défi lancé à la face de l ’étouffante
«pensée unique» qui domine notre société, «rectitude politique» qui
contraint le citoyen à se taire et à se terrer de peur d’être accusé du
plus grand crime qui soit, «la fidélité à lui-même et à la vérité qui l’habite» !
La peur d’attirer les regards sur soi et sur sa différence et la crainte d’être
l’objet de dérision sont omniprésents ! Je suis fort conscient d’une
réalité : choisir un nom qui rejette la «rupture de mémoire» ambiante
n’est pas chose facile. J’espère seulement que ces quelques propos sauront
élever le niveau du débat qui fait rage en contribuant des éléments de
discussion qui feront prendre conscience de l’importance de ce choix.
Derrière le nom qui sera retenu se cache inévitablement un choix de société
et des valeurs que nous transmettrons à nos enfants et à nos petits-enfants.
à nous de choisir ! Il suffit d’oser !

Pierre Louis Lapointe
Historien
1er mai, 2001