LUTTER CONTRE L’UNIFORMITÉ LINGUISTIQUE, CULTURELLE ET CONCEPTUELLE

LUTTER CONTRE L’UNIFORMITé LINGUISTIQUE, CULTURELLE ET CONCEPTUELLE
Notre devoir comme francophone…

Discours du Secrétaire général de l’OIF, M. Boutros-Ghali, à la
cérémonie d’
ouverture de la 3ème Conférence des ministres de la Culture Cotonou, le
jeudi 14 juin 2001

Monsieur le Président de la République du Bénin,
Monsieur le ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme du Bénin,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les chefs de délégation,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Si nous sommes réunis, à Cotonou, pour cette 3ème Conférence des
ministres
de la Culture, c’est parce que nous sommes, toutes et tous, intimement
convaincus que le devenir du dialogue des cultures, en Francophonie, peut
être une des réponses pertinentes aux défis que nous lance la civilisation d’aujourd’hui.

Je voudrais donc, Monsieur le Président, vous dire tout le plaisir et la
fierté d’être aujourd’hui les hôtes de votre grand pays où bat, jour
après
jour, année après année, le coeur de la Francophonie.

La Francophonie des origines, avec la tenue, en 1981, de la 1ère Conférence
des ministres de la Culture.

La Francophonie des Sommets, aussi, – avec ce Sommet de 1995, que nous
avons
tous gardé en mémoire.

Mais, la Francophonie, surtout, de ces hommes et de ces femmes qui, par leur
engagement au quotidien, par leur adhésion aux grandes valeurs qui nous
fédèrent, ont fait du Bénin, sous votre impulsion, un acteur phare de notre
organisation.

Je souhaiterais, également, associer à ces remerciements le ministre de la
Culture, mais aussi tous les membres du gouvernement, et tous ceux qui ont
permis la tenue de ce grand rendez-vous de la Francophonie.

Je voudrais, enfin, dire, en votre nom à tous, notre profonde gratitude à
l’égard des Béninoises et des Béninois pour la chaleur fraternelle de
l’accueil qui nous est réservé, ici.

Vingt ans se sont écoulés depuis la 1ère Conférence de Cotonou.

Vingt ans qui ont vu se transformer la Francophonie, tandis que se
métamorphosait le monde.

Vingt ans qui nous autorisent à dire, aujourd’hui, que la Francophonie n’a
jamais été autant elle-même tout en devenant une autre.

Je dis bien « elle-même », profondément elle-même, parce qu’en
plaçant cette
année 2001 sous le signe de la diversité culturelle et du dialogue des
cultures, la Francophonie effectue un véritable retour aux sources.

Et exalte, ainsi, l’un des idéaux qui ont présidé à sa naissance. Celui
d’une communauté « essentiellement culturelle, au sens le plus large du
terme», comme la désignait Léopold Senghor.

Mais tout au long de ces années, la Francophonie est devenue une autre, en
se structurant, en se renforçant, en s’ouvrant toujours plus sur le large.

N’est-ce pas la preuve que nous avons eu raison de faire ce que nous avons
fait ?

D’être ce que nous sommes ?

De vouloir ce que nous nous voulons, hier comme aujourd’hui, aujourd’hui
pour demain ?

De vouloir, dès 1981, établir, entre les peuples de la Francophonie, une
coopération culturelle fondée sur l’égalité des cultures et des hommes.

De vouloir, dès 1990, favoriser l’émergence d’une marché commun des
bien
culturels francophones.

De vouloir, aujourd’hui, plus largement, sauvegarder et promouvoir la
diversité culturelle face à la mondialisation.

En d’autres termes, de vouloir nous ouvrir à nous mêmes, tout en nous
ouvrant au monde.

De vouloir, tout à la fois, être ce lieu exemplaire et emblématique de la
diversité culturelle, mais aussi une force de propositions sur la scène
internationale.

La Francophonie, de par son espace géographique, de par la diversité des
langues et des cultures qui s’y mêlent harmonieusement, a vocation, plus que
d’autres, à être un laboratoire de la diversité, à dire et à illustrer la
diversité culturelle.

Mais notre responsabilité ne saurait s’arrêter là.

Parce qu’au-delà de la diversité, la Francophonie, à l’image du monde,
c’est
d’abord la disparité.

Et il ne sert à rien de proclamer l’égalité des cultures, comme un droit
fondamental, inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme,
si, dans les faits, subsistent des inégalités, aussi criantes que
révoltantes.

Notre devoir de francophones, c’est bien sûr de lutter contre l’uniformité
linguistique, contre l’uniformité culturelle, contre l’uniformité
conceptuelle!

Mais c’est, aussi, de rééquilibrer les relations culturelles à l’intérieur
de notre espace, à l’image de ce nécessaire rééquilibrage des relations
internationales, en faveur des pays les moins favorisés.

Je suis le premier à me réjouir que les industries culturelles européennes
se mobilisent pour peser de tout leur poids sur la scène mondiale.

Mais cela n’enlèvera rien au fait que les talents du Sud sont trop souvent
obligés de s’exiler pour se faire connaître.

Cela n’enlèvera rien au fait qu’il faut des studios d’enregistrement
au Sud
! Qu’il faut des studios de production ! Qu’il faut des éditeurs !

Cela n’enlèvera rien au fait que certaines cultures, certains patrimoines
parmi les plus riches, soient abandonnés à l’oubli, sous prétexte des lois
du marché!

La Déclaration et le Plan d’action, qui seront soumis à votre décision,
portent clairement témoignage de cette préoccupation fondamentale.

Mettre en place des politiques linguistiques favorisant, tout à la fois, le
développement de langue française et des langues partenaires.

Améliorer l’accès des créateurs de la Francophonie aux marchés
internationaux.

Faciliter les échanges entre créateurs.

Protéger la propriété intellectuelle. Car nous savons bien que, sans
droits,
il n’y a plus, à terme, de création possible !

Développer les industries culturelles, les technologies de l’information
et
les médias audiovisuels.

Tels sont les grands axes qui inspirent la Déclaration et le Plan d’action
pour soutenir, au sein même de l’espace francophone, la diffusion et le
dialogue des cultures.

Certaines des actions proposées s’inscrivent dans le droit fil, bien sûr,
de
la politique de coopération menée, depuis plusieurs années, dans ce domaine
en vue de la relancer et de la renforcer.

D’autres témoignent de préoccupations nouvelles, comme la volonté d’associer
l’ensemble des acteurs civiques à notre réflexion. Ou l’appui envisagé à
la
définition de politiques culturelles, au plan régional.

Mais il ne s’agit pas seulement de mieux se connaître pour s’enrichir
mutuellement.

Il s’agit, aussi, de mieux se connaître pour mieux se comprendre et mieux
se
respecter. Et donc, en dernier ressort, mieux s’épauler.

Parce que nous savons tous que la culture ne se limite pas aux arts et à la
littérature.

Elle englobe tous les aspects de la vie dans sa dimension spirituelle et
politique, institutionnelle et matérielle, intellectuelle et émotionnelle.

Parce que nous savons tous que la culture et le développement sont
indissociables, sans vouloir, pour autant, se limiter à une approche
strictement commerciale et économique de la culture.

C’est dire que faire le choix de la diversité culturelle et du dialogue
des
cultures, ce n’est pas de l’ordre du lyrique ou du philosophique, c’est
essentiellement de l’ordre du politique.

Tant au sein de l’espace francophone, qu’à l’échelle du monde.

Nous sommes désormais tous convaincus des enjeux !

Aggravation des inégalités et de la pauvreté!

Ségrégation d’un nouveau type, entre les inforiches et les infopauvres !

Soumission des économies locales à des stratégies industrielles conçues
ailleurs, et qui ont peu de relations avec les besoins réels des pays.

Hégémonie de quelques puissances sur l’élaboration des normes ou des
décisions qui engagent l’avenir de la planète !

Monopole de quelques acteurs- privés ou publics- sur la fabrication d’un
imaginaire uniforme. Sur la diffusion de modes standardisés d’être, de se
comporter, de consommer, de penser, de rêver, de créer.

Les enjeux de cette diversité et de ce dialogue sont là.

Ils ont pour nom le développement, la démocratie, la paix, tant à
l’intérieur des Etats que dans les relations entre Etats!

Il n’est qu’à voir la multiplication des conflits identitaires, au coeur
même
des Nations.

Et ne sous-estimons pas l’effet déstabilisateur d’un monde où se
feraient
jour des ambitions universalistes concurrentes.

C’est dire que nous ferions une grave erreur en imaginant qu’il suffit de
défendre l’épanouissement de la pluralité des identités au sein de la
Francophonie pour que se fasse jour un monde véritablement pluriel.

Ces deux niveaux d’intervention sont sans corrélation aucune. Bien plus !
Ils doivent être mis en cohérence si l’on veut éviter que la mondialisation
n’affaiblisse le rôle des Etats, qu’elle ne se fasse selon une pensée
ultralibérale et dans une langue unique.

Si l’on veut éviter que se dessine une partition folklorique du monde,
avec,
d’une part une langue mondiale, dans laquelle s’élaboreraient les concepts,
les normes, mais aussi la création, l’innovation, et d’autre part, des
langues devenues de simples langues de relais, voire de traduction.

C’est dire que si la Francophonie a vocation à promouvoir la diversité
culturelle au sein de son espace, elle a aussi un message fort à délivrer au
reste du monde.

Qu’il s’agisse de défendre le plurilinguisme, et pas seulement le
français,
au sein des organisations internationales.

Qu’il s’agisse d’être aux avant-poste des combats qui se livrent,
actuellement, pour la propriété intellectuelle, pour la traduction des
brevets ou pour l’appropriation des technologies de l’information et de la
communication.

Bien sûr ! Ces combats, nous ne les gagnerons pas seuls.

C’est tout le sens de ce rapprochement que j’ai voulu avec les autres
grandes aires linguistiques. Qu’il s’agisse des arabophones, des lusophones,
des hispanophones, bientôt des russophones et slavophones.

Car je suis convaincu que nous avons le devoir de faire entendre notre voix,
tout à la fois authentique et universelle.

Et je voudrais vous dire, Mesdames et Messieurs les ministres, combien la
Francophonie a besoin de vous. Car sans volonté politique, la volonté
humaniste qui nous anime restera sans lendemain !

C’est à vous qu’il incombe de donner l’impulsion, de montrer la voie,
de
tenir la ligne de la vigilance !

Et je souhaite que cette Conférence soit l’occasion, demain, de délivrer
un
message fort, déterminé et novateur, tant aux membres de notre Communauté qu
’à l’ensemble de la Communauté internationale.

Monsieur le Président, Au moment où vont commencer nos travaux, je veux
vous
redire tout ce que nous vous devons. Non seulement, pour cette Conférence,
mais aussi tout ce que la Francophonie doit à votre présence, à votre action
et à votre implication. Je pense, en particulier, au rôle majeur que vous
avez joué dans la décision d’organiser, ici, à Cotonou, en février 1990,
la
Conférence nationale des forces vives de la Nation.

C’est bien là la preuve de l’imagination et de la créativité d’un
peuple
tout à la fois fier de ses racines et confiant dans l’avenir.

A ce titre, notamment, la Francophonie, grâce à vous, doit beaucoup au
Bénin. Et je suis certain que, par nos travaux, nous saurons rendre, au
Bénin, l’hommage francophone qu’il mérite pour faire de cette réunion une
étape historique de la longue marche de la Francophonie au service des
idéaux de la Communauté internationale.

Souhaitons donc le meilleur succès à notre Conférence !

Qu’elle soit une étape essentielle sur le chemin de Beyrouth !

Vive le Bénin !

Vive la Francophonie !