L’HISTOIRE OUBLIÉE

L’Histoire oubliée

par YVES MICHAUD

«Le courage, écrivait Jean Jaurès, c’est de chercher la
vérité et de la dire ; ce n’est pas subir la loi du mensonge triomphant qui
passe ».
Par les temps qui courent, le mensonge triomphant est
l’adulation d’un nationalisme amnésique, à la mémoire occultée, amputé de
ses racines, scellé par le reniement de ceux et celles qui, avant nous,
sont restés sourds au chant des sirènes de l’assimilation. Bref, la
"vieille ethnie canadienne-française", matrice de nos
origines, que d’aucuns et d’aucunes s’acharnent à jeter dans les poubelles
de l’Histoire. Le peuple québécois n’arrivera jamais à ce que Senghor
appelait « l’universel rendez-vous du donner et du recevoir », en
prenant congé de ses repères avec des citoyens de l’ère du vide, déphasés
dans leur appartenance, honteux d’être eux-mêmes, précurseurs d’une société
sénile, oublieuse de ses fondements identitaires.

Au risque de subir une fois de plus les foudres des
révisionnistes et des négationistes du "vieux" nationalisme de mes
pères, de me faire coller l’étiquette à la mode de "raciste",
puis-je rappeler les définitions que Lionel Groulx donnait à la nation et à
la patrie? Nation: « Une nation est une
société politique historiquement constituée par une communauté d’origine, de
langue, de traditions, d’aspirations, d’intérêts, et animée de sentiments
communs résultant de la vie collective».
Patrie:
« Réunion et synthèse de tous les éléments précédents mais animés
par le vouloir-vivre collectif, éléments réunis
et associés au fait de l’habitat sur un même territoire» .

Raciste et antisémite, Lionel Groulx quand il écrivait,
sous le titre LES JUIFS DE L’AMéRIQUE : « En pensant à notre
petit nombre et notre dangereuse dispersion, j’ai affirmé qu’on ne saurait
trouver à travers le monde, qu’un seul peuple vivant dans une situation
ressemblant à la nôtre: le peuple Juif, quand j’ai dit qu’à certains égards,
nous sommes les Juifs de l’Amérique ? Mais, de cette situation, de ce péril,
possédons-nous quelque conscience, une conscience éveillée, nette ? Si la
situatiuon des Juifs et la nôtre offrent de troublantes similitudes,
pouvons-nous nous targuer de posséder comme les Juifs leur âpre volonté de
survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur imbrisable et
orgueilleuse armature morale
?»,
Si nous étions les « Juifs de l’Amérique »
la question nationale du Québec serait résolue depuis au moins un
demi-siècle.

C’est cet homme que René Lévesque tenait dans la plus haute
et admirable estime, incarnation de la résistance de nos ancêtres à l’assimilation,
dont la mémoire a été salie et outragée par le B’Nai Brith qui a suggéré
que l’on débaptise le nom de la station de métro et l’avenue qui
honorent et sa personne et son oeuvre immense.

C’est beaucoup dire et affirmer que les Québécois ne
veulent pas devenir maîtres chez eux. Le RIN a obtenu en 1966, 6% du suffrage
populaire : Le Parti québécois, 23% en 1970, 30% en 1973, 40% en 1980 et
49,5% en 1995. Bien fûté le devin qui pourrait lire dans une boule de cristal
ce qui arrivera demain, dans un an, dans cinq ans, dans cinquante ans ? L’aspiration
à la souveraineté se transmet de génération en génération, tantôt molle,
tantôt indifférente, tantôt conquérante. Je fais le pari qu’un jour le
peuple québécois, aujourd’hui plus instruit, plus aguerri, moins frileux,
cessera de se prélasser entre le confort et l’indifférence et décidera d’entrer
en possession des outils de son développement. Je ne sais quelle forme prendra
la maturité politique du Québec: union confédérale, états associés,
souveraineté-association, tout cela m’indiffère quelque peu tant il est vrai
que la souveraineté ne sera jamais que la pleine capacité pour un peuple de
décider lui-même des conditions de son interdépendance.

Une société incapable de prendre le «beau risque» de la
liberté est menacée de sclérose et de ruine. Je comprends le
désenchantement, la lassitude la fatigue des épuisés qui sont tentés de
baisser les bras. Je comprends le nonchaloir de l’opinion publique appelée à
toutes les quinzaines ou presque à surfer sur les vagues des
sondages, ballottée par l’écume des jours et endormie par le terrible ennui
du débat constitutionnel. Un peuple trop longtemps soumis à une domination,
fut-elle de velours, en vient à préférer le confort de la soumission au
risque de la liberté. Il hésite à briser les chaînes dans lesquelles il s’est
lui-même enfermé. Encore trop de nos compatriotes se complaisent dans une
servitude avilissante, mais en même temps apaisante, rassurante, chloroformante.
D’autant qu’il est dans la nature de certains de vénérer la main qui les
opprime et qui aiment mieux croupir dans leur peur que d’affronter l’angoisse
d’être eux-mêmes. Ce que Serge Cantin appelle «la conscience de soi». La
conscience de soi c’est être, s’assumer comme peuple, ne pas se sentir
coupable d’exister et de vouloir se constituer en état-nation. Un peuple sans
terre qui lui appartient devient une terre sans peuple. Tout au plus un
agglomérat d’électrons libres sans cohésion sociale, de citoyens égoistes
préoccupés du chacun pour soi et indifférents aux autres. Que l’on me
comprenne bien : dans les «autres» il y a des descendants des
Améridiens, des Français, des Canadiens, des Canadiens-français, des Anglais,
des Anglo-québécois, des Québécois d’ajourd’hui, des anciens et des
nouveaux arrivés de toutes provenances, origines, cultures et croyances, qui
ont enrichi et continuent d’enrichir le patrimoine collectif. Nous sommes tous
des «autres», sans pour autant impliquer que la reconnaissance de l’autre n’implique
le renoncement de soi.

Ce serait renoncer à soi s’il fallait disqualifier l’espérance.
Notre entêtement, notre enracinement, notre résistance séculaire à l’assimilation,
sont les conditions de la permanence et de la prospérité en terre américaine
de la deuxième civilisation de langue française du monde. «Il n’y pas de
nations mineures, il n’y a que des peuples fraternels », disait André
Malraux à l’ouverture de notre délégation générale en France, en octobre
1961. Petites et grandes nations sont la richesse commune de l’humanité
associant la singularité à l’universel. Les chantres de la mondialisation se
fourvoient s’ils croient que la loi du marché, qui n’est que la loi de la
jungle et la loi du plus fort, verra le triomphe d’un néolibéralisme,
destructeur des identités nationales. Car la nation, décriée par les
obsédés de l’avoir, les errants de nulle part ou les faux citoyens du monde,
demeure le lieu naturel de la démocratie, laquelle est indissociable de la
souveraineté nationale. C’est sur des communautés humaines comme la nôtre,
incrustées dans une même histoire et une volonté de vivre un même destin
collectif, que se fondent les nations, lieu privilégié et irremplaçable d’une
solidarité d’hommes et de femmes qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes
repères historiques, qui parlent la même langue et vivent la même culture.

Le libre échange et certains aspects de la mondialisation
ont certes des vertus comme l’ouverture des grands marchés à des petites
nations, mais il ne faut pas qu’elles se traduisent par l’éclatement des
cadres nationaux, des références culturelles et historiques qui leur sont
propres et qui entendent préserver leur unité et leur singularité.
Verrons-nous demain des états-nations serviles à la mémoire interdite,
composés de citoyens atomisés entrant dans l’ère du vide ? Décriées
par les déracinés, les hâbleurs de la société marchande, les nations sont
nécessaires à l’équilibre du monde. Au nom de quel obscurantisme, de quel
multiculturalisme de ghettos, de quel communautarisme dévoyé, de
quelle divinisation du marché, perdions-nous l’héritage des suites de nos
pères ? à ceux qui veulent faire table rase de notre histoire, il faut
répondre que l’avenir du Québec est son passé. A chaque nation sa muraille
de Chine ! La nôtre n’est pas faite que de pierres et de monuments mais
elle aussi faite d’une terre ensanglantée dans laquelle reposent des
patriotes qui ont payé de leur vie leur insoumission au conquérant. Cette
terre rappelle nos lieux fervents de mémoire. Notre muraille est surtout faite
de la langue de nos ancêtres, parlée et transmise de génération en
génération, ciment indestructible de notre identité nationale. Lorsqu’un
peuple est envahi dans son territoire, il n’est que vaincu : s’il est
envahi dans sa langue il est fini ! J’ai fait de la défense et de l’illustration
de la langue de mes pères le combat de ma vie et ne regrette rien des blessures
que cet engagement m’a infligées. Blessures encore ouvertes alors que mon
honneur a été récemment jeté en pâture à des hyènes enragées.

Je ne suis pas peu fier d’avoir été, avec quelques
militants et militantes du Parti Québécois, à l’origine de la résolution
demandant de reviser l’article 72 de la Charte de la langue française de
sorte que l’enseignement se donne en français jusqu’aux cégeps
inclusivement, exception faite des droits historiques de la minorité
anglo-québécoise au maintien de son réseau d’enseignement. Je persiste et
je signe, nonobstant tous les discours ramollis et les rapports à l’eau de
rose, qui ne voient aucun danger à l’anglicisation de la moitié des jeunes
immigrants en terre québécoise. Pour la Commission des états généraux sur
la langue française, « le libre choix de la langue d’enseignement n’est
pas à remettre en question». Il n’y a qu’ici où une politique de l’enseignement
puisse se fonder sur une telle hérésie.

Le 13 décembre 2000, je rappelais lors de ma comparution aux
états généraux de la langue française qu’il y a plus de 31 ans, en
novembre 1969, l’on me rebattait les oreilles tant et plus en sur les vertus
de l’incitation, de l’attentisme, de la gentillesse, de l’apaisement, de
la persuasion, et autre procrastination de même farine, alors que je fus le
premier député à démissionner de son parti pour combattre l’infâme loi
63. La ritournelle recommence. Ce genre de discours, inspiré de la vulgate
coloniale, fédéraliste et assimilatrice nous reproche presque d’exister et
nous culpabilise d’être ce que nous sommes. Il nous invite infailliblement à
remettre à des lendemains incertains et toujours de plus en plus lointains des
mesures d’urgence qui doivent être prises aujourd’hui. Les assimilateurs se
réjouissent de nous voir tomber dans le piège de la mollesse et de l’insouciance.
Pour eux l’avenir dure longtemps. Ils espèrent nous avoir à l’usure. L’histoire
bégaie. Aux craintifs et timorés qui nous repassent le vieux film de l’incitation
et rembobinent la cassette usée de la «bonne entente », aux incurables
indécis qui entonnent les éternels refrains d’une mendiante et plaintive
tolérance à sens unique, il faut rappeler que la minorité anglo-québécoise
représentant à peine 8% de la population du Québec assimile encore aujourd’hui
plus de la moitié de nos immigrants.
Cela n’est pas normal et ne le sera
jamais.

Sur les champs de bataille de la langue ou ou des territoires
occupés des compétences souveraines du Québec, chaque fois que j’entendrai
la voix plaintive de ma patrie menacée, pour autant que la fatigue des ans n’épuisera
pas mes énergies et que vie me sera prêtée, j’endosserai l’uniforme du
troupier qui répond à l’appel aux armes. Aujourd’hui plus que jamais, au
moment où le centralisme canadien n’a jamais été à ce point aussi
impérial, totalitaire, prédateur, envahisseur, rageur, naufrageur, tricheur,
niveleur. Nous sommes à l’heure du « fédéralisme extrême »,
dont la logique de ce type d’organisation politique est de nier les peuples et
les nations pour les fondre dans un tout unitaire, dépossédés des attributs
de leur souveraineté, dociles et soumis à la suprématie du pouvoir central.

Ne nous y trompons pas. C’est là le but ultime que les
bruyants ténors du fédéralisme outaouais poursuivent, en dignes héritiers de
Lord Durham qui voyait le salut des pauvres Canadiens-Français dans leur
assimilation à la race supérieure anglaise. Foin des états fédérés!
Entendez-les éructer le mot PROVINCE, appellation réductrice à des entités
administratives sous la coupe réglée d’un gouvernement supérieur, autorité
de tutelle imposant sa loi. Ils n’auront de cesse que lorsque nous
aurons capitulé. Leur but ultime est l’occupation du territoire québécois
dans tous les champs de notre vie nationale. Regardez-les déployer leur
grossière et lourde infanterie sur les plages de débarquement de nos
compétences : la santé, l’éducation, la langue, la culture. Regardez-les
affamer les états fédérés et imposer leurs normes dites
« nationales » en violant la constitution de leur « plus
beau pays du monde» .

Nous devons entrer en lutte plus que jamais, au moment ou le
centralisme canadien n’a jamais été aussi envahissant et destructeur, aussi
arrogant et frondeur, aussi peu disposé à négocier dans « l’honneur
et la dignité », un statut honorable au peuple québécois, au
moment où des chants de sirènes s’élèvent pour nous inviter à ramper sous
une porte étroite et à supplier nos maîtres de nous accorder des miettes de
pouvoirs. Certains révisionnistes nous invitent à jeter notre passé à la
poubelle et à brûler nos souches dans le feu de la Saint-Jean pour mieux
entrer dans l’avenir. « Lorsque le passé n’éclaire plus l’avenir,
l’esprit marche dans les ténèbres »,
écrivait Tocqueville. Mieux
encore ces vers admirables de Groulx :

«Ils gardent l’avenir ceux qui gardent l’histoire
Ceux dont la souvenance est sans mauvais remords
Et qui près des tombeaux où sommeille la gloire
à l’âme des vivants mêlent l’âme des morts ».

Et que dire de ce lucide et prémonitoire constat de Léon
Dion : « Depuis 1763, nous n’avons plus d’Histoire,
sinon celle, à réfraction, que nos conquérants veulent bien nous laisser
vivre, pour nous calmer. Cette tâche leur est d’autant plus facile que nous
sécrétons nos propres bourreaux. »

Pour tout dire, je sens monter la colère lorsque l’on
repasse les plats réchauffés du fédéralisme renouvelé, de la société
distincte, du statut particulier «unique», sorte de souveraineté des pauvres,
dont cinquante ans d’observation de notre pré carré ont révélé l’insignifiance
et l’inadéquation aux valeurs de notre peuple et de notre société. « Dans
l’histoire du monde, les troisièmes voies ont toujours servi de fourrier à
la victoire du plus puissant »,
écrit Guillebaud dans la Refondation
du monde. Une barricade n’a que deux côtés : celui d’un pouvoir
central qui se proclame et se veut le référent absolu de la sphère
politique, et de l’autre une nation qui aspire à se doter des pleins pouvoirs
d’un état.

J’ai choisi ce deuxième côté de la barricade et j’emploie
à dessein le beau mot de partisan souverainiste dont la niaiserie du
discours politiquement correct ne retient que l’acception négative. Dans mon
pays les gens se taisent un peu trop, dorment sans souci au creux de leurs lits
douillets, et une partie d’entre eux a préféré jusqu’ici la tranquillité
de l’obéissance au risque de la liberté. à ceux et celles qui sont
fatiguées d’entreprendre, qui sont tentés de confisquer l’espoir et de
rendre les armes, d’accepter une reddition sans condition devant un adversaire
qui nous paraît grand parce que nous sommes à genoux, il faut dire, redire et
répéter, pour la suite du monde et l’honneur de nos gens qu’un peuple n’entre
jamais dans l’histoire à la dérobade par des portes de secours. C’est pour
éviter cela que je continuerai tant qu’il me restera un souffle de vie de
combattre au nom de tous les miens, de durer, de rester, de tenir, de garder le
cap, quelle que soit la volatilité des opinions et les frissons de l’éphémère.
Afin que se réalise la promesse de mon ami Gaston Miron : celle d’un
peuple qui dira enfin OUI à sa naissance.

La promesse de l’aube d’un Québec souverain, je la
retrouve dans le mémoire du Forum jeunesse du Bloc québécois aux états
généraux de la langue française. Ce mémoire est lumineux de clarté, de bon
sens et de fidélité à la nation. Ceux et celles qui le conspuent sont
prisonniers d’un discours de rectitude politique niais, réducteur, ravageur
pour la cause souverainiste. Doit-on leur pardonner car ils ne savent pas
ce qu’ils font ? De Gaulle disaient de ceux qui crient Europe ! Europe! Europe!
qu’ils se comportaient commes des "cabris"! (Allusion au petit de la
chève qui saute et caracole). L’image est assez juste pour les haut-parleurs
d’un nationalisme civique! civique! civique! Le nationalisme est
l’amour de la patrie. Un point, c’est tout ! Lui coller des étiquettes
est l’amoindir, le rétrécir, le dévaluer, quand ce n’est pas le prostituer à
des fins disciplinaires et revanchardes par des états-majors partisans.

Les jeunes du Bloc comme ceux du Parti Québécois, avec tous
les garçons et les filles du Québec qui entrent dans l’avenir, recoivent en
héritage un pays légué par des suites de pères et de mères. Il leur
appartient de l’enrichir, de rejeter le discours imposé et totalitaire
d’un nationalisme "civique », amnésique, fossoyeur des repères
identitaires du peuple québécois. Mes voeux accompagnent les
jeunes Québécois et Québécoises qui travailleront à faire fructifier l’héritage
laissé par des générations de résistants à l’assimilation. S’ils
veulent bien recevoir l’appui d’un "dinosaure" – aimable
épithète dont m’a affublé le B’nai Brith-, je serai à leurs côtés sur
simple appel tout le temps que vie me sera prêtée par le Grand Horloger. Je ne
puis rester insensible à des jeunes qui se tiennent debout et qui prennent des
risques. Il n’y a que les rampants qui ne trébuchent jamais. Les jeunes
militants et militantes de la souveraineté feront naître le pays tant attendu.
Il appartient maintenant à la génération du blé en herbe qui annonce l’abondante
moisson des fruits de la souveraineté. Elle verra ce que mes yeux ne verront
peut-être pas : la vieille promesse réalisée d’un Québec enfin assis
à à la table des nations. Ce jour-là, la politique deviendra une idée neuve
dans une Amérique dont nos ancêtres ont été les premiers défricheurs d’une
terre inconnue. Une terre où il fera bon vivre sous le grand soleil d’une
liberté responsable et pleinement assumée.

25 août 2001

(Notes d’allocution . Section
Ludger-Duvernary.SSJB- 25 août 2001)