LETTRE INÉDITE DE MICHAUD À BOUCHARD

NDLR – La lettre suivante de M.
Michaud soulève toutes sortes de questions sur le rôle et les véritables
motivations de certains acteurs, notamment MM. Robert Libman et Jean Charest,
qui ont, à leur façon, conduit l’Assemblée nationale du Québec à adopter
une motion de blâme et de censure à l’encontre des droits et libertés de la
personne contribuant ainsi à ternir la réputation de M. Michaud et à la
démission du Premier ministre Lucien Bouchard. Cela dégage une forte odeur de
piège politique ! Ils ont des comptes à rendre…

Lettre inédite de Michaud à
Bouchard
Cette lettre soulève toutes sortes
de questions.

Yves Michaud

Nous publions ici une lettre que
M.Yves Michad a fait parvenir au premier ministre Bouchard, le 31 décembre
dernier. à la demande de M. Michaud, nous publions aussi le préambule suivant:
«Voici la lettre que j’ai adressée à Lucien Bouchard le 31 décembre 2000 à
la suite de conversations que j’ai eues avant Noël avec le vice-premier
ministre Bernard Landry qui est venu à mon domicile pour explorer les voies
d’une réconciliation à la suite du vote de blâme de l’Assemblée nationale.
Elle est restée sans réponse. Elle constitue, à mon avis, une réfutation
point par point, des déclarations injustes, mesquines, hargneuses, de Lucien
Bouchard à mon endroit et de l’interprétation erronées et tendancieuses qu’il
a faite avec les membres de l’Assemblée nationale de mes propos soi-disant «inacceptables».»

Monsieur le premier ministre,

Je vous souhaite à l’aurore de
la nouvelle année, santé, sérénité, patience et courage dans l’exercice de
vos exigeantes fonctions. Je vous écris pour vous redire jusqu’à quel point
les événements de décembre sont néfastes pour la cause que nous servons. Je
vous ai tendu avant Noël une main loyale et fraternelle pour sortir de
l’impasse dans laquelle nous sommes. Je récidive par la présente en espérant
que nous arriverons dans l’honneur et la dignité à une «paix des braves»
pour sortir de la triste affaire qui secoue notre parti et mobilise des segments
non négligeables de l’opinion publique québécoise. Je vous épargnerai le
rappel de mes états de service à la nation québécoise depuis plus d’un
demi-siècle, quoique j’eusse souhaité qu’ils fussent pris en compte, comme
j’aurais estimé indispensable que l’on s’efforçât de connaître la teneur
exacte de toutes mes déclarations faites aux états généraux, avant que
l’Assemblée nationale n’adoptât le 14 décembre 2000, à l’unanimité des 109
députés présents, une motion de blâme unanime à l’égard de certains de mes
propos prétendument «inacceptables». Cela, sans débat autorisé, tous les
députés muselés par la discipline de leur parti, des deux côtés de la
Chambre. Pourquoi n’ai-je pas été informé des chefs d’accusation pesant
contre moi? Pourquoi m’a-t-on refusé ce qu’un état de droit reconnaît à tout
citoyen, une défense pleine et entière? Y avait-t-il urgence? Pourquoi cette
hâte et cette précipitation fébrile? J’étais à portée de téléphone.
Pourquoi ne fus-je pas invité à m’expliquer avant de me couvrir d’opprobres?
Pourquoi cette atteinte à la liberté d’expression de la part d’élus qui
devraient être les premiers à donner l’exemple du respect de la Charte
québécoise des droits et libertés?

Si l’on m’avait donné
l’occasion de me faire entendre, j’aurais dit ceci:

Banalisation de l’holocauste

Rien dans la conversation que
j’ai eue avec le sénateur libéral Léo Kolber n’autorise quiconque à
prétendre que j’ai banalisé l’holocauste. Ce dernier a déclaré qu’il ne se
souvenait pas de notre conversation. Eut-il perçu dans mes propos la moindre
offense au peuple juif, sa mémoire l’aurait sûrement enregistrée. Affirmer
que d’autres peuples ont souffert tout au long de l’aventure humaine n’implique
d’aucune façon la contestation du caractère unique et incomparable de la
tentative d’extinction du peuple juif par l’état nazi. Je déplore que d’aucuns
se soient servis de cette immonde tragédie pour salir ma réputation et
entacher mon honneur. Il serait fort étonnant que je me découvre soudainement,
à mon âge, une vocation tardive d’antisémite. J’habite depuis plus de
trente-sept ans un quartier juif de Montréal en parfaite harmonie et
convivialité avec mes voisins. Il n’y eut jamais l’ombre d’une anicroche entre
nous. J’ai toujours eu, autant que vous, une grande admiration pour le peuple
juif que je décrivais en ces termes, (qui plus est, en présence de M. Robert
Libman, directeur régional (sic) pour le Québec du B’Nai Brith) en citant
Lionel Groulx, lors de mon intervention devant la Commission des états
généraux de la langue française: «J’invite les Canadiens-français à
posséder comme les Juifs leur âpre volonté de survivance, leur invincible
esprit de solidarité, leur impérissable armature morale. L’antisémitisme est
une attitude antichrétienne et les chrétiens sont un sens spirituellement des
sémites». J’ajouterai que si le peuple canadien-français avait suivi
l’exemple du peuple juif, le Québec serait un pays souverain depuis des
décennies.

Mes propos admiratifs à
l’égard du peuple juif n’ont pas été relayés par les médias et à plus
forte raison par les représentants du B’Nai Brith qui m’ont entendu, assis dans
la salle et qui devaient me succéder à la tribune de la Commission des états
généraux. De pareils propos ne servaient évidemment pas l’entreprise de
démolition visant à me discréditer dans l’opinion publique, conduite par le
B’Nai Brith, entreprise à laquelle l’Assemblée nationale a été
malheureusement associée avec une rapidité et une complicité dont je cherche
encore à comprendre les véritables motifs. Passe que l’opposition libérale se
livre à de vilains procès d’intention. Mais que les députés et les ministres
de mon propre parti fassent l’«union sacrée» avec nos adversaires pour me
déshonorer, me laisse encore pantois. En voyant chacun d’entre eux se lever
prestement pour voter ma mort politique, je croyais assister à une séance de
politique-fiction. Hélas! la réalité dépassait la fiction.

Le vote (ethn…!) linguistique

En français, une «ethnie» se
définit par la langue qu’elle parle <sup>(1)</sup> . Au Québec, le
canon du discours de la rectitude politique interdit de prononcer ce mot
sacrilège. Humaniste, démocrate et amant comme vous des dictionnaires et des
lettres, je crois que tous les êtres humains naissent libres et égaux en
droit, ce qui se traduit dans le domaine politique par l’irréfragable droit de
tous les citoyens du Québec de se prononcer comme ils l’entendent lorsqu’ils
sont appelés à exercer leurs suffrages. Cela ne contredit pas mon propre droit
de citoyen, libre de ses opinions, de faire le constat à la suite de l’analyse
d’un vote massif et à 100% contre la souveraineté du Québec dans un secteur
donné de Montréal, qu’il y eut un vote linguistique contre le projet
souverainiste québécois. Le constater, le dire, regretter qu’il en soit ainsi,
n’est pas une infamie. Des votes massifs à 100%, sans l’ombre d’une dissidence,
d’une provenance ou d’une autre, ne me paraissent pas être une bonne indication
du fonctionnement démocratique. Il y a des clivages dans notre société, des
lignes de fracture qui doivent être nommées si l’on veut créer les ponts qui
permettront la poursuite commune des meilleurs intérêts du Québec. C’est un
exercice difficile, j’en conviens. Périlleux même, je puis en témoigner dans
les moments difficiles que je traverse. Je paye le prix fort ma liberté
d’expression face à une censure et un bête discours de rectitude politique qui
n’ont jamais favorisé le progrès des sociétés.

Parlons de «vote ethnique»
puisqu’il ne s’agit pas du Québec. En Israël, au moins d’août dernier, à la
suite de l’élection d’un candidat de droite à la présidence de cet état,
devant Shimon Peres, prix Nobel de la paix, une députée travailliste, Mme
Colette Avital, ex-ambassadeur d’Israël au Portugal, a qualifié de «vote
ethnique» l’élection du nouveau président. La députée soutenait que
l’élection en question était le fait du vote séfarade (oriental) contre
l’oligarchie ashkénaze (européenne). «L’élection eut lieu en août 2000. Mme
Avital n’a pas encore été l’objet d’un vote de blâme unanime de la Knesset.
Vérité en decà des Pyrénées, erreur au-delà… »

Les immigrants

Voici ce que je déclarais à la
Commission des états Généraux sur la langue française concernant
l’intégration des immigrants à notre vie collective: «Des Néo-Québécois
dont le nombre est insuffisant hélas, ont opté pour le Québec d’abord! et
enrichissent de manière brillante et exemplaire la patrie qu’ils ont adoptée.
Au titre de leur contribution au patrimoine commun ils y mettent parfois, voire
souvent, plus de ferveur et de générosité que beaucoup de nos concitoyens
dits de «souche» mais de souche déracinée, indifférents ou étrangers au
devenir de leur propre patrie. De ce type d’immigrants je souhaiterais qu’il en
vienne à la tonne! La souveraineté du Québec est impensable sans le soutien,
l’apport et la volonté d’un nombre substantiel de Néo-Québécois qui feront
route avec nous et contribueront à l’édification d’une société de justice
sociale et de liberté. C’est sur des communautés humaines comme la nôtre,
incrustées dans une même histoire et une volonté de vivre un même destin
collectif, enrichies de l’apport précieux de nouveaux citoyens, de toutes
races, confession, couleur, que se créent les nations, lieu privilégié et
irremplaçable d’une solidarité d’hommes et de femmes qui partagent un certain
nombre de valeurs, parlent une langue commune et participent à la culture d’un
ensemble collectif. Des immigrants, oui!, nous en voulons! En repoussant à
l’extrême, s’il le faut, notre capacité d’accueil».

Y-a-t-il dans ce qui précède
des relents d’exclusion et de xénophobie? Peut-on m’imputer à crime de
souhaiter que davantage de nos nouveaux concitoyens participent à notre vie
nationale? Si tel devait être le cas, si ce type de propos peut être
interprété comme un rejet des immigrants qui ne partagent pas ma vision d’un
Québec souverain, je le regrette.

Je souscris sans réserve à la
notion de contrat civique élaborée dans le document approuvé par le conseil
des ministres et déposé par Robert Perreault alors ministre des Relations avec
les citoyens et de l’Immigration, à l’occasion du Forum national sur la
citoyenneté et l’intégration, tenu à Québec les 21 et 22 septembre derniers.
«Ce contrat concerne et lie toutes les Québécoises et tous les Québécois.
Il fixe les balises de la responsabilité citoyenne à laquelle souscrit
progressivement, de sa jeunesse à sa majorité, toute personne née ici ou
ayant choisi d’y vivre et s’identifiant à la communauté politique que forme le
peuple québécois» (p. 21). Je suis partisan d’une citoyenneté québécoise
centrée sur le partage d’un patrimoine civique vivant, des valeurs qui ont fait
notre histoire, charpentent notre présent et nous aident à imaginer l’avenir.
Au coeur de ce patrimoine, se trouvent la Charte des droits et libertés de la
personne, le respect des lois légitimement adoptées, la langue française
comme langue publique commune ainsi que plusieurs autres aspects de notre vie
sociale et de nos institutions. Je suis d’accord avec le document gouvernemental
qui affirme que ce contrat civique doit être au fondement de notre politique
d’intégration non seulement des immigrants mais de toutes les personnes
aspirant à exercer la citoyenneté québécoise.

Les extrémistes

L’un de nos plus féroces
adversaires politiques est M. Robert Libman, ancien député du Parti égalité
à l’Assemblée nationale, maire de Côte Saint-Luc, directeur régional (sic)
au Québec du B’Nai Brith, organisme qui a suggéré de débaptiser la station
de métro Lionel-Groulx et qui vous a sommé par voie de communiqué de vous
opposer à ma candidature dans Mercier, le 12 décembre 2000. Comme si M. Libman
et le B’Nai Brith avaient désormais le pouvoir de choisir «leurs» candidats
aux investitures du Parti Québécois! Avouez qu’il a des sommets d’insolence
qui forcent l’admiration! Dans ce même communiqué, le B’Nai Brith qui se
prétend défenseur des droits et libertés me qualifie de «dinosaure du Parti»,
en exigeant le retrait de ma candidature. N’est-ce pas là faire insulte, à
travers moi, à tous les militants d’un certain âge du Parti et par voie de
conséquence à l’ensemble de mes concitoyens et concitoyennes qui ont
contribué toute leur vie à construire le Québec? Suis-je, avec tant d’autres,
un déchet de la société nonobstant le fait que la valeur s’est peut-être
ajoutée au nombre de nos années? Je n’ai pas entendu des deux côtés de la
Chambre une seule voix s’élever contre cette violation de la Charte
québécoise des droits et libertés au chapitre de la discrimination en raison
de l’âge. Pourquoi ce traitement de faveur au B’nai Brith?

M. Libman est en outre, c’est
litote de le dire, un prosélyte virulent et acharné de la partition du
territoire québécois dans l’éventualité de l’accession du Québec à la
souveraineté. En cas de sécession, le droit international reconnaît
l’intégrité du territoire de la partie sécessionniste d’un état. Dans les
deux cas, flétrir la mémoire de Groulx et le dépeçage éventuel de notre
territoire national, sont des positions extrêmes. Elles ne peuvent être que le
fait d’ «extrémistes», propos que les porte-parole les plus en vue du Parti
québécois ont eux-mêmes tenus pour qualifier un rassemblement de «partionnistes»
à l’Université McGill, dont M. Libman était une tête d’affiche.

Phalange du sionisme

Le Grand Robert définit
une phalange comme «un groupement humain dont les membres sont étroitement
unis». J’imagine que ce propos ne prête guère à contestation. En revanche,
la définition suivante est donnée au sionisme: mouvement politique et
religieux visant à l’établissement d’un état juif en Palestine.» Assimiler
une référence au sionisme comme de l’antisémitisme témoigne d’une ignorance
consternante. Le sionisme a été l’objet de sévères condamnations par des
grandes autorités du judaïsme depuis le début du dernier siècle, dont le
grand rabbin français Emmanuel Levyne dans son livre Judaïsme contre sionisme
(Edit.Cujas) publié en 1969: «Le sionisme politique nie la foi essentielle
d’Israël. C’est la plus dangereuse hérésie de toute l’histoire juive. Il faut
donc la combattre avec la plus grande énergie». ( Cité par Michelle Parent,
auteur de Palestine ma déchirure (Stanké) dans Le Devoir du 27
septembre 2000 sous la rubrique IDéES). Cela dit, le fait est avéré que
l’état d’Israël existe et je reconnais son droit à l’existence comme à tous
les autres peuples, dont le mien, de se constituer en état-Nation.

Ce droit n’était pas reconnu
par un éminent membre de la communauté juive de Montréal, M. Charles Bronfman,
qui déclarait le 15 novembre 1976, dans le Montreal Star, jour de la
prise du pouvoir par le Parti québécois: «C’est un groupe de bâtards qui
tentent de m’enlever mon pays. Je vois la destruction de mon pays, la
destruction de la communauté juive. Si le PQ est porté au pouvoir ce sera
l’enfer, l’enfer absolu.» M. Bronfman, que je sache, n’a pas été l’objet d’un
vote de blâme de l’Assemblée nationale du Québec.

Guidé par les intérêts
supérieurs du Québec et aussi par ceux du seul parti porteur de l’espérance
qu’il devienne maître chez lui, et soucieux de ne pas laisser les adversaires
de notre cause profiter des événements, je reconnais qu’un geste s’impose pour
mettre un terme à une dérive préjudiciable à la démocratie québécoise et
malsaine pour le Parti Québécois. Je constate qu’en dépit de ma bonne foi,
certains de mes propos et surtout les interprétations erronées qui en ont
été faites ont apparemment choqué ou blessé certaines personnes et je le
déplore. Dès lors, gardant ma dignité, je prie ces personnes de m’excuser des
malentendus que mes propos, par imprécision ou maladresse, ont provoqués. Il
va de soi que les origines ethniques, les croyances religieuses et les
allégeances politiques n’altèrent pas la qualité de citoyen. De plus, je ne
conçois pas la nation québécoise d’aujourd’hui et de demain autrement que
pluraliste, ouverte, sans exclusion, accueillante et fraternelle. Ces mêmes
principes valent évidemment pour les futurs immigrants.

Compte tenu de tout ce qui
précède, je vous prie de prendre les initiatives nécessaires pour que la
motion de blâme à mon endroit soit rescindée dès les premiers jours de la
reprise des travaux parlementaires. N’étant pas renégat de ma patrie je vous
demande également, en votre qualité de président du Parti québécois, de
reconnaître publiquement la légitimité de ma candidature à l’investiture du
4 mars 2001 dans la circonscription de Mercier. Cette affaire ayant déjà trop
duré, je vous saurais gré de me faire savoir le plus rapidement possible les
voies et moyens par lesquels réparation puisse être faite des torts qui m’ont
été causés. Les conditions précitées étant satisfaites, je souhaite
vivement, sûrement avec vous, que ce que les médias sont convenus d’appeler «l’affaire
Michaud» soit classée le plus rapidement possible. Recevez, monsieur le
premier ministre, avec tout le respect dû à l’égard de la personne qui exerce
les plus hautes fonctions de l’état québécois, le témoignage de mon
indéfectible loyauté à la nation.

(1) On réserve le nom de races
à ceux (les groupements humains) établis d’après un ensemble de caractères
physiques (…) On sait, d’autre part, qu’on appelle nation ou état ceux qui
correspondent à une communauté politique. Viennent enfin ceux basés sur des
caractères de civilisation, en particulier une langue ou un groupe de langues
identiques; on a créé pour eux un terme qui tend de plus en plus à s’imposer,
ce sont les ethnies (…) Dès qu’on aborde les grandes masses qui peuplent la
majeure partie des continents, les races, les ethnies et les frontières
politiques s’enchevêtrent à qui mieux mieux. Henri Vallois, les Races
humaines, p. 83