LES GRANDS DÉRANGÉS DU PARLEMENT

(Le texte suivant est extrait du quotidien Le Droit du jeudi 29 novembre
2001)

NDLR – Nous publions les adresses électroniques de quatre députés libéraux
fédéraux acadiens qui ont refusé que la Couronne britannique reconnaisse les
torts causés aux Acadiens entre 1755 et 1763.

Dominic LeBlanc
Beauséjour–Petitcodiac
Leblanc.D@parl.gc.ca

Jeannot Castonguay
Madawaska–Restigouche
Castonguay.J@parl.gc.ca

Robert Thibault
Ouest Nova
Thibault.R@parl.gc.ca

Claudette Bradshaw
Moncton–Riverview–Dieppe
Bradshaw.C@parl.gc.ca

LES GRANDS DéRANGéS DU PARLEMENT
"The Acadian Caucus is asking you to support them in voting against the
motion"

Vastel, Michel

«Triste journée mardi au Parlement du Canada. Pour le seul plaisir de la
mesquinerie politique, les représentants libéraux de l’Acadie ont dit non à
leur peuple. Pire: ils ont demandé à la majorité anglaise de les aider à
renier leur passé…

On se doutait bien que la motion de Stéphane Bergeron, député de
Verchères-Les Patriotes, ne passerait pas facilement. Demander "qu’une
humble adresse soit présentée à Son Excellence la priant d’intervenir auprès
de Sa Majesté afin que la Couronne britannique reconnaisse officiellement
les préjudices causés en son nom au peuple acadien, de 1755 à 1763" c’était,
tout compte fait, une manière bien polie de souligner le grand dérangement.

Mais Stéphane Bergeron a beau être lui-même d’origine acadienne, il est
aussi membre du Bloc québécois, "un parti qui n’a pas de racines",
d’objecter le ministre Stéphane Dion.

"Une attitude paternaliste offensante, insultante et blessante de la part
des séparatistes du Bloc québécois", de déplorer Jeannot Castonguay, député
libéral de Madawaska-Restigouche.

Les libéraux oubliaient ainsi que, selon Statistique Canada, il y a plus
d’Acadiens au Québec – où ils constituent "la plus grosse communauté
ethnique", dirait Bernard Landry – que dans les trois provinces maritimes
dont ils ont été expulsés.

Il faut dire que le débat avait été mal lancé. Bergeron demanda d’abord "des
excuses officielles". Après tout, pensait-il, tout le monde s’excuse: le
pape auprès des juifs, le gouvernement canadien auprès des Japonais, les
églises auprès des pensionnaires des orphelinats, la France auprès des
Algériens… Alors, la reine d’Angleterre pouvait bien faire un petit effort
elle aussi.

Le député de Verchères-Les Patriotes n’avait cependant pas eu la courtoisie
de consulter les premiers intéressés, les Acadiens eux-mêmes, dont les
représentants le soupçonnèrent de sombres desseins. Mais après avoir passé
l’été à s’expliquer, Stéphane Bergeron finit par convaincre la Société
nationale de l’Acadie, la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick,
l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick, en fait à
peu près tous les corps constitués de l’Acadie, d’appuyer sa démarche.

"Le député Bergeron a tout simplement fait son devoir, puisqu’il est
lui-même d’origine acadienne", de conclure les leaders acadiens.

C’était compter sans la mesquinerie des députés libéraux, en particulier les
Acadiens eux-mêmes, mécontents de s’être fait prendre de vitesse par ce
méchant séparatiste. "ça ne va rien amener à la population acadienne de
déterrer la hache de guerre, de regarder dans le miroir en arrière" de dire
Dominic LeBlanc, député de Beauséjour-Petitcodiac.

Stéphane Bergeron entreprit tout de même de négocier avec les représentants
libéraux de l’Acadie, renonçant à réclamer des excuses officielles et se
contentant de solliciter une reconnaissance formelle des préjudices causés
aux Acadiens. La nouvelle version de la fameuse motion M-241 devint
tellement polie qu’on crut un instant qu’elle finirait par être adoptée.
C’est alors qu’on assista à deux événements extraordinaires aux Communes
mardi après-midi:

Les quatre chefs des partis d’opposition – Stockwell Day de l’Alliance
canadienne, Gilles Duceppe bien sûr, Alexa McDonough du NPD et Joe Clark du
Parti progressiste-conservateur – se sont tous levés pour appuyer la motion
du député de Verchères-Les Patriotes et réclamer ainsi de la Couronne
britannique une reconnaissance formelle des préjudices causés aux Acadiens;

Pendant ce temps-là, les quelques députés libéraux d’origine acadienne se
promenaient entre les rangées des banquettes libérales et distribuaient une
feuille de papier sur laquelle ils demandaient à leurs collègues de voter
contre la motion. "The Acadian Caucus is asking you to support them in
voting against the motion", avaient-ils traduit pour être sûrs d’être bien
compris de tout le monde!

Finalement, la motion a été rejetée par un vote relativement serré de 136
contre 103. Quelques députés libéraux, dont Yvon Charbonneau du Québec, ont
tout de même eu le courage de voter en faveur de la motion.

Après un an de guérilla, le député du Bloc fut surnommé "Le grand
dérangeant" (lui aussi!) par l’éditorialiste de l’Acadie Nouvelle, et Sheila
Copps décida de s’en mêler, allant jusqu’à se découvrir des racines
acadiennes elle aussi!

Mais la plus grande ironie de la situation c’est que le principal adversaire
de la motion, Dominic LeBlanc, est le fils de l’ancien gouverneur général,
Roméo LeBlanc. C’est à lui que Bernard Landry, lui aussi d’ascendance
acadienne, voulut suggérer de présenter des excuses à ses compatriotes.

"Maintenant que c’est toi la reine, tu pourrais t’excuser!" proposait-il de
lui écrire jusqu’à ce que ses conseillers, au ministère des Relations
internationales, lui fassent comprendre que ce n’était peut-être pas une
bonne idée…

La majorité libérale du Parlement du Canada, contre l’avis des quatre partis
d’opposition, a finalement gommé huit années particulièrement sombres de
l’histoire du pays. Le plus embarrassant serait qu’elle se le fasse bientôt
reprocher par… le Congrès des états-Unis! Un sénateur démocrate de la
Lousiane, John Breaux, lui-même d’ascendance acadienne, veut en effet
présenter une motion semblable à celle de Stéphane Bergeron au Sénat!

Il s’en sera fallu de peu que, 250 ans plus tard, les gouvernements du
Canada et des états-Unis fassent justice aux Acadiens. L’histoire retiendra
que c’est à la demande de quelques-uns des leurs que cela n’est pas arrivé.
Il faut croire que certains ont été plus dérangés que d’autres par la
déportation…»

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant acadien M. Michel
Belliveau
m.belliveau@ns.sympatico.ca
)