LE PÉRIMÈTRE D’INSÉCURITÉ

Le périmètre d’insécurité


Nestor Turcotte
philosophe

La visite est enfin partie. Québec, la ville aux remparts, laisse échapper
un soupir de soulagement. Le Château, surplombant le fleuve, donne toujours à
la ville plus que tricentenaire, son cachet solennel, quasi médiéval. La
promenade Dufferin, d’ici quelques semaines, accueillera ses troubadours et les
amuseurs de rue reprendront tous leurs droits. La Porte Saint-Jean laissera à
nouveau passer son flot de visiteurs et les piétons, tard dans les chaudes
nuits d’été, déambuleront, bras dessus bras dessous, allant rejoindre des
amis, sur la terrasse coutumière, où la bonne bière importée coulera
toujours à flots. Le Sommet est fini : ce ne fut que quelques jours d’un
mauvais cauchemar que les événements locaux et nationaux tenteront de faire
oublier.

Le nouveau président des états-Unis est reparti avec son arsenal, ses
avions, son hélicoptère et toute sa clique. Le président élu d’une façon
pas tout à fait démocratique a retrouvé sa Maison Blanche, après nous avoir
livré son laïus sur la démocratie qu’il ne pratique mêm pas dans le
processus électoral de son propre pays. Jean Chrétien, l’homme de l’Auberge, a
retrouvé son 24 Sussex, Aline à ses côtés, emportant avec lui toutes ses
répétitions ur la démocratie, celles dont il parle et celles qu’il
s’efforce si habilement de ne pas vivre au quotidien. Et je ne parle pas des
autres chefs qui ont regagné les pays de l’hémisphère Sud qui vivent
eux aussi, enrobés de discours démocratiques, mais qui ne se formalisent pas
d’y déroger selon certains calculs qui marquent distinctivement leur
territoire.

La «démocratie» des riches et des puissants a besoin, comme a l’a vu en
direct, d’être bien entourée. Entourée par les médias qui nous ont montré,
tout comme un film de super écran, et cela jusque dans les moindres détails,
les affrontements entre les policiers, dont on a jamais vu le visage humain, et
les manifestants, tout aussi inconnus, dissimulés sous leur masque à gaz ou
leur déguisement improvisé.

La démocratie, ici comme ailleurs en Amérique, est souvent maintenant
entourée d’un certain «périmètre de sécurité» dont elle a besoin pour
s’exprimer. Elle a besoin d être entourée de plusieurs kilomètres de broche
et de blocs de béton, avec des milliers d policiers, masqués, matraque
aux poings, aux visages méconnus et inconnus, qui lancent, bombes lacrymogènes
et gaz fumigènes, en haut, en bas, à gauche à droite, comme pour bien marquer
que le territoire démocratique, ça se protège plus que ça ne se partage.

La démocratie aussi, ça se surveille de toutes parts. La démocratie, ça
se contrôle, ça s’infiltre, ça se visualise, ça se commente, ça fait des
bilans, ça additionne les blessés des deux côtés, ça se capitalise et ça
coûte cher en dizaines de millions de dollars pour les citoyens ordinaires,
malades, épuisés, sans travail.

La démocratie, on le voit bien, est de plus en plus dispendieuse, vide les
poches des citoyens supposés libres, juste pour se maintenir en vie, juste pour
dire sur l’écran qu’elle n’est pas tombée, qu’elle a survécu deux nuits
de plus, il y a quelque jours, et que ça tient éveillé le Ministère blêmi
de la Sécurité publique tard dans la nuit.

Mais au fait, pourquoi un tel périmètre de Sécurité à Québec si la vie
démocratique est en si bonne santé? Pourquoi protéger la démocratie de tous
les virus, si le corps social se porte bien ? De quoi ont-ils peur ces
dirigeants qui sont venus nous visiter, pour protéger, à ce point, la
démocratie qu’ils se targuent de nous expliquer sur leurs écrans couleur de
télé qu’ils contrôlent si insidieusement du premier reportage jusqu’au
dernier ? Serait-ce que leur démocratie n’est pas celle qu’ils osent bien nous
présenter dans leurs discours habilement lus, si minutieusement minutés? On ne
conduit jamais un homme en bonne santé à l’h pital pour le protéger d’une
maladie dont il ne souffre pas. On ne protège pas une démocratie d’assauts
prévisibles ou imprévisibles, si elle se porte bien. Si la démocratie des
puissants contrôle bien ce qu’elle croit être, c’est qu’elle souffre d’un
cancer sournois, dont personne, sans doute, ne peut mesurer l’ampleur.

La démocratie, au Sommet de Québec, avait besoin de 100 millions de
Sécurité parce que, comme dans tous les autres Sommets du monde, elle sait,
que les dirigeants qu’elle a réunis, préparent des choses dont le peuple ne
veut pas, des gestes que le peuple rejette comme pas instinct de survie. Leur
«sécurité» dévoile un «périmètre d’insécurité» qui les encercle et
les menace. Ce périmètre-là n’a pas d’armée pour se protéger, pas de
matraque pour disperser, pas média pour crier. Il n’a que la montée aux
barricades que les puissants ont si généreusement fabriquées pour protéger
leur insécurité. Ils savent bien que le petit peuple n’a pas besoin de tout
savoir, et que de toutes façons, bien vite, il aura tout oublié, parce que les
médias, qu’ils contrôlent si bien, se seront chargés de cette opération
charme, en leur disant que le bonheur absolu est à venir, et qu’ils n’ont rien
à s’inquiéter. Le Messianisme laïc et politique a la vie dure : l’histoire en
a écrit plus d’un chapitre!

Le périmètre d’insécurité m’envahit de jour en jour, même loin dans ma
Gaspésie. Les satellites des puissants peuvent voir jusque dans ma cour, et
Internet et ses multiples ramifications, peuvent entrer de plus en plus dans ma
vie privée. La menace n’est pas au sommet, comme bien des gens le pensent : la
menace est invisible, imperceptible, sournoise, cachée, dissimulée,
imprévisible. Le périmètre de sécurité, c’est de la petite bière à côté
de celui dont personne ne parle. A l’heure actuelle, la démocratie sécurisée
est de plus en plus la plus grande farce mondiale. L’insécurité est dans
chacune de nos assiettes, dans le sous-sol de nos maisons, à l’entrée de notre
domaine familial.

Les démocrates (?) chefs d’état sont repartis en sachant bien que le
véritable enjeu n’était pas où on pensait que se jouait le drame. A coup de
millions, ils ont joué le spectacle en deux jours, payés par tous et chacun de
nous, les pauvres comme les mieux nantis, les travailleurs comme ceux qui en
arrachent pour boucler les fins de mois. Le véritable enjeu, ils le savent
tous, est caché, mystérieux, imprenable, intouchable. Et personne n’en parle,
parce que chacun en est tellement victime déjà, qu’il n’ose pas en siffler mot
à son voisin.

Ce matin, dans mon pays encore quelque peu enneigé, je roule dans ma petite
voiture en pensant que la démocratie, qui est l’expression du peuple, pour le
peuple, par le peuple, selon les mots du président Lincoln, n’est plus
possible, qu’elle n’est pas sérieuse, et qu’elle n’est que jeu de mots dont
s’enrubannent les politiciens. Les grands de ce monde parlent de démocratie
pour amuser la galerie et leurs médias qu’ils contrôlent si bien. Mais le
peuple ne sait plus ce qu’elle est et sent qu’il n’a plus rien à dire.

Jean Chrétien, le grand farceur d’Ottawa, affirme que ceux qui ne sont pas
d’accord avec lui n’ont qu’à se faire élire dans les parlements. Quel mépris,
quand on sait comment bon nombre de ces hommes accèdent au pouvoir, et comment
ils arrivent à fabriquer l’opinion publique en leur faveur, à coup de chèques
qui viennent de lobbies dont les origines sont parfois inexplicables. Les
caisses électorales occultes, moins visibles mais toujours agissantes, sont la
preuve formelle que toute démocratie n’est que l’ascension des privilégiés au
pouvoir. La voix du petit peuple qui crie ne peut se faire entendre que dans le
silence de l’isoloir tous les quatre ans et dans quelques manifestations,
souvent mâtées, parce que ceux-ci, qui ont peur, – comme ils disent – pensent
que ça peut dégénérer ! Ce n’est pas d’abord le pouvoir qui dégénère; ce
sont toujours ceux qui le leur donnent et leur permettent de l’exercer en leur
absence.

Ce matin, je roule dans ma voiture, en contemplant le fleuve bleu qui
s’étire dans le lointain, en jetant un coup d’ il sur mes montagnes encore
enneigées, nimbées du soleil levant. Je ferme ma radio et j’écoute Daniel
Boucher qui crie : « Gang de malades!». Sans doute qu’il a raison, le
chansonnier aux gestes virevoltants. Tous ces grands malades qui nous dirigent
sont bel et bien repartis et nous ont laissé la facture que Landry refilera à
Ottawa, afin de nous faire croire que ce n’est pas nous qui allons payer. Les
deux paliers de gouvernements soutirent cependant tous les deux dans les poches
de ceux qui les maintiennent au pouvoir. Mais notre premier ministre évitera
bien de le mentionner dans sa conférence de presse! La visite partie, il faut
bien que la «guéguerre» et la propagande reprennent où on l’avait laissée.

Tant de citoyens ne savent plus et n’osent plus parler, parce qu’ils savent
qu’il n’y a plus rien à faire. J’entre chez moi en songeant que la sécurité
clôturée des grands n’a pas enlevé l’insécurité des petits, que la
puissance qui sauve n’est que du vent et que le paria aux fonds de son
bidonville de Caracas n’en sera guère mieux, parce qu’il faut qu’il demeure
ainsi, si les puissants veulent à nouveau se réunir en Argentine, pour dire à
la face du monde, qu’ils ont besoin du périmètre de sécurité pour protéger
leur démocratie et perpétuer notre périmètre d’insécurité qui ne cesse de
s’élargir. La sécurité des uns, payée par l’insécurité des autres, n’est
que le nième acte d’un vaudeville qui ne finit pas. Il faudrait plus qu’une
révolution pour changer les acteurs-farceurs d’une telle mascarade. Mais chacun
est trop occupé à faire vivre les puissants qu’ils dénoncent si faiblement
pour que ça change vraiment.

J’ai hâte de retrouver les lièvres de mon camp solitaire estival. De jaser
avec les oiseaux qui colorent et enchantent mes matinées chaudes d’été. Il ne
me reste que ce « pays » pour bouffer l’air frais de la liberté. Sans armée,
sans casque et sans bombes lacrymogènes. Seulement des paysans du rang
empoussiéré où j’habite, fiers d’être ce qu’ils sont, et qui n’ont pas
besoin de périmètre pour se protéger. Leur vérité est dans leurs gestes
quotidiens qu’ils savent condamnés au périmètre d’insécurité qui s’étend
jusqu’à eux, à leur insu, et sans qu’ils ne le veuillent vraiment. Parfois, le
soir, en écoutant le téléjournal, ils verront apparaître l’un de ces
comédiens de la démocratie et partiront dormir, en sachant bien, que la
sécurité dont ils prétendent être les gardiens n’est en fait que le
maquillage de leur insécurité qu’ils transposent dans le paysage, pour mieux
continuer à nous mentir.

La liberté est «le périmètre» qui doit faire vivre la démocratie. Elle
n’est pas une clôture qui la limite : elle est l’espace qui la fait vivre! Tout
autre chose n’est que mensonge et graine de violence qui monte aux barricades.

Nestor Turcotte
Matane