LE PIÈGE DES MOTS

Le texte suivant est extrait du journal Le Droit du 31 janvier 2001

Le piège des mots

Le gouvernement du Canada a bien failli, à son
corps défendant, réhabiliter la thèse des
communautés minoritaires de langues
officielles aussi dynamiques que des
«cadavres encore chauds».

Michel Vastel, Le Droit

Le Discours du Trône évoque en effet l’existence de
communautés «viables». La logique voudrait donc que
certaines ne le soient pas! Clarifications emberlificotées
d’une ministre du Patrimoine embarrassée…

Dans un discours de 7323 mots en français, mais de
5721 en anglais, chaque mot compte. Ils sont d’ailleurs
analysés et pesés avec soin par les ministres et les
sous-ministres qui y voient autant de feux verts pour la
prochaine année.

Comment Sheila Copps et tous ses collègues ont-ils pu
se faire piéger à ce point? Simple: le gouvernement
fonctionne en anglais et les francophones ne se sentent
pas obligés d’éviter les erreurs de traduction. La dualité
canadienne est ainsi devenue un bilinguisme de
dictionnaire.

La nouvelle Commissaire aux langues officielles, Dyane
Adam, avait sonné l’alarme dans son premier rapport au
Parlement. La complaisance du gouvernement – «son
silence et son indifférence» disait-elle – devenait de plus
en plus évidente et les reculs des minorités de langue
officielle, la française surtout, ne pouvaient plus être
niés.

Le Discours du Trône se voulait une réponse à ce cri
d’alarme. Et on la retrouve effectivement dans
l’engagement de renforcer «la culture et la langue
françaises». Le gouvernement admet enfin l’asymétrie
de la situation des deux groupes linguistiques.

Mais alors, pourquoi a-t-on osé parler de «l’engagement
(du gouvernement) à l’égard des communautés
minoritaires de langue officielle viables»?

J’ai immédiatement vérifié la version anglaise du
Discours du Trône où on parle de communautés
sustainable. Le protocole entourant toute visite de Mme
le gouverneure générale au Parlement du Canada étant
ce qu’il est, je n’avais pas le droit de transporter mon
Littré ni mon Harrap’s dans la tribune du Sénat.

Tassés comme nous étions, je n’aurais de toutes
manières pas pu les consulter.

Je me méfiai donc d’autant plus de ma première
réaction que le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe,
achoppa lui aussi sur le mot.

Comme chacun sait à Ottawa, il faut se méfier des
mouvements d’humeur des souverainistes québécois.
Mais quand j’aperçus la frêle et néanmoins charmante
silhouette de la Commissaire aux langues officielles en
face de l’imposante et néanmoins élégante carrure du
correspondant du Montreal Gazette, je compris qu’il y
avait effectivement matière à investigation.

Mme Adam partageait notre perplexité. On parle
couramment au Canada de «vitalité» des communautés
minoritaires. On la célèbre et on en assure au besoin la
protection et la promotion.

«Le fait d’en faire un adjectif crée une ambiguïté et
j’aimerais me faire expliquer ce qu’on entend par là», de
dire la Commissaire. Elle était pourtant satisfaite de voir
le gouvernement «se mouiller davantage» pour ses
minorités de langues officielles, mais ce mot la
tracassait de toute évidence.

Contrairement à moi, elle n’avait pas vérifié la version
anglaise. Sustainable se traduit par une périphrase:
«que l’on peut maintenir». Effectivement, on peut
maintenir artificiellement en vie, et fort longtemps, des
«cadavres encore chauds». Mais le mot «viable» se
traduit en anglais par le mot «viable», et son contraire
est «non-viable».

Ayant plus facilement accès à Sheila Copps que la
Commissaire aux langues officielles, je pourchassai la
ministre dans les couloirs du Parlement, encombrés à
ce moment-là par des invités endimanchés qui se
souciaient d’autant moins de la langue qu’ils parlaient
qu’un vin d’honneur la déliait déjà.

Finalement la ministre apparut, dans un magnifique
tailleur de chiffon rouge d’ailleurs.

On prendra ses «clarifications» d’autant plus au sérieux
qu’elle m’avoua ne s’être souciée que de la version
anglaise du Discours du Trône, ce qu’on ne saurait lui
reprocher.

En gros, c’est tout le contraire qu’elle voulait dire: la
«vitalité» des communautés minoritaires de langue
officielle – et dans son esprit il est clair qu’il s’agit des
collectivités françaises de l’extérieur du Québec – ne
repose pas seulement sur des services d’éducation,
mais doit aussi s’étendre aux services de santé et à la
vie culturelle.

En fait, le ministère du Patrimoine retourne, après bien
des hésitations, à la noble vision de Pierre Elliott
Trudeau. Bravo Madame Copps!

Alors comment, dans un Discours du Trône, LE
document d’orientation politique d’un gouvernement
dirigé par un francophone, a-t-on pu commettre une telle
erreur?

C’est simple: ce gouvernement fonctionne en anglais,
les ministres francophones – pas même Stéphane Dion,
dont ce serait normalement le rôle, ni Ron Duhamel du
Manitoba – ne se sentent aucune responsabilité de
s’assurer que leur gouvernement dit bien la même chose
en anglais et en français.

Et il n’y a virtuellement plus de sous-ministres
francophones non plus à Ottawa, alors…

Le gouvernement a voulu se montrer généreux. Il a trahi
son indifférence à une réalité qui n’est pas la sienne à
Ottawa, capitale très officiellement unilingue anglaise
d’un pays qui rêve, quand le souci des convenances le
démange, de dualité linguistique.

Et qu’on n’aille pas blâmer le traducteur! Comme
Bernard Landry l’a appris à ses dépens, il y a des mots
qu’il vaut mieux ne pas employer quand on n’en connaît
pas la portée dans l’autre langue officielle du pays…