LE FRANÇAIS : UNE LANGUE POUR LA SCIENCE

Le français : une langue pour la science

Une table ronde associée à l’Assemblée générale de l’AUF
Québec, 19 mai 2001

Argumentaire complet
par Charles Xavier Durand
(Université de technologie de Belfort-Montbéliard)

Cette monographie a été conçue pour servir d’arme intellectuelle à tous ceux qui défendent le droit des peuples à travailler, imaginer, créer et communiquer dans leur langue, plus particulièrement en science et en technologie. Il ne s’agit pas d’un "essai" au sens traditionnel du terme mais d’une démonstration qui prononce un verdict sans appel à l’encontre de ceux qui nous disent que nous devons utiliser et promouvoir une langue prétendument internationale qui nous permettrait de communiquer instantanément avec le reste de la planète dans l’hypothèse où – on oublie fréquemment de le préciser – cela est non seulement souhaitable mais possible.

Au delà des limites imposées par nos moyens matériels et financiers, nous devons réaliser que seules nos idées seront vraiment mobilisatrices si elles sont fortes et sous-tendues par des raisonnements indémontables eux-mêmes étayés par des faits indiscutables et entraînant ainsi des conclusions irréfutables. Cette monographie ne comporte pas de recommandations particulières ou une liste de mesures à prendre car, dès que nous prendrons conscience de l’ampleur des dégâts accomplis par l’absence de politique linguistique dans les sciences et les techniques en francophonie mais aussi dans beaucoup de pays industrialisés non anglophones, les attitudes changeront. Le laisser-faire qui règne actuellement évoluera vite vers une reconquête des langues telles que le français des champs d’expression dont elles avaient progressivement reculé au cours des quarante dernières années sous la pression anglophone d’une part, mais aussi, trop souvent, avec le concours complice de très nombreuses élites non anglophones et qui, au nom d’idéologies telles que la "mondialisation", ont évincé leurs propres langues des champs les plus avancés de l’activité humaine. Mais nul n’agit contre ses intérêts quand ces derniers sont clairement identifiés. Cette monographie a justement l’ambition de les mettre en lumière.


La version numérique de cette monographie peut être obtenue en écrivant à :
Charles.Durand@utbm.fr

Sommaire

Remarques préliminaires
Quelles sont les caractéristiques souhaitables d’une langue scientifique et technique ?
Le problème
La situation actuelle du français dans les sciences et les techniques
La langue comme outil de conception, de réflexion et de communication
De l’importance du langage dans la créativité scientifique
La dualité implicite des qualificatifs
L’imprécision de l’anglais
Les effets pervers de l’adoption d’une langue scientifique dite " internationale "

1) L’absurdité des choix faits par les commissions scientifiques internationales fonctionnant en anglais
2) Le révisionnisme scientifique
3) Une représentation du monde déformée
4) Une information scientifique tronquée
5) Népotisme ethnique
6) Mainmise sur l’édition scientifique
7) Pillage et marginalisation de la recherche non anglo-saxonne
8) Des conséquences désastreuses pour la Francophonie
9) La mise en place des monopoles du savoir
10) Mimétisme compulsif
11) Le paradoxe de l’usage de l’anglais comme facteur d’occultation des activités de recherche industrielle dans les pays non anglophones
12) Monopole sur le marché international de la formation

Les tendances actuelles
L’usage de l’anglais sur Internet
Comment pouvons-nous augmenter l’efficacité des communications internationales ?
En conclusion

Références
Citations pertinentes


Remarques préliminaires :

Les éléments d’intervention qui suivent s’appliquent à toutes les langues pouvant être utilisées à des fins scientifiques, ce qui est le cas pour toutes les langues structurées. On peut toutefois distinguer celles dans lesquelles les connaissances scientifiques sont diffusées oralement et celles qui ont consigné cette connaissance sous la forme de documents écrits. Etant donné qu’ils passent généralement par plusieurs étapes destinées à valider l’information scientifique et technique, les documents écrits représentent, dans leur ensemble, une base de connaissances beaucoup plus fiable que dans la tradition purement orale. Les éléments de réflexion qui suivent s’appliquent plus particulièrement aux langues qui consignent systématiquement sous forme écrite les connaissances scientifiques et techniques développées par leurs locuteurs.

A notre époque comme aux précédentes, la force d’une langue est qualitativement et quantitativement mesurable dans les bibliothèques et les banques de données qu’elle a permis d’alimenter en ouvrages artistiques, techniques et scientifiques dont la connaissance permet des réalisations précises. Une langue qu’on n’écrit pas, ou qui n’a pas servi de véhicule de transcription à la connaissance et à sa propagation fait plus difficilement fleurir la culture qu’elle sous-tend. Toute langue qui ne permet pas l’exécution de projets précis et qui ne sert pas au développement voit son utilité réduite.

Dans la plupart des pays industrialisés, les soi-disant "élites" se font les relais efficaces d’une propagande visant à instaurer une langue unique et dont la force s’appuie sur des prétendus impératifs de communication et des nécessités commerciales à l’échelle planétaire. Cette politique ne se traduit jamais par des mesures ou des prises de position officielles, mais elle est délibérément pratiquée au plus haut niveau des instances étatiques et internationales. Toutefois, un examen approfondi révèle que la dérive vers une langue unique ne relève nullement du pragmatisme mais seulement d’une idéologie implantée artificiellement par un conditionnement profond des esprits. Il n’est pas difficile de la discréditer. Le pire serait de laisser les questions linguistiques entre les seules mains des experts qui, jusqu’à présent, ont doucement refroidi des questions brûlantes entre leurs mains adroites, loin des polémiques de presse et des discours tapageurs de séances publiques où les abus actuels, tant en matière de langue scientifique que de langue de travail, pourraient être dévoilés, recensés (1), débattus et bien évidemment corrigés.

Quelles sont les caractéristiques souhaitables d’une langue scientifique et technique ?

Elle doit permettre de communiquer toute information de nature scientifique et technique quel que soit le domaine d’étude, c’est-à-dire de décrire de manière précise, concise et complète un phénomène, une observation, une entité vivante ou inerte, un appareil et son fonctionnement, un concept, une théorie ou un raisonnement et d’en justifier l’existence. D’un point de vue purement linguistique, cela signifie que la langue possède le vocabulaire nécessaire et suffisant, une syntaxe précise et que chaque stéréotype de phrase ne peut être utilisé que dans une seule et même acception pour tous.

Toutefois, la science et les techniques évoluant, les scientifiques et les ingénieurs ont fréquemment besoin de nouveaux termes et de nouvelles désignations. Une langue scientifique et technique doit leur fournir les ressources pour construire les mots nouveaux et leur assurer un maximum de transparence. C’est-à-dire que les mots nouveaux, idéalement, doivent pouvoir être associés immédiatement et naturellement aux sens ou aux nouveaux concepts qu’ils représentent et, ainsi, en assurer facilement la diffusion aussi bien que la vulgarisation. La conséquence immédiate de cette observation est qu’il est toujours préférable de forger un mot nouveau à partir des ressources de la langue que de l’emprunter d’une autre sans adaptation puisque le mot étranger ne pourra jamais être spontanément compréhensible.

Il est extrêmement surprenant d’entendre, de la bouche de prétendus spécialistes de néologie et de terminologie française, que l’anglais forme plus facilement que le français des nouveaux mots pour désigner les objets des nouvelles techniques de communication et d’information, par exemple. En effet, surtout dans ce domaine, l’anglais a fréquemment recours à des sigles et des acronymes qui, sur le plan linguistique, ne sont que des béquilles, des mécanismes maladroits de création de nouveaux mots. La prolifération de ces acronymes et sigles et leurs champs sémantiques sont tels que même les spécialistes des disciplines concernées doivent souvent avoir recours à des dictionnaires spécialisés. De plus, même dans la terminologie n’impliquant pas des acronymes ou des sigles, les nouveaux mots et désignations anglo-américaines sont souvent incompréhensibles par le non spécialiste. Pour le non informaticien, par exemple, des termes tels que " middleware " ou " data mining " ne veulent strictement rien dire et même la proportion d’informaticiens les comprenant est loin d’atteindre une majorité.

En méditant sur ces exemples, quand on constate qu’un membre éminent de la Commission générale de terminologie de la langue française déclare sans ambages que l’anglais est plus " flexible " que le français en néologie et terminologie scientifique, on est en droit de se poser quelques questions. Quand l’on remarque que, de surcroît, ce membre éminent vient d’être récemment élu à l’Académie française, on est également en droit de douter de la légitimité de l’ensemble d’un système qui est censé guider l’évolution de notre langue dans un sens favorable. De telles aberrations ne peuvent que miner, aux yeux du grand public, l’oeuvre qu’il est censé accomplir et remettre en doute l’utilité de travailler dans notre langue.

Le problème

Dans un territoire français d’outre-mer, une enseignante d’un collège remarque que certains de ses élèves, lorsqu’ils rentrent dans sa classe, mettent des montures de lunettes sans verres. Intriguée par ce comportement, elle finit par se rendre compte que les élèves en question pensent paraître ainsi plus intellectuels, puisque une majorité d’intellectuels porte des lunettes.

Un représentant de commerce de langue française se rend dans un pays où l’usage du français est généralisé en tant que langue seconde pour y traiter une affaire. Lorsqu’il rencontre ses interlocuteurs, ces derniers lui souhaitent la bienvenue en français et cette langue demeure la seule utilisée jusqu’à ce qu’ils en viennent à discuter de la transaction qui justifie la présence de ce représentant de commerce étranger. Brusquement, ces hommes d’affaires basculent alors à l’anglais. Deux minutes après, intrigué, notre représentant pose la question de savoir pourquoi ses interlocuteurs ne veulent plus parler français. On lui répond alors que, l’anglais étant la langue des affaires, il faut parler anglais lorsque on " parle affaires ".

On est tenté de sourire à la naïveté de ces comportements. Pourtant, ils ne caractérisent en rien les représentants des pays en voie de développement ou de zones périphériques bénéficiant d’une aide économique substantielle. Récemment, le président français d’un congrès de microscopie électronique ibéro-français réunissant exclusivement des Portugais, des Français et des Espagnols a imposé l’usage de l’anglais à tous les participants dont chacun connaissait au moins deux des trois langues nationales ainsi représentées. Le président, un universitaire " réputé " de la faculté des sciences de Rennes, a déclaré qu’il avait choisi l’anglais parce qu’il est " la langue scientifique internationale " et que l’on ne pouvait s’en passer dans le cadre d’un congrès digne de ce nom, interdisant ainsi tout échange naturel et spontané entre les chercheurs qui étaient présents à ce rassemblement.

Ainsi donc, le comportement du président français du congrès ibéro-français de microscopie électronique, précédemment cité, est fondamentalement le même que celui de l’écolier, qui considère que porter des montures de lunettes le rend plus apte à étudier, ou que celui des hommes d’affaires qui parlent anglais parce que c’est " la langue des affaires ". Nous voyons que l’anglais, souvent, n’est pas choisi pour des raisons utilitaires mais pour sa " dimension mythique ", dont parle Henri Gobard dans son livre intitulé : " L’aliénation linguistique ", déjà fort ancien mais on-ne-peut-plus actuel de par son contenu.

La situation actuelle du français dans les sciences et les techniques

La discipline est une par-delà les frontières et une seule langue d’échange et de communication peut paraître, a priori, un vecteur de collaboration et de saine compétition, alors que le cloisonnement par la langue, comme par les visas, semble être une source d’isolement, d’ignorance et de répétitions inutiles. Les scientifiques de langue française, comme ceux d’autres langues doivent adapter leur conduite en matière de publication et de communication, seul moyen pour leur science de rester dans la course. Est-il plus important que le chercheur francophone publie en français des merveilles ignorées de tous, ou qu’il publie en anglais, et soit couronné par un prix Nobel ?

Ce raisonnement a d’autant plus d’impact qu’il est simple. Mais savoir-faire et savoir-dire vont de pair, comme nous allons le voir. Aussi, le rôle de la langue dans la science ne peut aucunement se limiter à la " communication " de " résultats ". Toute indépendance par rapport au langage est donc un leurre et cette courte monographie se propose de le prouver.

En science, on peut distinguer trois types de communications : La communication informelle au niveau des chercheurs dans leurs laboratoires et qui donne naissance à la communication institutionnelle, à partir de laquelle se développe à son tour la communication publique. Ces trois registres de la communication ne sont pas indépendants et ne constituent que des moments d’un processus social complexe. Il faut y ajouter une boucle en retour qui enracine la communication informelle dans la communication publique. Effectivement, c’est bien hors du laboratoire, dans l’enseignement et la vulgarisation, que se forment d’abord les connaissances et les compétences des chercheurs, et donc leurs modes de discours et d’échange.

La situation du français dans les sciences ne résulte pas du hasard ni même de la croyance erronée que l’anglais est " la langue de la science ", mais d’une évolution dont la voie a été tracée par les francophones et par les anglophones il y a déjà longtemps. Dans le collectif d’auteurs récemment publié et intitulé : " Tu parles !? Le français dans tous ses états ", Dominique Noguez écrit :

" Dès juin 1943, les ministres de l’Instruction des gouvernements alliés établis à Londres n’eurent rien de plus pressé que d’examiner (selon l’Agence Reuters elle-même) un plan destiné à faire de l’anglais la langue universelle comme médium dans les contacts internationaux et comme un moyen d’assurer une meilleure entente entre les peuples… Dès le 31 janvier 1952, le délégué de la République d’Haïti à l’ONU remarque, devant l’Assemblée générale de cette organisation qui siège alors à Paris, que des ouvrages très importants de cette organisation sont édités en langue anglaise à l’exclusion de la langue française… En pleine capitale de la France, les programmes des séances sont affichés uniquement en anglais… "

Dans le domaine des sciences et des techniques, on est bien obligé de constater l’existence d’un dispositif analogue. Il faut dénoncer l’hypocrisie qui consiste à présenter le recul du français comme langue scientifique et technique comme une fatalité de l’Histoire alors qu’il ne s’agit, au contraire, que de la conséquence d’une volonté qui se manifeste au plus haut niveau et qui s’applique par l’intermédiaire d’innombrables mesures non écrites, mais non moins efficaces.

Notons au passage qu’une politique identique pour la promotion du russe fut appliquée jadis dans les anciennes républiques annexées à l’Union soviétique et, dans une moindre mesure, à ses satellites. Le socio-linguiste Louis-Jean Calvet [1] notait dans ce processus des étapes très semblables à ce que l’on voit aujourd’hui en Europe occidentale avec l’anglais. Une absence de politique linguistique dans les républiques non russophones entraînait des emprunts lexicaux massifs à la langue russe, plus particulièrement dans les domaines scientifiques et techniques. Ainsi, très vite, les langues locales furent confinées dans les fonctions grégaires et le russe fut réservé aux fonctions véhiculaires, officielles, scientifiques. En 1975, on proposa, lors d’une conférence tenue à Tachkent, d’enseigner le russe partout dès le jardin d’enfants puis, en 1979, lors d’une nouvelle conférence à Tachkent, sous le titre " Langue russe, langue d’amitié et de coopération des peuples de l’Union soviétique ", on suggéra d’obliger les étudiants à rédiger leurs mémoires en russe. Il s’ensuivit des manifestations à Tbilissi (Géorgie), Tallin (Estonie), et des troubles dans les autres républiques baltes, des pétitions d’intellectuels géorgiens, etc. Certains locuteurs prirent conscience que leur langue se fondait lentement dans le russe. Il y eut donc un phénomène d’assimilation accélérée des langues de l’URSS par le russe qui ne doit rien au matérialisme dialectique et tout aux rapports de force et à la politique linguistique de la Russie vis-à-vis de ses satellites. Il est évident qu’un processus analogue est à l’oeuvre dans les pays d’Europe continentale et cela laisse d’ailleurs à penser que la construction de l’Union européenne favorise la transformation du vieux continent en satellite de l’Amérique étasunienne. En Union soviétique, les emprunts en masse au russe devaient réduire les différences entre les langues au profit du russe. Jadis appliquée en URSS et aujourd’hui en Europe continentale, cette forme d’impérialisme linguistique passe naturellement par différentes voies, jouant à la fois sur la politique scolaire et universitaire, la planification linguistique et les médias…

Si l’on est convaincu du caractère " international " et par conséquent " supérieur " de l’anglais par rapport aux autres langues et en extrapolant les tendances actuelles, pourquoi un chercheur travaillant à Marseille devrait-il communiquer en français avec un collègue genevois, montréalais, sénégalais, bruxellois ou même bordelais alors que, tôt ou tard, ces gens là seront appelés à communiquer les résultats de leur recherche en anglais ? Si le monde scientifique francophone (comme les autres mondes non anglophones) est convaincu que le français suit ou doit suivre la voie du latin, pourquoi les scientifiques francophones n’envisageraient-ils pas, avec le reste de la société dont ils font partie, leur conversion à l’anglais ? Cela peut paraître absurde et rien n’est plus ridicule, ni de plus humiliant, en effet, que de voir des francophones parler en anglais à d’autres francophones comme c’est le cas lors des conférences organisées à Paris par la DG XIII de la Commission européenne, d’autant plus que tous les membres de la DG XIII, qui résident à Bruxelles, ville à forte majorité francophone, parlent tous français quelle que soit leur nationalité…

L’anglais n’est pas le vecteur " préféré " des scientifiques. Pasteur (dont la thèse fut rédigée en latin) ou les époux Curie n’ont jamais écrit un mot en anglais. Einstein rédigea sa théorie de la Relativité en allemand. Le mathématicien Poincaré ne s’exprimait qu’en français lors de ses conférences, qu’elles fussent en France, en Allemagne, en Suède, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Le petit Maître de conférences qui débute sa carrière dans une université française ne préfère pas spontanément l’anglais au français comme langue de publication pour ses travaux, mais il sait que ses publications de langue anglaise seront davantage valorisées dans son parcours professionnel et qu’elles conditionneront à la fois ses promotions et ses augmentations de salaires. En France ou ailleurs, le chercheur ambitieux sait très bien, sauf exception, que la reconnaissance de ses talents se fera d’abord à l’échelle nationale avant de se faire à l’échelle internationale. Alors que l’on se plaint des insuffisances de la publication scientifique en langue française, le Maître de conférences débutant n’attend qu’un signal de la direction de son université pour rédiger son travail de recherche en français et soumettre ses articles à des revues de langue française, mais il sait très bien que pour briller aux yeux de ses supérieurs, son nom doit être dans les citation index américains, qui furent créés par Eugène Garfield de l’Institut de l’information scientifique aux Etats-Unis, fondé en 1958. Mais l’on n’a pas son nom dans les citation index américains de langue anglaise si l’on ne publie pas en anglais car les Américains ne référencent pas les articles correspondants. En France, comme dans le reste de l’Europe francophone, une simple circulaire ministérielle pourrait corriger cette situation et suffirait à créer une forte demande pour les revues scientifiques de langue française couvrant les travaux de recherche fondamentale ou appliquée. Sans aucun état d’âme, le chercheur débutant verrait dans une telle mesure une excellente occasion de recentrer ses efforts sur sa recherche plutôt que de passer une partie non négligeable de son temps à perfectionner ses talents littéraires dans la langue de Shakespeare.

De la même manière, il est particulièrement irritant d’entendre que les pays francophones doivent accroître leur présence sur la grande " toile " francophone. Il ne manque pas de sites Internet ni de pages réticulaires dans les pays francophones – surtout ceux du nord – mais, en publiant une forte proportion de leurs informations en anglais, ils contribuent ainsi de manière très active, à leur propre affaiblissement sur ce réseau mondial !

Si l’on se préoccupe aujourd’hui de rétablir le français dans ses prérogatives, ce n’est pas par amour de la langue française, c’est que l’on a fini par s’apercevoir que l’adoption presque généralisée de l’anglais comme langue de communication scientifique crée de sérieux problèmes au détriment des intérêts francophones. Petit à petit, il semble que l’on prenne enfin conscience que l’intérêt des pays francophones entre très sérieusement en conflit avec les prétendus bienfaits que l’on espérait tirer de l’usage d’une langue que beaucoup ont voulu faire passer pour " universelle " et que ces bienfaits, s’ils existent, sont quantitativement très inférieurs aux inconvénients associés à cet usage.

Nous verrons que plus la science des francophones s’exprime en anglais, plus elle passe inaperçue alors que l’usage de l’anglais a pour but, au contraire, de lui assurer une diffusion maximale. Dans la première moitié du XXe siècle, tous les résultats de la recherche française, par exemple, s’écrivaient en français et le monde entier les lisaient. En fait, on remarque que ce ne sont pas nos physiciens, nos biologistes, et nos chimistes, qui ont adopté l’espéranglais de la communication internationale pour faire connaître leurs travaux à l’étranger, qui y sont connus, mais plutôt nos philosophes et nos sociologues qui écrivent en français. Ce sont des gens comme Foulcault, Barthes, Deleuze, Bourdieu, Derrida, Althusser, Lacan, Kristeva, Baudrillard, Irigaray, Latour, Guattari et bien d’autres qui écrivent (ou écrivirent) en français et dont on voit les ouvrages traduits dans les librairies des grandes universités américaines ou ailleurs. L’auteur américain Graig Saper écrivait [2] :

" Barthes, avec d’autres Français tels que Lacan et Derrida, qui ont démarré les révolutions structuralistes et post-structuralistes dans le domaine des Humanités, a eu une influence énorme aux États-Unis. L’influence de ces intellectuels et de leurs théories auprès d’une audience de plus en plus large a attiré les critiques des conservateurs à tel point que des éléments chauvins s’y sont glissés, qui ont souligné le caractère ethnique et national des "contaminations étrangères" que subissaient ainsi les esprits américains. "

Egalement, l’histoire, la philosophie et la sociologie des sciences, de même que les études sur l’information et la communication scientifique et technique et l’édition de culture scientifique, qui connaissent en France des développements de tout premier ordre, sont fort appréciés à l’étranger, alors même que l’essentiel s’en exprime en français.

La langue comme outil de conception, de réflexion et de communication

Qu’il s’agisse de communication scientifique ou de tout autre domaine, il semble qu’il existe deux conceptions de base de la langue. La première, celle qui semble prévaloir à l’heure actuelle, considère que le langage est purement un code de communication et que, en tant que tel, il peut être intégralement transformé en un autre code par la traduction. Dans ce modèle, toute modification incontrôlée du code (violation des règles, vocabulaire mal utilisé ou introduction de mots appartenant à d’autres codes) entraîne une perte d’expressivité. A condition que ce code permette au locuteur de s’exprimer dans toutes les situations qu’il peut potentiellement imaginer, il n’existe pas qualitativement de différences sémantiques d’un code ou d’un langage par rapport à l’autre, quelle que soit la grammaire. Si je dis: " wôo pu pha tha " en chinois, qui se traduit mot à mot en français par " Moi pas craindre lui ", la forme française : " Je ne le crains pas " n’est pas différente sémantiquement de la forme chinoise dans la mesure où la même information est véhiculée. Chomsky, qui est actuellement plus célèbre pour ses prises de position politiques que pour ses travaux de linguistique, a émis la théorie dite de la " grammaire universelle ", que tout individu posséderait de manière innée et qui, selon Chomsky, expliquerait que tous les hommes sont tous en mesure d’apprendre la langue de leurs parents. Dans ce modèle, toutes les langues seraient équivalentes et ne conféreraient rien de particulier à leurs locuteurs par rapport aux autres. Ce concept est parfaitement cohérent avec l’attitude de ceux qui pilotent le phénomène de mondialisation. Il implique que l’instauration d’une seule et unique langue à l’échelle de la planète n’introduirait pas de différences sensibles, qualitativement et quantitativement, par rapport à la situation présente, en ce qui concerne l’information qui pourrait être ainsi produite, mais qu’elle entraînerait une fantastique économie de moyens. Pour ses partisans, l’instauration d’une langue unique serait une bénédiction à plus d’un titre car elle permettrait à tout le monde de se comprendre et ainsi d’aplanir les dissensions et les malentendus.

Au niveau européen, il existe de très fortes pressions pour faire la promotion d’une langue européenne unique, qui est généralement identifiée comme étant l’anglais. Aux États-Unis, le Conseil des relations extérieures (2) fut, dès sa création en 1921, un très chaud partisan de la mondialisation, très réceptif à l’instauration d’un gouvernement mondial et d’une langue internationale unique qui, par le plus grand des hasards, serait … l’anglais ! Les langues nationales et régionales furent associées aux nationalismes considérés indésirables, dangereux, et archaïques.

Au-delà du caractère intime que les langues maternelles représentent pour leurs locuteurs, de nombreux ouvrages soutiennent que les langues sont équivalentes dans les pensées, les sciences et les arts auxquels elles peuvent donner naissance. Curieusement, certains membres des organisations francophones, qui ont pour raison sociale de faire la promotion de la langue française, semblent partager ce point de vue. M. Jean-Marie Klinkenberg, du Conseil international de la langue française, déclarait récemment lors d’un colloque que le français, au même titre que d’autres langues, n’apportait ni plus ni moins que l’anglais ou toute autre idiome considéré comme " véhiculaire ".

Cependant, trois remarques s’imposent. Tout d’abord, il est extrêmement curieux que les tenants de cette thèse des langues équivalentes ne se soient pas rangés parmi les promoteurs de l’espéranto, une langue qui a été spécialement conçue pour la communication internationale. Une langue internationale doit être simple, régulière et logique, mais encore riche et dotée de possibilités créatrices. Pour les tenants des " langues naturelles équivalentes et neutres ", il ne devrait exister aucun argument sérieux pour refuser une langue artificielle, synthétisée pour les besoins de la communication internationale et pour être maîtrisée très rapidement, d’autant plus qu’une langue nationale qui commence à être utilisée en dehors de ses frontières perd rapidement sa richesse et ne se compare que défavorablement à une langue artificielle (3). D’autre part, ces tenants encouragent dans une large mesure les emprunts étrangers, entraînant ainsi un mélange des idiomes qui aboutit nécessairement à une distorsion des significations. De plus, ce groupe se confond souvent avec celui des partisans des réformes orthographiques – en argumentant qu’elles simplifient l’apprentissage de la langue à la fois par les natifs et par les étrangers – tout en encourageant l’adoption et l’utilisation de mots étrangers dont l’orthographe n’est souvent pas du tout phonétique, comme c’est le cas pour les mots anglais… Ces attitudes sont totalement incohérentes avec les buts qui sont prétendument recherchés.

Une autre conception présente la langue comme étant plus qu’un code, mais une représentation particulière de la réalité. Par exemple, une traduction n’est jamais parfaite. L’effort de traduction consiste a choisir les structures et les mots qui reflètent au plus près le sens original. Cette autre conception implique que :

a) ce qui est dit ne peut jamais être complètement séparé de la manière dont c’est dit.
b) que le langage est formé par la culture et que l’expression de cette culture est le langage lui-même.
c) qu’il est impossible de distinguer la frontière entre la pensée et le codage de cette pensée par des mots.
d) que ce qui est exprimable dans une langue ne l’est pas forcément dans une autre, tout au moins pas de la même manière et
e) que les vues de chacun sont modelées et modulées par le langage.

La simple observation nous montre que la langue s’accompagne d’une certaine codification gestuelle qui va de pair avec un certain comportement. Nous observons à la télévision japonaise ou allemande que, dans les débats par exemple, les gens s’interrompent beaucoup moins qu’à la télévision de langue française. Dans le cas du japonais, et dans une moindre mesure en allemand, le verbe étant à la fin de la phrase, il faut généralement en attendre la fin pour la comprendre. La différence de comportement n’est pas due à une différence de culture mais à une différence technique de nature linguistique.

Le langage est l’expression symbolique de la réalité mais cette réalité est-elle la même pour tous ? Si les langues étaient équivalentes, tout serait traduisible. Hors, nous savons qu’il est impossible, en général, de traduire les calembours, la plupart des plaisanteries et des jeux de mots. C’est également le cas pour les poésies et les paroles de chansons, comme on le constate dans la plupart des films étrangers. On sait aussi qu’un film est toujours meilleur dans sa version originale (à condition bien sûr de pouvoir la comprendre)…

Au-delà de ces observations que tout le monde peut faire, on remarque que les champs sémantiques des mots du dictionnaire ne se recouvrent que très partiellement d’une langue à l’autre. C’est pourquoi les dictionnaires bilingues donnent presque toujours plusieurs définitions d’un mot étranger. Bien sûr, une " table " ou un " couteau " aura, en général, un seul équivalent dans une autre langue. Toutefois, si l’on veut traduire le mot anglais " feeling " en français, il signifiera, selon le contexte, " sensation ", " pressentiment " ou " sentiment ". Le verbe " to achieve " signifiera " accomplir ", " réaliser ", " atteindre ". En fait, il suffit d’ouvrir n’importe quel dictionnaire bilingue pour s’en convaincre. Nul n’a donc besoin de faire de la linguistique de haut niveau pour se rendre compte qu’au seul niveau lexical, une langue correspond en fait à un DÉCOUPAGE MENTAL PARTICULIER de la réalité. Il est donc facile de voir là l’ébauche de sérieuses différences de perception. Toutefois, cela va beaucoup plus loin comme nous allons le voir. Le simple fait que la langue chinoise classique n’ait pas possédé de verbe "être" a eu pour résultat que la pensée philosophique chinoise a peu de relations avec la philosophie occidentale, qui s’est d’abord conçue de Platon à Heidegger, comme une spéculation sur l’Être. Sans aller jusqu’au hopi, qui n’utilise pas de temps, on peut par exemple constater que, dans une langue comme l’anglais, l’adjectif se place systématiquement avant le nom qu’il qualifie, entraînant ainsi une perception des apparences avant celle de la nature de l’objet décrit, ce qui n’est pas sans influer, bien entendu, sur le comportement et le système de valeurs des peuples anglophones…

Le champ sémantique des mots représentant des abstractions est très dépendant de la langue. Il y a très peu de concepts abstraits qui sont partagés exactement de la même manière par des cultures différentes. Le problème de trouver des équivalents n’est pas un problème de mots mais de structures conceptuelles différentes. Bien entendu, les champs sémantiques dépendent aussi des contextes. En traduction, lexique et syntaxe sont souvent insuffisants. Il suffit en fait d’examiner les erreurs d’interprétation successives apportées par les traductions pour réaliser l’ampleur des différences de perception que l’emploi de langues différentes entraîne. Par exemple, la Bible fut tout d’abord traduite en grec (ancien), puis en latin, puis en français. Cette Bible française retraduite en hébreu n’a plus du tout la même signification. Un autre exemple nous est offert par les articles de L’ONU qui ne devraient pas prêter à confusion que ce soit dans leurs versions officielles françaises ou anglaises. Or, selon que l’on prend l’une ou l’autre version, les interprétations sont souvent, hélas, très différentes. Cela arrange d’ailleurs très souvent les politiques menées par certains pays. Bien sûr, les traductions dépendent fortement des imprégnations culturelles de chaque traducteur. Il s’agit souvent d’interférences affectives et psychosociologiques mais, au-delà, d’une difficulté structurelle pour recouler une expression dans le nouveau moule fourni par une langue différente. La langue engendre donc bien des représentations mentales spécifiques.

Le langage est une traduction symbolique de la réalité mais la réalité, telle que nous la percevons, est, pour une large part, inconsciemment fondée sur nos habitudes linguistiques et, en particulier, sur une classification du monde sensible qui nous est suggérée par notre langue. Mieux encore, une réalité ne nous paraît vraiment réelle que si elle porte un nom. Enfin, substitut de l’action, le langage est lui-même une forme d’action. Les fonctions du langage ne se limitent pas – comme sont souvent tentés de le croire les linguistes naïfs – aux seules fonctions de la communication dans le sens étroit de ce terme.

C’est ainsi que le langage va bien au-delà du simple code de communication tel qu’on pourrait l’envisager dans le contexte informatique, par exemple. Le langage est à la fois un système référentiel et un système expressif dont aucun n’aurait pu atteindre son développement actuel sans l’action exercée par l’autre. Il est la parfaite traduction symbolique des données de l’expérience (humaine) en ce sens qu’il est porteur d’une infinité de nuances expressives reflétant des caractéristiques psychologiques universellement valables. Le langage joue donc un rôle important dans des situations n’ayant aucun rapport avec les problèmes de communication, comme la pensée individuelle qui n’est guère possible sous une forme soutenue sans ce dernier.

L’examen détaillé des composants d’une langue est très révélateur. Les langues diffèrent considérablement quant à la nature de leur vocabulaire, qui reflète l’environnement physique (plantes, animaux, etc.) et les conditions d’existence des peuples (activités agricoles, pêche, industries par exemple) qui les parlent. Des distinctions qui nous paraissent inévitables peuvent être totalement inconnues dans d’autres langues. Réciproquement, ces langues peuvent attacher une grande importance à des distinctions presque inintelligibles pour nous reflétant ainsi un type de culture totalement différent du nôtre.

Le cadre d’une langue donnée est un système complet de références quantitatives, ou encore l’équivalent d’un ensemble d’axes de coordonnées, comme en géométrie analytique, c’est-à-dire un système complet de références pour tous les points de l’espace correspondant. Cette analogie mathématique n’est pas le moins du monde fantaisiste, comme il semblerait à première vue. Passer d’une langue à une autre équivaut, sur le plan psychologique, à passer d’un système géométrique de référence à un autre [3]. Le monde des points géométriques est le même dans les deux systèmes de référence, mais la méthode formelle par laquelle on aborde l’élément d’expérience que l’on cherche à exprimer (ou le point donné de l’espace), est si différente qu’on éprouve un sentiment d’orientation totalement différent dans les deux langues. Le caractère achevé de la forme est indépendant de la richesse ou de la pauvreté du vocabulaire.

Si les référentiels qu’une autre langue nous offre sont différents de ceux de notre langue maternelle, elle permet de voir les choses de manière non seulement différente, mais peut-être aussi de voir des choses qui demeurent invisibles dans la nôtre. Il s’ensuit naturellement qu’une langue peut prédisposer naturellement son locuteur pour certains types de travaux. L’étude critique du langage peut certainement apporter au philosophe une aide des plus insolites et des plus inattendues. Ainsi d’innocentes catégories linguistiques peuvent revêtir l’aspect redoutable d’absolus cosmiques. Par conséquent, ne serait-ce que pour se protéger d’un certain verbalisme philosophique, le philosophe ferait bien d’examiner avec esprit critique les fondements et limites linguistiques de sa pensée. Il s’épargnerait alors la découverte humiliante que bon nombre d’idées nouvelles ou de conceptions philosophiques apparemment brillantes, ne sont guère que des mots bien connus réorganisés en structures satisfaisantes sur le plan de la forme… L’étude linguistique nous fait prendre conscience de la relativité de la forme de pensée et, en cela, elle accomplit une oeuvre d’affranchissement, car ce qui enchaîne la pensée et paralyse l’esprit est toujours l’adhésion obstinée aux absolus.

Le langage conditionne en réalité puissamment toute notre pensée sur les problèmes et les processus sociaux. Les hommes ne vivent pas seulement dans le monde objectif ni dans celui de l’activité sociale dans le sens ordinaire de cette expression, mais ils sont soumis, dans une large mesure, aux exigences de la langue particulière qui est devenue le moyen d’expression de leur société. Il est tout à fait inexact de croire que – pour l’essentiel – on entre en contact avec la réalité sans le secours du langage et que celui-ci n’est qu’un instrument, d’une importance somme toute secondaire, qui nous permet de résoudre des problèmes spécifiques de communication ou de réflexion. En fait, le " monde réel " est, pour une large part, inconsciemment fondé sur les habitudes linguistiques du groupe. Il n’existe pas deux langues suffisamment similaires pour que l’on puisse les considérer comme représentant la même réalité sociale. Les mondes dans lesquels vivent les différentes sociétés sont des mondes distincts et non pas seulement le même monde sous des étiquettes différentes.

Le mot n’est pas en rapport biunivoque avec l’objet. Les structures imaginaires, les relations susceptibles d’être établies entre les mots, suivant une syntaxe précise, atteindront une richesse considérable dont la conscience concrète (celle basée sur les images et que nous partageons avec les mammifères supérieurs) était incapable. Mais cela veut dire aussi que les automatismes qui peuvent résulter de ces associations langagières, dont fait partie le langage lui-même d’ailleurs, bien que structuré d’abord par la réaction du milieu, demeureront le plus souvent dans le domaine de l’inconscient. Depuis la naissance, dans le système nerveux humain vont ainsi s’établir des structures inconscientes, liées au langage, et l’inconscient est alors constitué par ces structures abstraites superposées. La conscience que l’on peut appeler présente, immédiate, ignore évidemment la dynamique ayant présidé à l’établissement de ces structures superposées. Par le langage, l’individu s’incorpore le monde social et s’y intègre.

Il est illusoire d’imaginer que l’adaptation des individus au réel puisse se faire sans l’usage fondamental du langage et que le langage n’est qu’un moyen de communication et de réflexion. Ce monde est rendu signifiant – ou non signifiant – par les structurations réalisées par l’apport – ou le manque – la richesse – ou la pauvreté – le caractère abstrait – ou concret – du langage.

Nous découvrons la nature selon les lignes établies par notre langue. Les catégories et les types que nous isolons dans le monde phénoménal ne s’y trouvent nullement… Bien au contraire, le monde se présente comme un flux kaléidoscopique d’impressions qui doivent être organisées par notre esprit, c’est à dire essentiellement par nos systèmes linguistiques. Si nous sommes en mesure de découper la nature, de l’organiser en concepts auxquels nous attribuons des significations, c’est en grande partie parce que nous avons donné notre accord à une organisation de ce type – accord qui constitue notre communauté de parole et qui est codifié dans les structures de notre langue. Il s’agit naturellement d’un accord implicite et non formulé, mais dont les termes sont absolument contraignants ; en fait, il nous est impossible de parler sans souscrire au mode d’organisation et de classification du donné que cet accord a décrété.

De l’importance du langage dans la créativité scientifique

Depuis toujours, nous faisons des associations CONSCIENTES entre les mots et les désignations qu’ils représentent mais l’exploration des associations existantes entre PERCEPTIONS et MOTS nécessite une sensibilisation préalable, du fait même de leur caractère INCONSCIENT. On s’aperçoit ainsi que la science et la culture forment un tout indissociable. C’est l’usage de l’italien qui a créé la théologie poétique de Dante, c’est l’usage de l’allemand qui a créé l’existentialisme de Luther, c’est l’usage du néofrançais de la Renaissance qui a fondé le sentiment de la liberté chez Rabelais et Montaigne. Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure même où ils étaient éminemment italien, allemand et français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapuk (4). Cela est bien connu. On a tendance cependant à ignorer qu’il existe des sciences française, japonaise, allemande ou britannique et elles ne sont pas les mêmes car modelées par une longue histoire et des images sonores différentes, malgré l’universalisme de la science ! La spéciation de la pensée, phénomène crucial pour l’innovation scientifique, se trouve, à l’heure actuelle, extrêmement réduite en raison même de la mondialisation de la pensée scientifique ou, plutôt, de son américanisation à travers la langue anglaise, ce qui empêche cette pensée, comme pourrait dire un Prigogine, de bifurquer vers des voies d’auto-organisation de plus en plus complexes, en s’éloignant de l’équilibre ambiant. Sans spéciation intellectuelle, il y a peu de chances d’avoir des idées originales et vraiment nouvelles. Opérant dans des environnements assez hermétiquement cloisonnés, les recherches actuelles dans le domaine militaire donnent une assez bonne idée de ce à quoi permet d’aboutir le phénomène de spéciation intellectuelle. Par exemple, les formes et même les fonctions des avions à usage militaire diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. Dans leur isolement, les ingénieurs russes travaillant pour le secteur militaire ont inventé l’ékranoplane, un avion surprenant à ailes rognées volant au ras des flots (grâce à l’exploitation d’un effet de surface) qui allie ainsi la capacité d’un navire à la vitesse d’un avion, tout en réduisant la consommation de carburant des deux tiers. Les Anglais, eux, inventaient l’avion libellule, comme le Harrier et les Français inventaient le Coléoptère et l’étonnant Trident, avion à statoréacteur, statoréacteur qui semble faire un retour en force dans les projets d’aéronefs futurs ! Aujourd’hui, le Japon, ouvert en principe mais farouchement particulariste, offre au monde des produits finis qui se comparent difficilement à ce que l’on peut trouver ailleurs. Même à l’ère de la mondialisation, il suffit d’examiner avec soin toute caméra, tout appareil photo numérique manufacturé au Japon pour reconnaître la marque de fabrique spécifique du peuple japonais sur de tels appareils. L’abondance des détails, la précision et la finesse d’assemblage, la qualité des matériaux utilisés et la fiabilité des mécanismes trouvent de nombreuses correspondances avec d’autres réalisations japonaises traditionnelles telles que les kimonos de soie, la peinture classique ou l’art culinaire de ce pays combiné à l’esthétique de la présentation des plats. En gestion des approvisionnements, les Japonais ont inventé la méthode Kanban, plus connue en Europe sous l’appellation du " juste à temps " ou du " flux tendu " et qui, encore aujourd’hui, ne peut être appliquée avec un succès total qu’au Japon [10]. Ces exemples très probants illustrent ce à quoi aboutit la spéciation intellectuelle issue des différences linguistiques.

Ainsi, les associations multimodales créatives dépendent des motifs sonores propres à chaque langue. Il est prouvé aujourd’hui que l’intelligence humaine fonctionne par associations et que la créativité résulte de nouvelles associations et de connexions inusitées. Par exemple, si l’on pense à l’image d’aiguilles de pin, dans une recherche, cette image rayonne, spontanément, à travers les motifs sonores " aiguille ", " pin ", " aiguilles de pin " vers des sentiers motifiels (pistes mentales faites de motifs) propres au français. La même image exoréelle rayonnera vers d’autres homologies motifielles dans une autre langue. Prenons encore un exemple comme le mot menthe. En français, ma pensée rayonnera vers des homologies comme "tante", "tente", etc. En prenant l’équivalent japonais, "hakka" ma pensée rayonnera vers d’autres homologies comme "kaka", "papa", "aaah" (5). En appliquant cela à la science et à la philosophie, on voit bien qu’on ne pense pas identiquement selon les langues. Des associations créatives existeront dans un dialecte et non pas dans un autre. Le linguiste Whorf a parfaitement décortiqué ce processus et l’a étayé de nombreux exemples [4].

La promotion de l’uniformisation réductrice est une tendance typique des générations qui ont connu les colonisations, les guerres de conquête et les nettoyages dits " ethniques ". On peut raisonnablement prévoir que des gens qui ne sont nullement culpabilisés et infériorisés de la sorte sauront retrouver dans la diversité des langues les germes de la spéciation intellectuelle, qui sont aussi les germes de la véritable créativité. C’est dans la diversité et dans la manière dont nos différences se combinent que la véritable richesse créative et la beauté peuvent apparaître y compris, bien sûr, dans les sciences et les techniques.

L’ensemble des langues humaines constitue donc un outil multiforme, multidimensionnel et polyfonctionnel pour appréhender la réalité. De la même manière que l’on espère faire des découvertes en pharmacologie en étudiant systématiquement les plantes des forêts tropicales, on pourrait vraisemblablement passer en revue les langages de la planète pour déterminer les formes d’esprit qu’ils engendrent et les voies d’exploration de la connaissance qu’ils favorisent. Dans son travail, le linguiste Whorf insinue l’idée que le monde de la physique nucléaire et de la relativité serait sans doute plus abordable pour les indiens hopis du fait que les pensées d’un Hopi à propos d’événements quelconques incluent toujours À LA FOIS l’espace et le temps. A l’échelle européenne, en dépit des faibles différences (6) dans la manière dont nos langues respectives nous permettent d’aborder la réalité, l’histoire des sciences occidentales montre à quel point l’interaction entre rationalisme français, métaphysique allemande et pragmatisme anglais fut à la source de la prééminence scientifique de l’Europe jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Ces différences qui ont entraîné une si brillante complémentarité ont été rendues possible par le fait que les hommes de science et les techniciens de ces trois pays vivaient au centre de leur langue et en exploitaient pleinement les possibilités dans un monde où leurs puissances s’équilibraient. En définitive, nous ne pouvons d’autant plus contribuer au progrès de l’humanité et à l’essor des connaissances qu’en étant la quintessence de nous mêmes, au coeur de nos langues respectives…

En permettant la construction de perceptions différentes de la réalité, la diversité des langues entraîne le progrès car elle favorise la multiplicité des expériences du vécu. Ce serait un peu comme la reproduction sexuée, dont la justification biologique est qu’elle permet justement l’évolution de l’espèce (plus rapidement que la simple mutation)… En exagérant, on pourrait dire que les perceptions du monde par un papillon, un gorille, une grenouille, un éléphant, une abeille ou une paramécie sont toutes différentes. Imaginons un instant que nous puissions recueillir de telles perceptions… Notre connaissance du vivant ferait un fantastique bond en avant. Les diverses langues sont l’ébauche, au niveau humain, de ces différences de perception.

Lorsque la souris Mickey ou le canard Donald s’expriment comme des humains dans les dessins animés, ils nous donnent l’impression que leurs perceptions de la réalité sont les mêmes que les nôtres. Il s’agit de spectacles pour enfants mais qui ont été néanmoins conçus par des adultes. Ce type de dessin animé est néanmoins malsain car il simplifie à l’extrême une réalité extrêmement complexe dont l’exploration serait éminemment enrichissante. Il détruit le concept de relativité qui s’applique même en science, comme J-M Lévy-Leblond nous le démontre si bien dans son livre "La pierre de touche: la science à l’épreuve" [5]. Cette conception des langues met en garde contre l’usage et la dissémination d’une seule langue prétendument universelle qui tuerait tout phénomène de spéciation intellectuelle que, justement, les différences de langues permettent.

Longtemps combattues, les idées du linguiste Whorf ont été réhabilitées, au cours des quinze dernières années. Des études dont la validité et l’utilité ne font désormais aucun doute sont basées sur son oeuvre (7). En conclusion, tout chercheur qui entreprend de participer à une recherche dans une langue autre que la sienne s’expose automatiquement à demeurer derrière les chercheurs qui font la même recherche dans leur propre langue et qui sont donc en mesure d’exprimer leur pensée avec toute la finesse que seule une maîtrise parfaite de la langue maternelle peut habituellement apporter…

La pluralité linguistique et la diversité ne constituent pas des obstacles à la circulation des hommes, des idées, des biens et des services comme le suggèrent les alliés et les colporteurs conscients ou inconscients de la culture et de la langue dominante. En fait, la standardisation et l’hégémonie sont des obstacles à l’épanouissement des individus et des sociétés… Dans une société qui met en exergue l’innovation scientifique et technique, le multilinguisme est le seul moyen d’amener les hommes au maximum de leur capacité créative en maintenant la diversité des perceptions et des approches visant au progrès. Il faut donc détruire le mythe que les langues sont interchangeables, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient " supérieures " ou " inférieures ". C’est à travers nos différences que nous sommes riches et que nous pouvons vraiment nous interféconder.

La dualité implicite des qualificatifs

Les qualificatifs présentent une dualité implicite. Si je confère à l’anglais – ou tout autre langue – le caractère de " langue scientifique internationale ", cette affirmation soulignera automatiquement le caractère local de ma propre langue et, de surcroît, lui ôtera peut-être même le rôle scientifique qu’elle a eu ou qu’elle pourrait jouer. De la même manière, si l’on reconnaît l’existence d’une langue " universelle ", on souligne implicitement le fait que les autres ne le sont pas. Si l’on déclare une seule langue " internationale ", les autres, implicitement, ne le seront pas et verront instantanément leur utilité réduite.

On ne peut donc privilégier officiellement l’anglais ou lui concéder un statut particulier à l’échelle internationale sans défavoriser les autres langues ou leur ôter les caractéristiques qu’on voudrait justement leur conserver. C’est une question de simple logique. Comment peut-on convaincre de nos jours un jeune ingénieur d’apprendre l’allemand ou l’italien, par exemple, si on lui dit que l’anglais est la langue internationale ? Cela impliquerait, bien sûr, que ses homologues allemands ou italiens, chacun de leur côté, se détourneraient de l’étude du français pour, eux aussi, apprendre LA LANGUE INTERNATIONALE. Quant aux anglophones de naissance, cela les dispenserait totalement de l’étude des langues étrangères. Comment, dans ces conditions, s’étonner qu’un quelconque anglophone, qui n’a d’ailleurs nul besoin d’être un scientifique, ni d’être dans le cadre d’un colloque international, se conduise comme s’il était en pays conquis, ignorant superbement la langue du pays d’accueil et imposant l’usage de l’anglais dans toute communication le concernant ?

Il faut donc abolir l’illusion qui consiste à croire qu’il est possible d’assurer un statut de langue scientifique internationale à notre langue et limiter l’usage de l’anglais dans nos activités sans toutefois contester son rang de lingua franca universelle: c’est-à-dire qu’on peut le contenir en tant que langue purement instrumentale au niveau de l’information scientifique à l’échelle internationale. C’est justement cette fonction instrumentale, en sciences comme ailleurs, qui est la cause de sa glottophagie. Il faut également rejeter la fausse solution de ceux qui – victimes d’une illusion analogue – proposent que l’anglais reste langue auxiliaire de la planète, mais que le français le soit de l’Europe. Les peuples européens non francophones, obligés ainsi d’apprendre deux langues, seraient encore plus désavantagés. Proposer une telle solution est donc la façon la plus sûre pour les forcer – faute de mieux – à se rallier définitivement aux partisans de l’anglais, en science mais aussi dans tous les autres domaines de l’activité humaine. Si l’on privilégie l’anglais dans la communication scientifique ou dans les relations intraeuropéennes, comment s’étonner après que certains, prenant appui sur une telle disposition, expriment le désir d’éliminer le français comme langue de travail ou langue de traduction du bureau européen des brevets, alors qu’il s’agit, au contraire, d’une simple conséquence logique d’une telle mesure ? Depuis quelques années, une bataille d’une férocité inouïe se livre pour l’élimination du français de ce secteur stratégique avec la complicité inconsciente de nombreux francophones (responsables de l’Institut national de la propriété industrielle par exemple) qui visent à l’établissement du monopole absolu de l’anglo-américain dans le domaine des sciences et des techniques, tendant à donner force de loi en France – comme ailleurs – à des textes rédigés en langue étrangère (8).

Comment s’étonner du fait que certains pays envisagent la suppression pure et simple de l’enseignement du français en tant que langue étrangère lorsque, victimes de l’illusion que l’anglais est la langue comprise par tous à l’extérieur des pays francophones, nous mettons systématiquement à leur disposition des traductions en anglais de toutes les informations que nous produisons dans les domaines scientifique, industriel, économique et ailleurs ? Si tout ce qui est écrit d’intéressant en France, par exemple, est rédigé en anglais ou traduit dans cette langue comme les revues scientifiques de l’Institut Pasteur ou les comptes-rendus hebdomadaires de l’Académie des Sciences, pourquoi maintiendrait-on, à l’étranger, l’enseignement du français en tant que langue seconde ?

L’imprécision de l’anglais

La langue anglaise est de nature hybride, dont l’origine est germanique mais son lexique a été considérablement latinisé et sa syntaxe d’origine a été simplifiée au point que d’innombrables idiotismes ont dû être créés pour remplacer ce qu’elle ne pouvait plus exprimer. Ainsi, s’il est facile d’apprendre des rudiments d’anglais, cette langue ne se maîtrise vraiment qu’après plusieurs années de vie en pays anglophone puisque les idiotismes ne peuvent être vraiment appris que dans ce contexte. L’anglais est donc la langue la plus facile à mal parler et cela se vérifie dans presque tous les pays du monde où l’anglais est largement utilisé avec les étrangers qui ne connaissent pas la langue du pays.

Le linguiste américain Sapir a démonté le mythe que l’anglais pourrait présenter les caractéristiques d’une grande langue internationale [3]. Du point de vue de la simplicité, de la régularité, de la logique, de la richesse et du pouvoir créateur, il écrit :

" En ce qui concerne la simplicité, il est exact que la structure formelle de l’anglais n’est pas aussi complexe que celle de l’allemand ou du latin, par exemple, mais cette constatation n’épuise pas le problème. Un débutant en anglais trouve cette langue facile parce qu’il n’a pas beaucoup de paradigmes à apprendre mais il constate bientôt, à ses dépens, que cette impression de facilité est illusoire et, qu’en fait, l’absence même de signaux grammaticaux explicites est pour lui une source continuelle de difficultés. A titre d’exemple, une des particularités souvent invoquées pour mettre en évidence la "simplicité" de l’anglais est le fait qu’un même mot peut être utilisé à la fois comme nom et comme verbe. Ainsi est le mot "cut" qui est un nom dans "a cut of meat" (une tranche de viande) et un verbe dans "to cut the meat" (couper la viande), même chose pour les mots "kick" ou "ride". Toutefois, un examen un peu plus approfondi nous révèle que cette "facilité" est un mirage. Tout d’abord, dans quel sens un verbe peut-il être utilisé comme un nom ? dans le cas de "take a ride" ou "give a kick", le nom indique l’acte lui-même, mais dans le cas de "to have a cut on the head" (avoir une blessure à la tête), le nom n’indique plus l’acte lui-même mais le résultat de l’acte. Dans ce dernier cas, un couteau ou tout autre objet a coupé la peau du sujet et le nom "cut" se rapporte à la blessure ainsi produite ; dans "a cut of meat", il désigne la portion de viande qui a été détachée par l’acte de découpage. Quiconque prend la peine d’examiner ces exemples avec soin s’apercevra que derrière une simplicité apparente se dissimule une foule de règles d’usage bizarres et arbitraires. Ces difficultés échappent bien évidemment aux anglophones mais elles déconcertent un étranger dont la langue maternelle possède des structures totalement différentes. Malheureusement, la règle qui nous permet d’utiliser un verbe comme nom et un nom comme verbe ne s’applique pas dans tous les cas, tant s’en faut ! Par exemple, "to give a person a push or a shove" (bousculer quelqu’un) est permise mais il n’est pas permis de dire "to give a person a move" (déplacer quelqu’un) ou de dire "give a person a drop" (faire tomber quelqu’un). On peut dire "give someone help" (aider quelqu’un) mais on ne peut pas dire "give someone obey" (obéir à quelqu’un), la forme correcte étant "give someone obedience". On ne peut donc formuler de règle qui préciserait sous quelle condition on peut utiliser un verbe comme un nom et quelles significations seraient ainsi associées à un tel usage. Très souvent, il est impossible d’utiliser sous forme de nom un verbe donné. Tandis que le nom dérivé de "help" est "help", celui dérivé de "obey" est "obedience" ; celui dérivé de "grow" est "growth" ; celui dérivé de "drown" est "drowning". Il faut encore ajouter – ce qui complique encore la situation – qu’un mot comme "drowning" ne correspond pas seulement à des mots comme "help" et "growth", mais aussi à des mots comme "helping" (aide) et "growing" (croissance). Réussir à démêler ce tissu de relations afin d’être capable de manier la langue avec une certaine assurance n’est pas une chose facile. "

Sapir, continuant sur ce thème, explique qu’apprendre à se servir de verbes tels que "put" et "get" est extrêmement difficile. Par exemple, "to put at rest" exprime une relation de causalité et équivaut à peu près à une expression comme "faire en sorte que quelqu’un (ou quelque chose) se repose ou s’immobilise" alors que "to put it at a great distance" (le mettre au loin) ne présente pas d’analogie conceptuelle mais seulement formelle. De même, "to put out of danger" (mettre hors de danger) présente une analogie formelle avec "to put out of school" (enlever de l’école), mais cette analogie est fallacieuse à moins qu’on ne définisse l’école comme une forme de danger. On ne peut même pas définir "put" comme une sorte d’opérateur à valeur causative, car il ne remplit pas cette fonction dans toutes les constructions où il figure. Dans "the ship put to sea" (le navire prit le large), aucune relation de causalité ne se trouve impliquée. Pourquoi dit-on "East Africa" mais "Eastern Europe" ? Pourquoi peut-on dire "I ski" ou "I bicycle" mais pas "I car" ?

Même parfaitement formées, certaines constructions demeurent ambiguës. L’usage de noms comme adjectifs (sans prépositions) cause des problèmes énormes de relations entre les mots. Dans "world trade centre", "world" s’applique-t-il à "trade" ou à "centre" ? Quelle relation existe-t-il entre ces mots ? Rien d’autre que le "bon sens" l’indique. Or présumer du "bon sens" est intolérable dans un texte technique, un traité ou un texte de loi, puisqu’il laisse place aux interprétations les plus diverses. D’autre part, l’anglais, sur le plan lexical, élargit le champ sémantique, alors qu’un texte scientifique ou technique tend naturellement à le réduire. Par exemple, le mot "design", qui est très à la mode, a un champ sémantique beaucoup plus large – et par conséquent beaucoup plus imprécis – que ses homologues français qui sont, suivant les cas: "dessein", "intention", "projet", "visée", "esthétique", "conception", "élaboration", "création", "construction", "étude", "plan", "projection", "préparation", etc… Même chose pour le mot "kit", qui correspond suivant les cas à un jeu (de pièces), une trousse (de secours), un "nécessaire à…" ou un "ensemble de…". La prolifération de ce type de termes dans les écrits techniques affranchissent le rédacteur d’une obligation de précision, ce qui présente un net inconvénient dans la communication scientifique et technique.

D’autre part, l’anglais écrit n’est absolument pas phonétique et cela à tel point que George Bernard Shaw a mené campagne pour réformer l’alphabet anglais (voir [7]). " Un système si illogique et inadapté " disait-il, que l’on pourrait aisément épeler le mot "fish" "ghoti". En effet, "f" est équivalent à "gh" dans "tough", "i" est équivalent à "o" dans "women" et "sh" est phonétiquement la même chose que "ti" dans "nation". Shaw fournit également d’autres exemples : "mnomnoupte" pourrait remplacer "minute" et "mnopspteiche" le mot "mistake".

Sapir conclut que l’anglais n’a rien de plus simple qu’une autre langue. Un anglophone aura naturellement tendance à cacher ces difficultés dans la catégorie "expressions idiomatiques". Puisque cette langue est incapable de fournir des règles claires relativement à l’emploi des verbes comme nom ou à la façon d’utiliser des verbes apparemment aussi simples que "put", on ne voit pas comment celui qui apprend l’anglais peut tirer avantage de cette caractéristique toute négative. Sapir écrit " qu’il lui semblera payer bien cher en hésitations et en incertitudes une simplicité de surface et, en fin de compte, l’anglais lui paraîtra plus difficile qu’une langue qui demande l’application de règles nombreuses, mais dépourvues d’ambiguïté ".

Evidemment, l’observation confirme pleinement les propos de Sapir. L’anglais demande en effet, plus qu’une autre langue, un apprentissage " sur le tas ", c’est à dire en milieu anglophone natif. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’anglais parlé par ceux dont il n’est pas langue maternelle, qui n’ont pas eu la possibilité de faire de longs séjours dans un pays de langue anglaise, est généralement très mal maîtrisé, en dépit des centaines d’heures d’apprentissage qu’ils ont consacré à son étude. En Extrême-Orient, dans de nombreuses parties de l’Europe continentale, en Amérique du sud et en Afrique, le niveau moyen en anglais des gens ayant étudié cette langue est souvent lamentable. Il s’agit souvent d’une véritable bouillie de langage, une sorte de sabir réduit à un rôle purement utilitaire, déconnecté de toute culture anglophone authentique.

Après s’être attardé sur de telles considérations, il est difficile d’approuver ceux qui nous disent que l’anglais est la langue scientifique par excellence. Si nous étions des machines ou si nous disposions de machines capables de lire et de raisonner mécaniquement (donc incapables de transcendance, d’intuition, etc.), toute la production écrite humaine serait totalement incompréhensible. L’écrit est constellé d’ellipses, de métonymies, de métaphores, de sous-entendus et autres références culturelles sans lesquelles la moindre lettre aurait les dimensions d’un livre (ici, par exemple, je ne précise pas que " lettre " est à prendre dans le sens postal et non alphabétique). Seul le fait que nous partagions plus ou moins largement une même culture, que nous soyons des humains et que nous ayons une expérience comparable de la vie, nous permet de nous comprendre les uns les autres. Mais nous nous comprenons d’autant moins que nos cultures diffèrent plus, que nous en soyons conscients ou non. Il est frappant de voir comment certains textes rédigés en anglais, par exemple par des asiatiques dont ce n’est pas la langue maternelle, peuvent ne rien évoquer du tout et semblent curieusement dépourvus de sens et d’âme, tout en pouvant être grammaticalement parfaitement corrects ! En fait, plus on facilite la tâche d’un côté (en adoptant l’anglais dont la grammaire est prétendument facile), plus on la complique automatiquement de l’autre sur le plan de la communication de fond (9). Donc, moins de précision intrinsèque signifie nécessité accrue de complicité culturelle afin de parvenir à la même qualité de compréhension ; aussi ceux pour qui l’anglais n’est pas la langue maternelle se retrouvent-ils en position irrémédiable d’infériorité, s’ils n’ont d’autre choix que celui d’utiliser cette langue. Le phénomène rappelle celui des vases communicants ou celui de l’énergie potentielle ; dans le champ de gravitation terrestre l’énergie à dépenser pour déplacer un poids entre deux points donnés dépend uniquement de leur différence d’altitude : vous avez beau tenter d’étaler l’effort de toutes les manières possibles en allongeant le chemin, l’énergie mécanique dépensée au total sera toujours strictement la même.

Les effets pervers de l’adoption d’une langue scientifique dite " internationale "

Il est facile d’observer que l’adoption d’une langue prétendument internationale – l’anglais pour ne pas le nommer – même librement consentie, amène très vite à des abus considérables en faveur des peuples de langue anglaise, dans le cas qui nous intéresse. Il est nécessaire de montrer les effets pervers associés à la politique de promotion systématique de l’anglais depuis une cinquantaine d’années, bien que les anglophones natifs n’y soient pas toujours pour quelque chose. Les conclusions auxquelles nous aboutissons pour la science se confirment largement dans d’autres domaines. Nous allons voir que les inconvénients précédemment cités sont relativement insignifiants par rapport aux effets pervers dont la liste apparaît ci-dessous :

1) L’absurdité des choix faits par les commissions scientifiques internationales fonctionnant en anglais

Imposer à un intellectuel de s’exprimer dans une autre langue que sa langue maternelle peut avoir pour conséquence une véritable aliénation. Aliénation de sa pensée et incapacité d’organiser convenablement les étapes de sa réflexion. Elle contraint à simplifier son argumentation alors que le thème évoqué est souvent complexe. C’est ainsi que, dans les commissions scientifiques internationales fonctionnant souvent en anglais, de nombreux projets sont retenus alors qu’ils sont loin d’être les meilleurs. Il suffit bien souvent que le rapporteur soit un anglophone natif et que personne en face n’ait pu s’opposer ou simplement poser les questions pertinentes pour permettre à l’auditoire de prendre la meilleure décision.

2) Le révisionnisme scientifique

L’adoption généralisée d’une langue scientifique prétendument internationale limite fréquemment la recherche d’informations aux contenus disponibles dans cette langue. C’est ainsi que petit à petit, les contributions de chercheurs qui effectuent leur travail dans d’autres langues sont ignorées. C’est ainsi que l’on a redécouvert récemment que la plupart des ulcères seraient causées par une bactérie, l’Helicobacter pylori, alors que cela avait déjà été observé il y a plus de vingt-cinq ans par un médecin cubain qui avait publié ses travaux dans des revues cubaines et soviétiques, en espagnol et en russe [5]. L’oubli scientifique devient ici responsabilité éthique … mais comment l’éviter dans l’état d’esprit actuel ? La "Sémantique générale" qu’Alfred Korzybski publia en 1937, et qui a une relation directe avec l’élaboration des techniques de propagande a, elle aussi, été " oubliée ", mais sans doute pour d’autres raisons… En France, seul "Le viol des foules", de Serge Tchakhotine, eut une influence importante dans les milieux politisants mais cet ouvrage, qui ne fait qu’aborder la question, a lui aussi été oublié depuis belle lurette.

Tout comme l’idée qu’il y a brusquement eu " un siècle des Lumières " qui a occulté une grande partie de la science moyenâgeuse et antique, l’anglomanie, réprouvée ou embrassée avec le zèle de l’époque où nous vivons, occulte un nombre considérable de travaux et de chercheurs du monde entier et braque le projecteur presque exclusivement sur les pays anglo-saxons. On oublie que, bien avant Fleming, Ernest Duchesne, élève de l’Ecole de santé militaire de Lyon, présenta, le 17 décembre 1897, une thèse intitulée : " Contribution à l’étude de la concurrence vitale chez les micro-organismes. Antagonisme entre les moisissures et les microbes ", dans laquelle on trouve des expériences relatant l’action du penicillium glaucum sur les bactéries. De la même manière, on oublie que, avant Edison, le Français Scott de Martinville avait conçu le phonotographe (tourne-disques) dès 1857 et que le premier appareil à enregistrer le son qui fut opérationnel, le paléophone, fut construit par Charles Cros en 1877. Toutefois, l’un des oublis institutionnalisés les plus monumentaux est sans doute celui de l’exploit de Clément Ader qui, le premier au monde, décolla le 9 octobre 1890 à bord d’un appareil motorisé baptisé " l’Éole ". Détenteur d’environ 70 brevets, ce génie est complètement occulté par les frères Wright qui décollèrent de Kitty Hawk à bord de leur appareil le 17 décembre 1903. Pourquoi Ader n’est-il pas plus connu dans son propre pays et les autres pays francophones ? Combien de générations ont appris dans les écoles et les encyclopédies de langue française que les frères Wright avaient été les premiers à voler ? Le 3 mai 98, à une cérémonie commémorant l’exploit des frères Wright, George Bush, père de l’actuel président des Etats-Unis, pouvait claironner :

" Je peux paraître chauvin, mais je ne pense pas que voler aurait pu être inventé ailleurs qu’aux États-Unis d’Amérique ! " (rapporté par "CNN Interactive" dès le lendemain)

Les bibliographies que l’on trouve dans les livres et articles scientifiques récents – relatifs à n’importe quel domaine et écrits en n’importe quelle langue – ne font désormais référence qu’à des ouvrages écrits dans la même langue ET en anglais, ces derniers étant surtout de source américaine (les exceptions étant de plus en plus rares); les autres peuples – entièrement ignorés – y font donc de plus en plus figure d’illettrés, de "Naturvölker" (peuples primitifs), tels les pygmées, les stéatopyges ou les aborigènes d’Australie. Ils y apparaissent, en tout cas, comme quantité scientifiquement négligeable, l’essentiel étant déjà dans la " Bible " anglo-américaine. Cela est vrai à 100% pour les ouvrages publiés aux États-Unis et le devient chaque jour davantage pour ce qui est publié ailleurs. Parallèlement, les grandes banques de données ne stockent que des informations en anglais, et pas seulement dans les pays anglophones. Demain donc, l’histoire (et par elle toute la culture, dans le sens le plus large du terme) sera conçue exclusivement sur la base de ce qu’on aura gardé et écrit en cette langue. Quant aux autres…

3) Une représentation du monde déformée

" L’Asie en danger ". C’est ainsi que se nomme le dernier ouvrage de Jean-Luc Domenach, qui est paru aux éditions Fayard. Répondant à la crise asiatique, et en spécialiste autoproclamé des économies extrêmes orientales, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui s’y est passé. Domenach a été coopérant à Tokyo et a séjourné également à Hong Kong. A priori, il semble être bien placé pour parler de l’Asie. Sa bibliographie est très abondante et comprend entre 30 et 130 références par chapitre et une bibliographie plus générale est également présentée à la fin de son livre. Toutefois, lorsqu’on examine cette bibliographie d’un peu plus près, on s’aperçoit que plus de 60% des références de Domenach sont soit américaines, soit d’ouvrages publiés en anglais dans divers pays asiatiques et qui ne sont même pas des traductions d’ouvrages autochtones ! Les 40% restant sont constitués par des articles de la presse française et des livres français. L’auteur veut ainsi nous faire croire qu’il a réalisé l’exploit " d’expliquer " l’Asie sans consulter une seule référence véritablement chinoise ou japonaise dans un ensemble qui est pourtant principalement influencé par une Chine d’un milliard deux cent millions d’habitants et par un Japon qui constitue le principal moteur industriel de la région !

Comment Domenach peut-il être crédible ? Son ouvrage utilise exclusivement, en plus de ses sources françaises, des informations provenant des vestiges d’une organisation coloniale anglo-saxonne ou des interfaces de langue anglaise à travers lesquels divers pays d’Asie filtrent les informations qu’ils destinent précisément au monde occidental. Pourquoi les Editions Fayard acceptent-elles de publier l’ouvrage d’un auteur qui ne mentionne pas une seule source d’information qui soit véritablement sino-chinoise ou authentiquement japonaise dans une étude qui est censée passer à la loupe les économies d’Extrême-Orient ? Comment pourrait-on rendre crédible une étude sur l’Union européenne à partir de références exclusivement russes ou sud-américaines ? Comment pourrait-on présenter une étude de l’économie nord-américaine basée exclusivement sur le contenu des bulletins de l’Ambassade de France à Washington ou celui des journaux de Tokyo ? Pourtant, c’est bien une étude de ce type que Domenach nous demande de prendre au sérieux…

Mais Domenach n’est malheureusement pas le seul. A l’aube du XXIe siècle, dans les pays les plus importants de l’OCDE, quiconque passe une heure ou deux dans une grande librairie peut se rendre compte que les nouveaux ouvrages qui traitent soit d’économie, de politique, de sociologie, d’architecture, de géographie, d’Histoire, de linguistique ou de science citent presque exclusivement des références soit nationales soit anglo-saxonnes. Ce phénomène est peut-être moins accentué dans les lettres mais n’en demeure pas moins notable. A l’ère de la communication, ce qui se passe sur plus de 90% de la planète dans le domaine intellectuel devient de plus en plus systématiquement ignoré.

Un autre effet pervers associé à ce phénomène est de très fortement diminuer l’intérêt des étrangers – quand il existe – de s’informer sur des travaux accomplis à l’extérieur de leurs frontières nationales et de les exploiter, quand ces derniers ne sont pas anglo-saxons, puisque de tels ouvrages se réfèrent, de plus en plus souvent, à des travaux anglo-américains. Cette pratique renforce la conviction générale qu’il n’y a rien d’intéressant en dehors des travaux accomplis aux États-Unis ou, au pis-aller, en Angleterre. Pourquoi un Italien, un Espagnol, un Allemand ou un Américain s’intéresseraient-ils à l’ouvrage de Domenach alors qu’ils peuvent trouver l’essentiel des informations qu’il nous apporte en compulsant des ouvrages américains ?

4) Une information scientifique tronquée

Le numéro 311 du magazine " La Recherche " (juillet/août 98) était un numéro spécial sur la génétique intitulé "Sommes-nous pilotés par nos gènes ?". Sur 21 articles, 11 étaient des traductions d’articles parus dans des revues anglo-saxonnes. Les autres étaient rédigées par des chercheurs français. Or, l’homme est un sujet de recherche universel. Dans toutes les civilisations, l’étude de l’homme et de son comportement est une préoccupation majeure. Les articles sélectionnés par " La Recherche " représentaient les travaux et les conclusions auxquelles ont abouti les chercheurs représentant tout au plus 6% de l’humanité. La plupart des pays européens, la Russie, la Chine, l’Amérique latine étaient totalement ignorés… Comment peut-on avoir la prétention de dire que les seules choses intéressantes en génétique sont les résultats des seules recherches de pays représentant seulement 6% de l’humanité ? Il ne s’agit malheureusement pas d’une exception et les mêmes remarques pourraient s’appliquer à la plupart des autres magazines de vulgarisation scientifique dans le reste du monde. L’occultation des langues scientifiques autres que l’anglais dans les publications de base relègue dans l’oubli une grosse partie des recherches qui sont faites dans les pays non anglophones, même si les résultats des travaux sont publiés en anglais. " La Recherche ", d’une manière générale, traduit déjà de l’anglais 50% de ses articles, écrits par des chercheurs américains. Tout ce qui se fait ailleurs est systématiquement ignoré. Ce phénomène est accentué par plusieurs facteurs. Premièrement, les rédacteurs d’articles de vulgarisation exploitent fréquemment les publications qui consignent les résultats de la recherche américaine, car l’anglais est la seule langue étrangère qu’ils puissent lire facilement. D’autre part, pour être imprimé dans un journal scientifique américain, les articles doivent être approuvés par des comités de sélection qui auront naturellement tendance à favoriser les auteurs effectuant des travaux qui sont dans leurs lignes de recherche et élimineront le reste, à quelques exceptions près. Les articles qui sont ainsi retenus sont souvent dans le sillage d’investigations ayant débuté aux États-Unis. Ils n’apportent souvent que des contributions techniques, qui diminuent encore plus leur visibilité. Paradoxalement, au lieu d’augmenter la visibilité des chercheurs non anglophones, le recours à l’anglais occulte souvent en grande partie l’originalité de leurs travaux en même temps qu’il étouffe leur créativité puisqu’il les maintient souvent à l’intérieur d’axes de recherches fixées ailleurs, par les Anglo-saxons. Il y a donc peu de chances que ces publications attirent vraiment l’attention même si elles représentent une fraction non négligeable de la littérature scientifique anglo-saxonne.

L’anglais tend à l’hégémonie dans le domaine scientifique, ce qui entraîne l’exclusion ou l’ignorance des activités scientifiques d’un grand nombre de pays du sud, voire de l’Europe de l’est et de l’ex-URSS. Le professeur Mariela Szirko, directeur du département de recherches neurobiologiques à l’hôpital José Borda de Buenos Aires écrivait :

" Un des principaux problèmes de la science aujourd’hui est d’admettre en son temple les résultats de travaux obtenus par des écoles de recherche qui ne travaillent pas en langue anglaise, interdisant à ceux qui travaillent en anglais ainsi que dans d’autres langues de pouvoir être fécondés par une recherche originale, qui s’opère actuellement en marge des circuits scientifiques agréés ou imposés par les pays anglo-saxons dans tout le monde dit "développé". "

5) Népotisme ethnique

A Londres, celui qui visite le "British Museum of Natural History" apprend que l’histoire de la théorie de l’évolution commence avec Darwin. Lamarck, dont Darwin s’est pourtant largement inspiré, et Buffon sont totalement ignorés ainsi que les précurseurs de génie que furent Vanini, Maillet et Diderot. De la même manière, Thomas Young occulte Champollion dans l’histoire du déchiffrage de la pierre de Rosette qui aurait été bien évidemment découverte par un Anglais, alors que, en fait, elle l’a été par un officier du génie français dénommé Bouchard, en 1799 (10). S’il convient d’établir une relation étroite entre un impérialisme scientifique anglo-saxon ou américain (selon les cas), qui voudrait que la théorie de l’évolution soit une affaire purement anglo-saxonne, dont Charles Darwin serait le seul prophète digne d’intérêt, et les idéologies, les nationalismes et les xénophobies du passé, même récent, on doit aussi reconnaître que ce phénomène d’occultation des sciences non anglo-saxonnes est très sérieusement amplifié dès lors que le monde scientifique choisit délibérément l’anglais pour s’informer sur des découvertes scientifiques majeures présentes ou passées. Mais peut-il en être autrement lorsqu’on confie à d’autres la maîtrise des définitions et des outils de représentation de la connaissance ?

L’attitude actuelle tend à ignorer toute recherche dont les résultats ne sont pas publiés en espéranglais (11). En Europe, dans certaines disciplines, on compte désormais sur les doigts de la main les revues scientifiques spécialisées qui publient dans des langues autres que l’anglais et, même en anglais, la santé de ces revues n’est guère brillante – sauf en Angleterre – même si elles sont diffusées à l’échelle européenne. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’oubli d’anciens travaux importants soit ainsi institutionnalisé tout comme l’est l’ignorance de travaux actuels qui auraient le défaut de ne pas être publiés en espéranglais. Comment ceux qui n’apprendront pas à maîtriser cette langue seconde autant que leur langue maternelle pourraient-ils espérer, dans des domaines de pointe, faire autre chose que d’oublier leur propre tradition de recherche et rester en admiration devant les succès des scientifiques anglo-saxons (qui travaillent dans leur propre langue) en utilisant une langue seconde qui, faute d’être maîtrisée au même degré de finesse que leur propre langue maternelle, ne leur permettra jamais de participer à une compétition mentale dans des conditions strictement égalitaires ? Les travaux de Poincaré, oubliés depuis plus d’un demi-siècle, furent redécouverts lorsque les chercheurs français s’aperçurent enfin que de lire les écrits de ce précurseur de génie aurait pu leur faire gagner un temps précieux dans un thème de recherche ressuscité par les Anglo-saxons qui, eux, citaient Poincaré explicitement ! Il n’est pas rare, désormais, de trouver dans des livres de langue française des références bibliographiques à des articles ou livres en anglais publiés par des francophones, qu’il s’agisse du maître de conférences publiant en anglais pour gagner le respect des équipes ministérielles chargées d’évaluer ses travaux, ou de grands mathématiciens ou physiciens qui ont laissé une trace indélébile dans leur discipline. C’est ainsi que je suis tombé récemment sur une référence au mathématicien Hadamard, figure de proue de l’école française d’analyse fonctionnelle, qui était présenté comme un mathématicien anglo-saxon, avec un pointeur vers un de ses livres qui était, en fait, la traduction anglaise d’un de ses ouvrages écrits en français ! Il ne faudra pas qu’un demi-siècle s’écoule pour que l’on nous dise que Grignard, Arago, Kastler, Pasteur, Claude Bernard et Laplace étaient américains… et nous le croirons ! Plus souvent toutefois, l’occultation des sciences non anglo-saxonnes a lieu par simple omission. Dans le domaine de la biologie, par exemple, les découvertes d’Henri Laborit concernant la structure du cerveau humain et l’élucidation de ses fonctions sont ignorées dans les publications de langue anglaise où le nom de Laborit est presque systématiquement remplacé par ceux de Paul MacLean, Karl Pribram et Wilder Penfield, dont les recherches sont pourtant postérieures à celles de Laborit et dont les conclusions sont directement inspirées par les travaux de ce dernier… Des centaines d’autres contributions de savants non anglophones illustres sont ainsi passées à la trappe dans la littérature scientifique anglo-saxonne, dont l’utilisation exclusive contribue à largement répandre le révisionnisme anglo-américain en matière scientifique, et cela dans l’insouciance générale et la bienveillance béate des milieux scientifiques non anglophones. Dans le cas de la recherche francophone sur le chaos, qui aurait largement bénéficié de la connaissance des travaux de Poincaré, ce n’est pas la croyance naïve en une modernité irréversible et la négligence présomptueuse d’une ancienne discipline qui ont obéré et retardé un développement scientifique majeur, mais bien le fait que, désormais, tout ce qui n’est pas publié en anglais est relégué au rang des vieilles lunes par les chercheurs francophones, y compris bien sûr, tous les travaux publiés en français.

6) Mainmise sur l’édition scientifique

Ceux qui parlent de mondialisation nous trompent. Loin d’assister à une augmentation générale des richesses dans tous les pays, on observe que celles-ci subissent une mainmise croissante des Anglo-américains. Ce qui est vrai sur les marchés financiers l’est aussi dans le domaine de l’édition scientifique, un secteur stratégique dans la mesure où il décide à moyen terme des politiques de la science et la technologie : la publication étant aujourd’hui l’un des objectifs prioritaires du chercheur, celui qui à le pouvoir de décider ce qui doit être publié et ce qui doit rester dans l’ombre possède en même temps la capacité d’orienter de façon significative les sujets de recherche, la façon de les présenter et même, au fond, de les penser. Aujourd’hui, les publications scientifiques s’adossent à un ensemble international et très disparate d’éditeurs, où se côtoient sociétés savantes, presses universitaires et entreprises privées, parfois très puissantes. Dans ce milieu, il semble qu’aujourd’hui, la quête du profit maximal prend nettement le pas sur l’ambition qui était, jadis, de faciliter les échanges entre savants. Or, que constate-t-on ? Trois pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Pays-Bas) détiennent à eux seuls 71,1 % des revues scientifiques à comité de lecture (contre 65,9 % dix ans auparavant). Cette part est sans commune mesure avec leurs investissements en recherche et leur productions scientifique et technique. Inversement, des géants de la science comme le Japon, la CEI, la France et l’Allemagne ne possèdent que 14,9 % des revues scientifiques. Lorsque l’on compare le poids scientifique d’un pays (jugé un peu arbitrairement à sa part de publications scientifiques) au pourcentage de revues qu’il édite, on aboutit à des différences flagrantes : 8,5 % contre 2,5 % pour le Japon ; 5,2 % contre 2,6 % pour la France (12). " La communauté scientifique française maîtrise-t-elle suffisamment les revues dans lesquelles sont publiées ses résultats ? " Cette question de l’OST peut être posée à l’échelle de l’Europe continentale. Il serait toutefois ridicule que les Européens se plaignent de cette situation, entièrement de leur fait. Toutefois, il est évident que ce déséquilibre est le résultat du choix d’une unique langue de publication – l’anglais – qui concentre le plus naturellement du monde l’édition scientifique vers les pays de langue anglaise ou ceux qui sont les plus proches dans leur zone d’influence.

7) Pillage et marginalisation de la recherche non anglo-saxonne

Dans la majorité des cas, les articles de recherche fondamentale sont écrits par des professeurs et chercheurs universitaires et également par des chercheurs de laboratoires publics financés par l’État, c’est-à-dire avec l’argent des contribuables et, beaucoup moins souvent, par des chercheurs de sociétés industrielles privées. Une fois rédigés, les articles sont envoyés aux éditeurs des revues auxquelles les articles sont soumis. Les éditeurs en font des copies qu’ils distribuent aux spécialistes du sujet traité dont le rôle est d’évaluer ces articles et de décider de leur sort. Ils seront ainsi refusés ou acceptés. Quelquefois, des éclaircissements ou des modifications seront exigés en tant que conditions préalables à leur publication. Le fait que l’anglais soit utilisé comme langue de publication dans la plupart des cas entraîne naturellement une concentration du processus d’évaluation dans les pays anglo-saxons dont les chercheurs tranchent sur la forme et le fond des articles, puisque ces deux aspects de la publication scientifique sont indissociables. A de très rares exceptions près, les auteurs ne reçoivent jamais de paiement pour le travail qu’ils ont effectué. Bien au contraire, les périodiques et revues scientifiques qui ont la meilleure réputation publient, presque toujours, à compte d’auteur. Les frais peuvent s’élever à 500, 1 000 ou même 2 000 francs par page. Une partie de cet argent sert quelquefois à payer les spécialistes que les éditeurs consultent pour l’évaluation des articles. Le reste est empoché par les éditeurs. Les revues et périodiques de langue anglaise, qui récoltent la part du lion de cette activité, sont ainsi généreusement " engraissés " par la communauté scientifique internationale. Les bibliothèques de recherche en science fondamentale sont soutenues essentiellement par des fonds publics. Les institutions qui ont produit, à grands frais, sur fonds publics, des résultats de recherche sont ensuite obligées de les racheter à des entreprises privées la plupart du temps. Un consortium de 64 bibliothèques de recherche canadiennes s’est ainsi aperçu que, disposant d’un budget de 50 millions de dollars, il ne pouvait avoir accès qu’à 15% de l’information disponible en ligne, sans parler de la documentation écrite ! A cette situation grotesque, il faut ajouter, pour les pays non anglophones, les coûts tangibles et intangibles de traduction vers l’anglais à la publication et la retraduction dans leur langue nationale de ces mêmes articles à l’exploitation, plus particulièrement dans le cas du travail indispensable d’enseignement et de vulgarisation.

Si ces revues sont vendues, cela ne signifie pas qu’elles soient lues nécessairement. On estime que 90 % des articles publiés dans la plupart des revues scientifiques spécialisées ne sont pas lus et cela, quelle que soit la langue. A cela, plusieurs raisons. Tout d’abord, la spécialisation est telle que la plupart des articles d’une revue pourtant spécialisée peuvent ne pas avoir de relation solide avec le travail qu’un chercheur effectue dans son propre laboratoire. Deuxièmement, la quantité d’informations disponibles est telle qu’il est tout simplement impossible de " couvrir " plus qu’une très faible partie de la littérature existante, même dans une discipline donnée. Troisièmement, en dépit des précautions prises par les éditeurs, il est souvent extrêmement difficile de déterminer la validité et la portée de la plupart des travaux très spécialisés. Le rapport de la Commission française de réflexion et de proposition sur les publications scientifiques en langue française mentionne que, dans le seul domaine de la recherche biologique et médicale, 100 000 articles de fond (dits " primaires ") sont publiés dans le monde chaque année alors que seulement 2 à 300 (soit une proportion de 2 à 3‰ !) sont véritablement originaux et font réellement progresser la recherche.

En Amérique du Nord, la plupart des articles sont écrits par des professeurs d’université qui doivent afficher à leur palmarès un certain nombre de publications annuelles. Il apparaît clairement que ce que l’on fait parfois passer pour un plus grand dynamisme de la recherche aux États-Unis tient en grande partie à une agitation superficielle née du besoin vital de publier des résultats [13]. Puisqu’on pousse les chercheurs à produire, le résultat est quantitatif mais loin d’être toujours de grande qualité, mais le nombre de publications contribue à l’avancement et à la titularisation. Un directeur de département et ses supérieurs hiérarchiques n’ont, souvent, ni les connaissances ni le temps pour confirmer la valeur des articles publiés par un professeur dans un intervalle de temps donné. Bon nombre d’éditeurs de revues scientifiques consultent généralement d’autres professeurs pour déterminer si les articles reçus doivent être publiés. Ces derniers ne peuvent pas consacrer beaucoup de temps à cette activité. Par voie de conséquence, une très forte proportion d’articles, qui sont publiés dans la littérature spécialisée, ne sont d’aucune valeur. Cela explique aussi pourquoi le pourcentage d’articles qui ne sont pas lus est aussi énorme. Ce phénomène est probablement caractéristique de cette fin de XXe siècle. Beaucoup de chercheurs à l’heure actuelle essayent de publier, non pas parce qu’ils ont quelque chose d’intéressant à dire mais pour des motifs extrinsèques tels que l’avancement de carrière, des considérations pécuniaires et la soif de notoriété. Il fut un temps où les scientifiques racontaient sans honte l’histoire de leurs découvertes, même lorsque leurs récits faisaient apparaître la fragilité de leurs prévisions ou l’indécente collaboration de tous les hasards. Ces temps sont révolus et les chercheurs d’aujourd’hui aiment faire croire qu’ils trouvent ce qu’ils cherchent.

Pour Laffollette [8] et Lévy-Leblond [5], la recherche qui fait l’objet de 90 % des publications dites " primaires " est caractérisée par sa médiocrité et son uniformité quand elle ne fait pas l’objet de fraude scientifique pure et simple (13). En Europe, la pression de publier, encore faible il y a trente ans, s’est progressivement accentuée dans un monde où les jeunes gens ayant été formés à la recherche, trouvent de plus en plus difficilement des débouchés, et dans lequel la perception que le nombre, plus que la qualité des publications sera important pour trouver du travail. Dans cette optique, beaucoup de nouveaux " chercheurs " se sont mis à publier en anglais dans l’espoir, souvent erroné, de réussir ainsi une percée de carrière en augmentant, à leurs yeux, leurs chances d’être lus. Ces jeunes deviennent souvent des " chercheurs itinérants " et vont de stage en stage, dont la durée moyenne est, en général, d’un à deux ans. On peut les voir un peu partout autour des universités et des centres de recherche. Le phénomène est international. Ils viennent d’Autriche, des États-Unis, de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni ou du Canada. Ils sont particulièrement visibles au Japon dans la ville scientifique de Tsukuba. Un an au Japon après deux ans de stage en France, un an en Angleterre, ou en Australie avant qu’ils ne se parachutent en Allemagne ou aux États-Unis. Ils contribuent, eux aussi, au phénomène de " pollution " de la littérature scientifique.

En moyenne, on assiste donc à un flux d’informations scientifiques, de qualité très variable, du monde industrialisé vers les pays anglo-saxons. Ce flux, qui n’est pas le résultat direct d’un effort commercial américain, contribue néanmoins largement à la prospérité des maisons d’édition anglo-américaines, qui revendent ainsi les abonnements (14) à leurs revues aux bibliothèques du monde entier. Bien entendu, ce flot, dont l’impact est largement positif pour les Etats-Unis et l’Angleterre, se traduit par des pertes sèches, que le monde de l’édition des autres pays (15) doit ainsi éponger par des prix sensiblement plus élevés, puisque leur lectorat s’en trouve automatiquement réduit.

Pourtant, ces considérations pécuniaires sont relativement négligeables quand on examine les autres conséquences de ce phénomène. A quelques exceptions prés, les périodiques et revues scientifiques anglo-américains deviennent ainsi les dépositaires de l’essentiel de la recherche universitaire. La tentation était grande pour tirer partie de cette situation. Les Anglo-américains n’ont effectivement guère attendu pour exploiter tous les avantages que leur situation privilégiée leur conférait. Tout d’abord, à partir de ces articles, ils rédigent des " indices de citation " qui servent de base pour juger de la valeur des scientifiques, des scientifiques français et francophones en particulier. Actuellement, les indices de citation qui sont jugés être les plus importants sont publiés par l’Institut de l’Information Scientifique des Etats-Unis (ISI (16)). Une étude faite par un professeur de l’université de Montréal et qui remonte à une quinzaine d’années révélait que dans le seul domaine des sciences médicales et paramédicales, plus de 80 % des 1 208 revues répertoriées provenaient de pays d’origine anglo-saxonne. 6 570, soit 790 revues, provenaient des États-Unis et d’Angleterre, alors que la France en comptait seulement 29, le Brésil 4, l’Espagne 3, la Belgique 2, la Chine 2, la Grèce une. Il est facile de constater que tout ce qui n’est pas publié en anglais a une importance très réduite quand il n’est pas complètement ignoré. Les comités universitaires qui utilisent le nombre de citations comme critère pour évaluer un professeur/chercheur sont aveuglés et dans l’erreur. Ce critère doit absolument disparaître dans l’évaluation d’un professeur/chercheur. Les Anglo-américains s’arrogent ainsi la première place en matière de recherche scientifique. Les publications dans les autres langues sont généralement ignorées. Ainsi, Maurice Allais ne reçut le prix Nobel d’économie que très tardivement (en 1988) car tout son travail présenta au jury le problème d’avoir été publié en français. Toutefois, Maurice Allais n’obtint le prix que sur la proposition de Gérard Debreu, son propre élève, qui avait obtenu le prix cinq ans auparavant. Debreu avait poursuivi ses recherches dans les directions fixées par Allais plusieurs années auparavant !

C’est ainsi que les scientifiques anglo-saxons décident, avec la bénédiction des autres pays industrialisés, qui doit être célèbre, dans le domaine de la recherche, et qui ne l’est pas. Comme on l’a vu précédemment, le monde scientifique anglo-américain, qui se retrouve dans l’unique position d’acteur et de jury s’arroge, bien entendu, le premier prix dans tous les cas. Bien sûr, cela ne passe pas inaperçu. Michael Harrison, qui est professeur à l’université de Californie à Berkeley en parlait déjà dans son livre " The Technology War ", publié en 1987 [9]. Cela a pour effet fâcheux de focaliser l’attention du monde scientifique sur les États-Unis et, dans une moindre mesure, sur la fraction du monde industrialisé pour lequel la recherche et l’innovation sont d’importance capitale. Kevin Phillips, qui est un observateur politique et un journaliste très respecté sur la scène américaine déclare que, bien souvent, les compagnies américaines fabriquant des produits à très haute valeur ajoutée décrochent les contrats internationaux, non pas à cause d’une technologie supérieure à celle de la concurrence, mais parce que les clients ont souvent l’impression, par habitude, que les produits américains seront automatiquement plus perfectionnés, plus fiables et plus performants que ceux de leurs concurrents [11], car ils sont tout simplement américains… Les ingénieurs et les représentants commerciaux de Thomson, Airbus, Dassault et de l’Aérospatiale sont en mesure de fournir maints exemples récents pour illustrer les propos de Phillips.

La crédibilité dont jouissent les chercheurs anglo-américains relève du même phénomène. On a pu le voir avec les charlatans qui prétendaient avoir accompli la " fusion à froid de l’hydrogène " en 1989. Cet exemple est loin d’être unique. Le programme de recherche sur la " guerre des étoiles ", lancé en 84 par Ronald Reagan, était de la même veine ainsi que ceux sur l’intelligence artificielle dont les promoteurs déclaraient, il y a quelques années à peine, qu’il serait aujourd’hui possible de construire des ordinateurs qui pourraient penser et apprendre par eux-mêmes ! Le phénomène s’est amplifié au point que l’on peut le qualifier de fraude délibérée. Par exemple, au début d’avril 2000, la société américaine de biotechniques Celera Genomics, créée par Craig Venter, faisait savoir qu’elle avait établi une première séquence complète des gènes d’un être humain. Trois mois plus tard, on apprenait une deuxième fois que le séquençage était achevé, cette fois par les chercheurs d’un consortium public à dominante américano-britannique, dirigé par Francis Collins. Conférence télévisée à la Maison-Blanche, avec roulements de tambour et poignées de main de Bill Clinton aux chercheurs. La nouvelle fit le tour du monde, et l’on put lire partout dans la grande presse que le génome humain était enfin décrypté. Par la suite, les spécialistes découvrirent que le génome avait était si bien décrypté que le décryptage effectif demanderait encore des années de travail [20]… Quant à la séquence de Venter, la première annoncée, elle n’était toujours pas publiée à la fin de l’été, du fait des impératifs du secret industriel… La presse ne dénonça pourtant pas la supercherie de ces annonces et seuls des ouvrages spécialisés la mentionnent ! Malgré cela, la crédibilité des chercheurs anglo-américains semble toujours intacte, conséquence lointaine mais bien réelle, du rôle que le monde continue de conférer à l’anglais dans l’édition scientifique ! En dépit de ce que nous avons vu, le monde industrialisé espère toujours que les chercheurs anglo-américains vont continuer à les faire rêver.

Il existe d’autres conséquences, plus graves et qui ont fait l’objet de plusieurs litiges dont le plus célèbre est certainement celui de l’affaire Montagnier/Gallo à propos de la découverte du virus du SIDA. Lorsqu’un chercheur envoie un article à une revue américaine ou anglaise, l’article est lu par un " éminent " spécialiste qui est chargé d’en évaluer le contenu et de déterminer s’il doit être publié. Ce dernier se trouve ainsi dans la situation du spéculateur à qui l’on confierait des informations privilégiées sur les compagnies dont on peut acheter ou vendre des parts en bourse ! Le délit d’initié est répréhensible dans la mesure où l’information est obtenue de manière illégale. Dans le cas des publications scientifiques, l’information est obtenue alors qu’elle n’est même pas sollicitée ! L’affaire Montagnier/Gallo a révélé le " bout de l’iceberg " dans la mesure où, dans la plupart des cas, aucune poursuite n’est envisageable, du fait que les preuves de culpabilité sont impossibles à établir. En 1983, l’équipe de Luc Montagnier envoya un article à la revue américaine " Science " dans laquelle était annoncée la découverte d’un rétrovirus soupçonné d’être l’agent pathogène du SIDA. Cette article fut lu et évalué par Robert Gallo, qui reçut de l’Institut Pasteur divers échantillons envoyés le 23 septembre 83, par Luc Montagnier. La suite est connue du grand public. Pendant longtemps, l’école dominante en matière de rétro-virologie humaine, c’est-à-dire celle dirigée par Gallo, fit tout pour minimiser les travaux de l’équipe française. " Cette attitude devait peser très lourd sur l’opinion de la communauté scientifique internationale, y compris en France ", déclara M. Maxime Schwartz, directeur de l’Institut Pasteur (Le Monde, 30 décembre 1992, p. 30).

En plus de leurs autres activités, ACM et IEEE (17) sont des éditeurs américains d’un certain nombre de périodiques de très bonne réputation, qui publient certains des meilleurs articles dans le domaine de l’informatique et de l’électronique de pointe. Bien entendu, les équipes éditoriales qui reçoivent des articles non sollicités demandent à un certain nombre de spécialistes de les évaluer. Un professeur travaillant pour une université américaine très réputée, et qui est très souvent sollicité par ces éditeurs pour donner son avis sur d’éventuelles publications, nous confia les propos qui suivent, qui nous permettent de comprendre, entre autres, pourquoi il a souhaité rester dans l’anonymat :

" Au moins 90% des articles que nous recevons ne valent rien. 2 % sont originaux et méritent d’être publiés. 5% sont des développements de travaux antérieurs que nous devons publier également. Enfin, moins de 1% de ces articles donnent des idées sur des nouvelles directions de recherche pouvant quelquefois conduire à des applications commerciales. Nous recevons ces articles en première exclusivité, antérieurement à toute publication. Ils nous arrivent sur un plateau d’argent, écrits dans notre langue, sans que nous demandions quoi que ce soit à quiconque. Comment voulez-vous que nous nous empêchions d’en exploiter les meilleures idées ? Même avec les meilleures intentions du monde, nous ne pouvons nous empêcher d’être influencés, de changer nos objectifs de recherche et d’utiliser les idées les plus prometteuses à notre profit. N’oubliez pas qu’une majorité de ces articles nous vient de l’étranger et que ce qu’ils décrivent n’a jamais fait l’objet de publication antérieure, en anglais ou d’autres langues. D’autre part, nous passons facilement un tiers de notre temps, voire la moitié, à chercher de l’argent pour financer notre travail. Beaucoup d’entre nous n’ont aucune sécurité d’emploi. La concurrence pour les octrois de recherche, qui ont fondu comme neige au soleil ces dernières années, est féroce. Tout le monde essaye de briller, même si ce n’est que dans les apparences. Nos collègues européens ou asiatiques n’ont pas cette obligation et peuvent vraiment se consacrer à leur recherche scientifique et produire quelque chose. Dans ce contexte, vous pensez bien que nous allons exploiter toute idée intéressante pour laquelle on sollicite notre avis. Il est arrivé à certains de mes collègues de refuser la publication d’un article, lorsqu’ils voulaient " pirater " son contenu de façon à s’attribuer l’antériorité d’une idée qui les intéressait particulièrement. Toutefois, dans la plupart des cas, ça n’est même pas nécessaire. Nous approuvons la publication de ces articles mais notre réseau de contacts avec l’industrie nous permet d’exploiter les meilleures idées et d’en tirer les bénéfices commerciaux en premier. Nous ne sommes pas des saints. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Dans la quasi-totalité des cas, on ne peut même pas nous accuser de plagiat faute de preuves. Gallo a perdu dans ses démêlés avec l’Institut Pasteur, car il avait reçu des échantillons, parce qu’il y avait une trace matérielle. Dans la plupart des cas, seule compte l’information, qui est dématérialisée par essence. Si vous faites la copie d’un logiciel existant, vous violez les droits d’auteur. Si vous volez une idée à quelqu’un alors que celle-ci n’a pas encore fait l’objet d’une publication antérieure et que vous travaillez dans le même domaine de recherche que celui à qui vous l’avez volée, comment voulez-vous que ce dernier soit en mesure de prouver quoi que ce soit ? "

L’usage de l’anglais comme outil de définition et de représentation de la science donne naturellement une plus grande visibilité aux travaux scientifiques des peuples anglophones et, parallèlement, marginalise ceux des autres, et cela d’autant plus bien sûr que ces travaux sont justement rédigés en anglais et que, en conséquence, ils doivent se mouler aux exigences anglophones en matière de forme et de contenu. Dans la mesure où ce sont effectivement les pays anglophones qui déterminent ainsi les normes de " la bonne science ", il est donc naturel que la science des pays anglophones apparaisse ainsi " supérieure " à celle des autres. Il est important de noter que les chercheurs étrangers se sont rendus ainsi très vulnérables. Tant que les chercheurs étrangers accepteront consciemment ou inconsciemment cette infériorité structurelle en ayant recours à l’anglais comme outil de description de leur travail, ils ne pourront pas pleinement le valoriser et, par conséquent, solliciteront les conseils de leurs " maîtres " anglo-américains en estimant leur collaboration essentielle. Ils seront prêts à leur communiquer tous les détails de leurs recherches, un peu comme l’étudiant de troisième cycle communique le résultat de ses travaux à son directeur de thèse, pour impressionner favorablement ce dernier qui, bien sûr, a son nom sur toutes les publications, même quand tout le travail d’investigation a été fait par l’étudiant. Monsieur Alain Fournier-Sicre, qui a travaillé longtemps pour l’antenne hollandaise de l’Agence spatiale européenne me confiait les propos suivants :

" Nous avons de nombreux projets de coopération avec les Américains dans le domaine spatial, des collaborations multilatérales avec l’Europe et bilatérales avec la France. Dans tous les projets, les Américains demandent généralement toutes les données techniques, même celles dont ils n’ont aucun besoin, et les obtiennent sans aucune difficulté. Personne, apparemment, n’a l’idée que toutes les données que nous leur fournissons sont précieuses et qu’elle sont le résultat d’années de recherche. Les Américains n’ont strictement aucun besoin de faire de l’espionnage industriel pour savoir ce que nous faisons. Il n’ont qu’à demander ce qui les intéresse. C’est aussi simple que cela. Nos ingénieurs, nos chercheurs et nos administrateurs se sont tellement auto-infériorisés qu’ils croient les Américains tellement plus avancés que nous dans le domaine spatial. Ils ne cherchent même pas à se protéger. Les informations que les Américains récupèrent ainsi leur épargnent des années de recherche et les aident à consolider leur position dans le domaine spatial et dans la perception que le monde extérieur a de leurs travaux. "

D’autre part, beaucoup de prétendues " innovations " américaines ne sont souvent que le fruit d’une judicieuse mise en scène et d’un discours techniciste qui n’apportent, en définitive, pas grand chose de nouveau [12]. On le voit particulièrement en informatique et dans les biotechniques, fers de lance de l’industrie américaine de pointe. Elles n’en jettent pas moins de la poudre aux yeux des observateurs obsédés par l’étiquette " High Tech " qui est caution de sérieux et de qualité. Il serait beaucoup plus difficile pour les Américains de convaincre les foules si l’outil de présentation, actuellement l’anglais, était une langue étrangère qui, par définition, n’est jamais parfaitement maîtrisée…

On est en droit de se demander si le litige Montagnier/Gallo aurait pu faire surface si les chercheurs français avaient publié leurs travaux en français. Cette question, que je ne suis pourtant pas le seul à m’être posé, ne semble même pas avoir effleuré tous ceux qui se sont occupés de cette affaire. Il est pourtant évident que la langue utilisée, ainsi que le pays où les travaux ont été initialement publiés, ont eu une importance capitale dans l’émergence du contentieux. Si toutes les publications de l’équipe de Montagnier avaient été faites en français en France, le problème de l’antériorité de la découverte du virus du SIDA ne se serait même pas posé. L’Institut Pasteur n’aurait eu aucun mal à prouver très rapidement l’utilisation illégale de ses souches virales et toucherait 100% des bénéfices rapportés par les brevets que la découverte du virus lui a ainsi permis de déposer, sans que ces bénéfices ne soient grevés de frais d’avocats et de justice.

Au Japon, on peut constater que les chercheurs japonais qui reçoivent des deniers publics sont souvent dans l’obligation contractuelle, lorsqu’ils veulent et qu’ils peuvent légalement publier leurs travaux, de les communiquer en priorité à des journaux et revues scientifiques publiés au Japon, en japonais. Ces derniers n’acceptent et ne publient que les meilleurs articles décrivant des travaux qui contribuent réellement au développement scientifique et technique, dans la discipline considérée. Les articles qui sont refusés sont généralement traduits en anglais par leurs auteurs qui cherchent alors à les publier dans des revues américaines ou européennes. Cette pratique n’a pas augmenté le nombre d’abonnements aux revues scientifiques japonaises des bibliothèques étrangères (à l’exception de la Chine et de la Corée), mais elle a accompli l’équivalent. Bon nombre de succursales de compagnies étrangères et de délégations gouvernementales diverses traduisent sans relâche pratiquement tout ce qui est publié en japonais dans les domaines scientifique et technique. Les Japonais sont les premiers bénéficiaires de cette activité, car c’est souvent eux qui effectuent ce travail de traduction qui est, comme il se doit, très bien rémunéré (18). Il implique d’être bilingue et d’avoir des connaissances techniques très spécialisées. De plus, la publication en langue japonaise permet tout simplement de communiquer les informations les plus intéressantes à la fraction des chercheurs et ingénieurs japonais initiés au sujet de la manière la plus efficace possible. Son but n’est pas d’exclure la traduction et la diffusion de l’information aux puissances industrielles concurrentes, mais elle introduit un délai qui est souvent suffisant pour que l’exploitation des résultats publiés puisse être démarrée, en priorité, par un homologue japonais quand ce n’est pas par l’auteur de l’article lui-même. Le problème d’antériorité vis-à-vis de chercheurs étrangers concurrents est ainsi évité et les bénéfices éventuels sont immédiatement réinjectés dans l’économie japonaise. L’argent du contribuable est ainsi utilisé de manière optimale. Il n’importe pas à un pays producteur de connaissances de payer le coût de la diffusion du savoir dans une langue autre que sa langue nationale, mais bien aux utilisateurs des nouvelles idées scientifiques…

Jean-Marc Lévy-Leblond nous rappelle qu’une des conséquences de l’anglomanie dans les sciences a pour fâcheux résultat, chez les chercheurs français, de négliger ou d’ignorer les travaux de leurs homologues publiant en français, qu’ils soient contemporains ou plus anciens. Il indique, par exemple, qu’une meilleure connaissance des travaux séculaires d’Henri Poincaré, écrits en français bien sûr, aurait pu, il y a quelques années, donner aux chercheurs français une avance certaine dans le domaine si couru du chaos. " Écrire la science en français, peut-être, mais la lire en français (entre autres), sûrement ! " (sic). L’exemple contemporain de Maurice Allais, l’oublié du Nobel jusqu’en 1988, qui a été cité précédemment, le confirme pleinement.

L’intolérance des dominants nous amènerait, à elle seule, à rejeter l’idée d’une langue scientifique unique. En effet, les étrangers non anglophones ne sont pas accueillis les bras ouverts. Ils ne peuvent publier dans les revues américaines que des textes qui vont dans le sens des théories en vogue dans les pays anglo-saxons. Les idées des grands novateurs comme Lavoisier, Pasteur ou Sadi Carnot, seraient pillées ou rejetées. Passer sous de telles fourches caudines, n’est-ce pas payer trop cher une notoriété, qui ne peut être alors que de pauvre aloi ?

8) Des conséquences désastreuses pour la Francophonie

Pour le chercheur hollandais ou suédois qui vient dans un pays francophone du nord participer à un congrès scientifique, le fait que la langue de travail et de publication soit l’anglais peut passer assez facilement inaperçu. Il en va tout autrement pour leurs homologues vivant dans les pays membres de la Francophonie en dehors de l’Europe francophone. Les chercheurs de ces pays, dont la proportion aux colloques scientifiques internationaux est souvent encore assez faible, ne représentent pas moins d’une quarantaine de pays. Le statut du français dans les pays de la Francophonie est très variable. Très souvent, le français cohabite avec d’autres langues nationales ou officielles. Pour beaucoup de ces pays, le français a été adopté ou maintenu, comme langue officielle ou nationale, par choix délibéré, parce qu’il leur donnait une ouverture internationale. Dans les anciennes colonies françaises, le français ne s’est pas maintenu par simple habitude mais par une volonté déterminée de l’élite intellectuelle et politique, qui voulait conserver à leur pays une ouverture sur le monde grâce à une langue à laquelle ils conféraient un statut international. Un étudiant sénégalais de l’École Polytechnique de Montréal nous l’explique :

" Ce n’est pas à cause de l’existence de vagues ambitions néocolonialistes chez certains Français, ni à cause d’habitudes laissées par l’ancienne présence européenne, ni parce que la France peut, de temps en temps, peser dans la balance politique et économique de certains pays, que le français a été maintenu au Sénégal, au Gabon ou au Congo. Considérez l’immense Indonésie qui était colonie hollandaise et où le hollandais, en une génération, a presque complètement disparu ! Le français a été conservé en Afrique noire parce qu’on estimait que, sans effort supplémentaire de notre part, il nous donnait une fenêtre sur le monde et dans tous les domaines. Les langues que nous parlons en Afrique, dans l’intimité de nos foyers, n’ont pas cette qualité, même sur notre propre continent africain ! "

Écoutons un haut fonctionnaire du gouvernement malgache.

" J’ai fait toutes mes études supérieures en France et j’ai un diplôme d’une des grandes écoles de Paris. Durant mes deux dernières années en France, certains des cours offerts par l’école étaient enseignés en anglais. Je connaissais d’autres Malgaches à Paris qui avaient également intégré d’autres grandes écoles. C’était pareil chez eux. Leur réaction était la même que la mienne. Nous avions le sentiment que, si un cours était enseigné en anglais par un professeur français, c’est que le français n’avait pas la souplesse suffisante ou la structure nécessaire pour aborder le sujet traité. Si le cours était enseigné par un chercheur anglophone – travaillant à l’école à titre temporaire le plus souvent – notre conclusion était que leurs équivalents français n’existaient pas. Dans les deux cas, mes camarades et moi nous demandions sérieusement ce que nous étions venus faire à Paris, dans la mesure où nous considérions la France au rang des nations les plus avancées dans notre spécialité… Certains de ceux qui ont suivi la même filière que moi sont devenus professeurs d’université à Madagascar. La plupart d’entre eux conseillent maintenant à leurs étudiants, qui expriment le désir de poursuivre leurs études supérieures à l’étranger, de partir aux Etats-Unis ou en Angleterre. Ils se sont mis, eux aussi, à publier en anglais et s’abonner aux revues scientifiques anglo-saxonnes car, si les chercheurs français eux-mêmes ne lisent plus les publications en français, pourquoi devrions-nous, nous, continuer à faire de la science en français alors que, aux yeux des Français eux-mêmes, il ne s’agit plus que d’une science au rabais ! "

A lui seul, les activités de l’IGBMC (Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire) qui a été construit il y a quelques années sur le parc d’innovation technologique d’Illkirch, près de Strasbourg, produit le tiers des publications françaises dans " Cell " et " Nature ". L’un des périodiques est américain et l’autre est anglais. Ainsi les revues de langue française équivalentes, qui devraient normalement diffuser ces articles en priorité, deviennent les parents pauvres francophones du monde de l’édition scientifique. Malheureusement, les problèmes ne s’arrêtent pas là. Très souvent, les équipes éditoriales des revues françaises de vulgarisation (telles que " La Recherche ") doivent ainsi " courtiser " des chercheurs travaillant aux États-Unis pour écrire leurs articles, alors qu’elles pourraient obtenir tout près ce qu’elles ont à rechercher bien loin. Des exemples de cette situation aberrante sont fréquemment recensés.

La commission française de réflexion sur les publications scientifiques en langue française, présidée par Jean-Louis Boursin, qui avait remis son rapport en 1994, avait indiqué que, dans l’évaluation des chercheurs du CNRS, les publications en langue française sont classées à un niveau très inférieur à celui des publications en langue anglaise. Le rapport confirme que ce sont bien les enseignants/chercheurs francophones du Maghreb, d’Afrique noire et du Québec qui soulignent à leurs homologues français, avec une irritation et un mépris de plus en plus grands, qu’ils sont eux-mêmes les principaux fossoyeurs du français comme langue scientifique.

9) La mise en place des monopoles du savoir

Il est intéressant d’étudier l’évolution des pratiques dans des disciplines où les questions de nomenclature sont essentielles. En effet, dans le domaine de la botanique, par exemple, on constate, petit à petit, une volonté de plus en plus affirmée de conférer un caractère officiel et international aux appellations anglo-saxonnes. En d’autres termes, il s’agit là d’une véritable tentative de la part des anglophones de, non seulement imposer leur langue à toute la planète, mais aussi de lui donner un caractère transcendant, sans toutefois exclure les arrières pensées commerciales. Le latin occupait traditionnellement ce rôle dans la botanique et avait été choisi pour des raisons purement techniques. En effet, n’étant la langue de personne, son usage obligatoire dans les nomenclatures permettait de minimiser les publications intempestives et indésirables utilisant des noms autres que des noms latins. En 1988, lors d’un congrès à Berlin, on avait déjà évacué autoritairement le français qui était jusqu’à cette date l’une des langues officielles du code (et la langue d’origine du code). Il est clair que la tendance est désormais à l’évacuation du latin au profil de la seule langue anglaise. Désormais, lorsqu’on voudra être précis, par exemple dans les flores françaises, il faudra employer non plus "Pinus cembra" pour l’arole, mais "Arolla pine", l’amanite tue-mouche sera désormais désignée par "Fly agaric" au lieu de "Amanita muscaria". Pour éviter les publications intempestives, il a donc fallu penser à une disposition supplémentaire pour tourner la difficulté : inventer la notion d’enregistrement de la publication (19). Seulement voilà, tel que le mécanisme est proposé, tout le contrôle serait dès le départ dans les mains des Anglo-saxons. Quoi de plus naturel, en effet, qu’un domaine utilisant la langue anglaise en exclusivité, soit sous la houlette d’un organisme anglo-saxon ? Dans le nouveau système envisagé, ce sont donc eux qui distribueraient les autorisations relatives aux demandes recueillies dans chaque pays pour enregistrer de nouvelles espèces par l’intermédiaire de tel ou tel institut reconnu par eux et répondant à leurs seuls critères, tout en se réservant le droit d’entériner l’enregistrement … ou de le refuser. Cela équivaudrait à une prise en main de l’ensemble du système de publication des noms de plantes et organismes assimilés, en fait de tout le règne vivant, car d’autres propositions sont faites simultanément par ces mêmes Anglo-saxons pour remplacer tous les codes de nomenclature par un code unique, dit Biocode, un code d’où le mot " international " a d’ailleurs été délibérément supprimé. On devine les implications d’un tel système sur d’éventuels brevets concernant des médicaments extraits de plantes dont les noms " officiels " n’auraient pas enregistrés et qui pourraient ainsi être invalidés (20)… Il faut reconnaître que les anglophones manoeuvrent très habilement pour conforter leur position en utilisant souvent des techniques furtives qui fixent l’attention sur une proposition innocente, et apparemment utilitaire, tandis que l’objectif recherché est l’appropriation en amont et en aval de tous les mécanismes et activités qui permettent de percevoir l’équivalent d’un impôt sur toute valeur ajoutée par des travaux effectués n’importe où sur la planète, dans quelque domaine que ce soit…

10) Mimétisme compulsif

Il est clair que les modèles d’organisation pour la recherche sont de plus en plus inspirés par ce qui se fait dans les pays anglophones et plus particulièrement aux États-Unis. En France, par exemple, la réforme de la recherche dans les années 70 était basée sur une adoption partielle du modèle américain, mais cette tendance se poursuit. L’un des problèmes principaux est la dévalorisation de l’enseignement, la valeur d’un professeur étant proportionnelle au nombre de publications. La recherche est ainsi appauvrie car, à court terme, elle a pour objectif de publier un maximum. Cela entraîne un abandon des recherches nécessitant des investigations longues et incertaines. En sciences de la Terre du moins, fini le méticuleux travail de terrain ! On privilégie les travaux conceptuels, souvent fondés sur la seule réflexion à partir de la littérature existante, et appliqués à des sujets suffisamment amples pour ne pas pouvoir faire l’objet de vérifications expérimentales avant longtemps. Si le chercheur ne triche pas sur ses résultats, il triche sur le choix de son sujet et sur son cadre d’expérimentation. On favorise aussi les signatures multiples, chaque signature comptant pour l’addition des publications examinées par la hiérarchie, à l’université comme au CNRS, car les experts chargés d’évaluer, à l’université comme au CNRS, se contentent trop souvent d’additionner. Un boulier (ou une balance) ferait souvent tout aussi bien l’affaire … Il faudrait ajouter qu’à Marseille, un président d’université utilise exclusivement les "citation index" américains pour établir le classement de ses professeurs, à l’exclusion de tout autre critère. C’est un peu comme à la télévision ; celui qui est le plus cité est le plus populaire et tant pis pour ceux dont les Américains n’ont pas entendu parler…

La langue unique préside également à la réorientation automatique des recherches vers des activités qui sont dans la ligne des objectifs industriels anglo-saxons. En France, par exemple, les budgets de recherche publique pour 2001 sont très largement dans la ligne des priorités anglo-saxonnes bien qu’il s’agisse de budgets établis par des instances ministérielles ne travaillant sous aucune contrainte américaine. La plupart des budgets de recherche des pays industrialisés sont fréquemment des calques des budgets de recherche américains en dépit du fait que ces budgets sont proposés par des " experts " et approuvés par des hauts fonctionnaires travaillant " en toute liberté ". Ce mimétisme compulsif a des conséquences désastreuses car il débouche sur des programmes d’inspiration concurrentielle mais qui ne peuvent s’inscrire dans une logique véritablement innovatrice. Dans les faits, les budgets suivent les tendances telles qu’elles sont perçues ailleurs mettant ainsi les chercheurs en position implicite de suiveurs les condamnant ainsi, dans la plupart des cas, à des contributions essentiellement techniques.

11) Le paradoxe de l’usage de l’anglais comme facteur d’occultation des activités de recherche industrielle dans les pays non anglophones

ILOG est un éditeur de logiciels français qui, depuis belle lurette, exclut totalement la langue française de ses logiciels et de ses manuels d’utilisation, en France même, pensant ainsi pouvoir plus facilement conquérir les marchés internationaux. Cette pratique occulte complètement sa visibilité à l’extérieur comme à l’intérieur des frontières du pays tant et si bien qu’il est facile de rencontrer, dans les universités françaises, des professeurs d’informatique qui croient, dur comme fer, qu’ILOG est une compagnie cent pour cent américaine (21).

Les sociétés Cosmosbay (banque à domicile), Emme Interactive (cédéroms éducatifs et culturels) ont leur seule domiciliation en France, tout comme les sociétés très innovatrices ILOG ou O2 Technology. Là aussi, pour être prises au sérieux par les Français et les responsables gouvernementaux, tout autant que pour diminuer leurs propres complexes d’infériorité, les noms, les désignations et l’essentiel de leurs produits sont en anglais, diminuant encore plus leur visibilité à la fois sur les plans national et international, puisqu’elles sont souvent assimilées à des compagnies américaines, contribuant ainsi à l’affaiblissement de la perception que l’on a, à l’étranger, des contributions techniques de l’Hexagone en matière d’informatique. Se référant au succès commercial de sa propre société, Pierre Haren, PDG d’ILOG déclarait: " Le critère d’une entreprise réussie est son impact sur le monde ". Le seul petit problème que pose cette compagnie, comme nous l’avons vu, c’est qu’elle renforce la réputation de l’informatique américaine puisque beaucoup d’informaticiens français pensent que la société ILOG est une entité américaine… De ce fait, elle contribue à l’affaiblissement de la perception du tissu informatique francophone, français et européen en général. L’étudiant informaticien ne voit pas en ILOG une société installée au Val-de-Marne. Au contraire, elle se dilue dans l’ensemble des innombrables sociétés de la " Silicon Valley " et c’est elle seule qu’il perçoit comme le futur tremplin d’une carrière réussie [18]. Ecrire la science et décrire les techniques développées par les francophones en français, c’est leur donner une représentation pour nous tous, c’est-à-dire les rendre présentes. En anglais ou une langue autre que le français, leur représentation nous échappe et ce manque les rend absentes à leur propre environnement : à nous-mêmes et, par conséquent, aussi aux autres. Cela se vérifie expérimentalement, comme nous l’avons vu.

12) Monopole sur le marché international de la formation

En Europe, chaque année, les universités anglaises sont prises d’assaut. C’est le passage quasi-obligatoire de milliers d’élèves ingénieurs français et autres Européens qui sont sur le point d’obtenir leur diplôme pour prouver qu’ils parlent la " langue des Maîtres " alors que, à de rares exceptions près, les cours qu’ils suivent sont de pâles copies de ce qu’ils ont déjà étudié et qu’ils y perdent leur temps ! En dépit d’atouts tangibles inexistants, le séjour en Angleterre et l’infériorisation qui en résulte est une étape du parcours de notre élite technicienne prescrite de manière quasi obligatoire par nos dirigeants et nos chefs d’entreprise. Les Anglais exploitent d’ailleurs nos tendances masochistes de manière très habile et emploient souvent à plein temps des agents de recrutement qui sillonnent l’Hexagone ainsi que d’autres pays, faisant la promotion des établissements auxquels ils sont rattachés en utilisant à peu près toujours les mêmes arguments, surtout d’ordre linguistique. La connaissance de l’anglais est censée faire de nous des citoyens " européens " et " internationaux ". En fait, le séjour en Angleterre crée surtout le réflexe de s’exprimer automatiquement en anglais avec des anglophones et de maintenir le francophone natif (et bien d’autres) dans un état d’infériorité admise par rapport à l’anglophone natif. Les Français ne font pas exception en la matière bien que ce réflexe ait des conséquences graves, mais il s’agit essentiellement d’un pèlerinage correspondant à une nouvelle religion. Tous les cadres de la succursale parisienne de la firme de consultants Arthur-Andersen sont envoyés en formation à Chicago. Il serait plus économique de les former à Paris, mais le but réel de l’opération est un pèlerinage, un endoctrinement (22). Dans le temple des " Headquarters " de Chicago, le nouvel employé apprend à respecter ses maîtres et à appliquer leur philosophie. L’usage de l’anglais est également imposé, naturellement pour ainsi dire, puisque le stagiaire est aux États-Unis, souvent mélangé à des stagiaires en provenance d’autres pays, avec lesquels il peut ainsi " communiquer ". La compagnie ne lésine pas sur la qualité de ses conférenciers et une débauche d’outils audiovisuels est déployée, dont le but est non seulement de convaincre, mais aussi de court-circuiter l’esprit critique des stagiaires. Le but n’est pas de faire de ces derniers des Américains mais de les mettre au service des intérêts américains.

De plus, les Américains et les Anglais ont habilement noyauté de nombreuses organisations chargées de promouvoir les échanges estudiantins entre les divers pays d’Europe, qui ne fonctionnent qu’en anglais, et qui demandent aux établissements concernés de leur fournir des catalogues rédigés dans cette langue uniquement. Ils exercent indirectement une pression auprès des universités et écoles d’ingénieurs situées dans des pays non anglophones pour qu’elles offrent des cours et même des cursus complets en anglais ! L’une des dernières trouvailles anglo-saxonnes est basée sur l’enseignement à distance, dont les principes sont habilement exploités pour vendre du vent et de l’anglais. Créée par décret royal en 1969, " l’Open University " est aujourd’hui la plus grande des universités britanniques. Plus de 2 millions de personnes ont suivi ses cours et 150 000 ont obtenu ses diplômes universitaires. Spécialisée dans l’enseignement à distance, elle est censée dépêcher sur place les services d’un assistant (tutor) à partir d’une dizaine de personnes mais, en fait, elle distribue des cédéroms d’enseignement prétendument interactif (dont le prix de revient est négligeable) et offre essentiellement des services en ligne via Internet. Bien entendu, tous les cours sont en anglais.

Ce sont ainsi des milliards de francs, d’euros ou de dollars qui sont ainsi drainés chaque année par les universités et instituts de formation anglo-saxons aux dépens de leurs équivalents francophones et autres instituts non anglophones. En reconnaissant explicitement ou implicitement UNE langue scientifique internationale, on a déchu les autres de ce rôle et redirigé les jeunes, intéressés par un complément de formation à l’étranger, vers les pays anglo-saxons, en quasi exclusivité. On a, par le même coup, porté atteinte au prestige des formations dispensées par les non anglophones et mis en doute leur valeur dans la mesure où elles étaient ainsi désertées par les étrangers. Certaines institutions dans les pays scandinaves, bientôt suivies par des universités d’autres pays d’Europe du nord (23), ont, pour pallier cette situation, commencé à offrir des cursus de formation partiellement ou entièrement en anglais. Elles n’ont pas réalisé que les étudiants internationaux ont pleinement conscience que la qualité de la langue véhiculaire est automatiquement associée à la qualité de l’enseignement, tel qu’il est perçu à l’étranger et que l’enseignement qu’elles offraient en anglais ne pourrait jamais qu’être un sous-produit de l’enseignement qu’elles dispensent dans leurs langues nationales respectives, ce dont les étrangers ont parfaitement conscience. Au lieu d’attirer les meilleurs, elles ont attiré les étudiants les plus médiocres qui sont surtout désireux de faire du tourisme universitaire aux frais de programmes européens tels que "Comenius", "Erasmus", "Grundtvig", "Lingua" et "Minerva" qui sont censés promouvoir l’éducation " à l’européenne " et les échanges visant à l’émergence, chez les jeunes, d’une " conscience " européenne.

Les tendances actuelles

D’après les derniers chiffres publiés par GlobalReach (24), l’année 2000 a été celle où le contenu de langue anglaise de toute l’information circulant sur Internet est tombé sous la barre des 50%. Alors que l’usage du réseau se répand, ce dernier devient de plus en plus multilingue. Internet est né en anglais mais il devient évident que ceux qui ont cherché à faire sa promotion en anglais seulement ont ralenti sa pénétration. Une fois de plus, nous pouvons constater que l’adaptation aux conditions locales de n’importe quel outil conditionne sa diffusion internationale, et cela d’autant plus qu’il s’agit d’un outil destiné à faciliter la communication.

Il est bien connu que tous les commerçants qui veulent accroître leurs parts des marchés internationaux doivent utiliser la langue de leurs clients. Il y a une quarantaine d’années, cette approche assura le succès de firmes telles qu’IBM. IBM traduisait tous les manuels techniques, offrait des séminaires et de la formation dans plus de vingt langues différentes et en vint même jusqu’à traduire les textes des boutons des panneaux de commande de ses ordinateurs. Là où les mots et les désignations étrangères manquaient, IMB inventa des nouveaux mots tels que " ordinateur ". Il est important de noter qu’IBM n’offrit jamais le meilleur de la technique. Les machines commercialisées par IBM offraient des performances médiocres par rapport à celles de ses concurrents et leur usage était souvent beaucoup plus compliqué. Par exemple, l’ordinateur 5000 de Burroughs, qui fut annoncé au tout début des années 60, utilisait des techniques beaucoup plus avancées que ses homologues d’IBM. Pourtant, Burroughs, avec ses unités de traitement plus rapides et ses logiciels beaucoup plus conviviaux, n’avait que 8% du marché lorsque ce fabriquant occupait pourtant la deuxième place de constructeur d’équipements informatiques à l’échelle mondiale…

Dans la foulée d’IBM, l’adaptation aux diverses langues des clients internationaux explique aussi, en grande partie, le succès de Microsoft. Probablement inspiré par les pratiques de la compagnie Apple, Microsoft s’efforça très vite de fournir ses systèmes d’exploitation et ses logiciels d’application dans la langue de ses divers clients. Déjà en 1995, Microsoft avait déjà plus de 60% de son marché à l’extérieur des Etats-Unis. Peu d’analystes se rendent compte que, en dépit de très sérieux problèmes de qualité, le fait que Microsoft se soit toujours plié à la langue de ses clients a assuré son succès commercial. Même lorsque la société Microsoft a été accusée d’être en situation de monopole et de pratiques commerciales douteuses, elle est demeurée la seule qui soit vraiment à l’écoute de ses clients internationaux en leur fournissant des outils logiciels leur permettant de continuer à fonctionner dans leurs langues respectives.

Beaucoup de sociétés de la " nouvelle économie " se sont rendu vite compte de l’importance des langues autres que l’anglais. Très tôt, la société Yahoo, par exemple, adapta ses moteurs de recherche et ses services en ligne aux besoins de ses clients internationaux en traduisant de manière systématique toute l’information textuelle, en changeant le format de ses écrans d’accueil et en indexant les compagnies étrangères dans leurs langues nationales respectives, rejetant toujours toutes les demandes faites quelquefois par certaines industries (25) de mettre sur ses serveurs français des informations en anglais. Cette approche a payé. Cinq ans après ses débuts, Yahoo était déjà installée dans 24 pays…

L’usage de l’anglais sur Internet

Internet est censé faciliter la communication et pas de la freiner. Pourtant, il est surprenant de constater que beaucoup de ceux qui utilisent Internet pour la communication scientifique pensent que l’usage exclusif de l’anglais est une condition nécessaire pour que l’on puisse tous se comprendre et aplanir nos différences sur la scène planétaire. La langue anglaise est la langue maternelle de 6% de la population mondiale tout au plus et l’on estime aujourd’hui que pas plus de 4% de la population mondiale maîtrise vraiment cette langue en tant que langue seconde. Ceux d’entre nous qui voyagent beaucoup s’aperçoivent rapidement que " l’anglais courant " dans les pays non anglophones est juste un mirage. Si l’anglais s’avère assez souvent suffisant pour réserver une chambre d’hôtel, pour commander dans un restaurant ou indiquer aux chauffeurs de taxis où nous voulons aller, il ne nous permet pas d’aller au delà de nos besoins de communication les plus élémentaires. L’anglais peut être utilisé comme langue scientifique internationale mais ceux d’entre nous qui assistent aux congrès scientifiques internationaux peuvent-ils honnêtement dire que les conférenciers dont la langue maternelle n’est pas l’anglais peuvent se faire comprendre aussi bien que les Anglo-américains ? A quelques exceptions près, il est facile de remarquer qu’ils ont beaucoup plus de difficultés pour répondre aux questions quand leurs travaux sont critiqués et leur utilité mise en doute. Enfin, sommes-nous aveugles au point de ne pas constater l’existence du " syndrome de l’après-conférence " qui regroupe les participants venant des pays non anglophones, chacun dans sa langue nationale et qui, réservés et prudents une minute avant, redeviennent brusquement volubiles dans leur langue maternelle pour échanger librement leurs impressions et leurs commentaires ?

Dans les sciences exactes et en technologie, quand les présentations Powerpoint peuvent compenser les difficultés d’élocution dans la description d’un montage expérimental, d’une usine pilote ou d’un système d’équations correspondant à un phénomène physique, l’usage de l’anglais ne semble pas constituer un trop gros problème mais pouvons-nous espérer d’un spécialiste en sciences sociales, d’un grand historien ou d’un professeur de littérature de pouvoir présenter son travail en anglais de manière aussi détaillée et convaincante que s’il le faisait dans sa propre langue maternelle, qui est aussi la plupart du temps aussi sa langue de travail ? Bien sûr que non ! Jacques Derrida avait l’habitude de donner ses conférences en anglais aux Etats-Unis jusqu’à ce que ses auditoires lui demandèrent spontanément de s’exprimer en français. Bien qu’ils ne comprenaient pas parfaitement le français, Derrida leur était beaucoup plus intelligible en français dans la mesure où ils étaient déjà familiarisés avec son travail. Plus un message est élaboré et complexe, plus sa rédaction doit être entourée de soins attentifs. L’utilisation d’une langue étrangère dont la maîtrise est forcément inférieure à celle de la langue maternelle ne peut que déformer, simplifier et dégrader la qualité du message. Il serait extrêmement naïf de penser que la communication internationale n’est pas limitée par les barrières linguistiques bien que l’usage d’une ou plusieurs langues étrangères puisse être spontané. Ceux qui ne sont pas conscients de ce problème ne comprennent pas que l’usage d’autres langues entraîne des vues et des représentations différentes. Une telle attitude est typique des monolingues. Ces derniers ne réalisent pas que la langue n’est pas neutre et que la traduction implique le passage à un autre système de coordonnées. Il peut être difficile de communiquer dans une langue "B" des opinions et des connaissances acquises dans un langue "A" étant donné que les points de repères et les représentations de la connaissance peuvent considérablement changer en passant de "A" à "B". Comment pouvons-nous espérer qu’un grand poète, un grand philosophe, un grand sociologue ou psychologue soit capable de communiquer l’essence véritable de sa pensée en ayant recours à un outil de communication qui ne permet pas forcément de la représenter ? Exprimer la connaissance dans un langage différent de celui qui a permis de l’élaborer peut entraîner un risque de distorsion de l’information. Essayer de réduire l’expression à une seule langue équivaut à la destruction de toutes les autres expressions qui ne sont pas natives à cette langue. De plus, la culture et les valeurs sont souvent associées à la langue. En adoptant une seule langue pour la communication internationale, nous devons automatiquement prendre la culture et les valeurs qu’elle sous-tend comme points de repère pour nous exprimer. Si mon message n’est pas natif à cette langue, il s’en trouvera forcément dégradé. Dans de telles conditions, vouloir communiquer avec le plus grand nombre n’est-il pas équivalent à ne plus communiquer du tout ?

En fait, la seule notion de langue " internationale " est un produit typique de l’impérialisme occidental et d’un universalisme défini à l’européenne dont l’impérialisme linguistique nord-américain n’est qu’une excroissance. D’autre part, la perspective d’un langage mondial qui mettrait tout le monde sur un pied d’égalité n’est que pur mirage. Pouvons-nous jamais espérer que ceux dont l’anglais n’est pas langue maternelle pourront le maîtriser comme les anglophones natifs ? Bien sûr que non !

Les Chinois en ont assez d’entendre les représentants de l’" Internet Society " leur parler de mondialisation et d’internationalisation. Les Chinois, comme beaucoup d’autres nations orientales, se demandent pourquoi certaines personnes osent parler d’un Internet " international " tant qu’ils devront libeller leurs adresses de courrier électronique en caractères latins. Ils ont donc conçu leur propre système d’adressage qui utilise les idéogrammes [19]. Certains experts estiment que tant que la norme Unicode ne sera pas universellement adoptée, le risque que certains pays développent et adoptent un système d’adressage incompatible avec l’Internet actuel demeurera, ce qui pourrait ainsi sonner le glas des aspirations universalistes des fondateurs d’Internet. On en conclut que l’internationalisation doit permettre aux populations qu’elle touche de pouvoir complètement adapter non seulement les contenus mais aussi les interfaces. Au cas où nous l’aurions oublié, ces problèmes nous rappellent que le qualificatif " international " ne peut s’appliquer qu’à des méthodes ou des objets qui transcendent les frontières nationales parce que tous les gens qu’ils touchent peuvent rapidement les considérer comme des méthodes et des objets familiers qu’eux-mêmes auraient pu développer pour répondre à leurs propres besoins.

Comment pouvons-nous augmenter l’efficacité des communications internationales ?

Un problème demeure. Comment pouvons-nous réaliser la communication scientifique internationale avec un maximum d’efficacité ? Pour répondre à cette question, nous devons simplement examiner les anciennes pratiques des scientifiques lors des colloques internationaux au début du XXe siècle tels que les congrès Solvay. Il faut souligner qu’il s’agit là d’une époque exceptionnellement fertile pour le progrès scientifique et technique qu’elle a engendré, qualitativement et quantitativement. Il s’agit en fait d’une période de révolution scientifique sans précédent dans l’Histoire des hommes quand on réalise qu’elle a jeté, entre autres, les bases de toutes les applications modernes de l’électromagnétisme et de la physique nucléaire. Le multilinguisme – pas le monolinguisme – était la règle. Les participants présentaient leurs travaux soit dans leur langue maternelle soit dans l’une des grandes langues scientifiques de leur choix, généralement celle de la même famille que leur propre langue maternelle.

Le grand mathématicien Henri Poincaré s’est toujours exprimé en français. Poincaré fit une exception à cette règle aux " Sechs vorträge über ausgewählte gegenstände aus der reinen Mathematik und mathematischen Physik " à Göttingen (22 au 28 avril 1909). Poincaré prononça les cinq premières conférences en allemand et la sixième sur la mécanique nouvelle en français. Il précisa :

" Aujourd’hui, je suis obligé de parler français, et il faut que je m’en excuse. Il est vrai que, dans mes précédentes conférences, je me suis exprimé en allemand, et en très mauvais allemand. Parler les langues étrangères, voyez-vous, c’est vouloir marcher lorsqu’on est boiteux ; il est nécessaire d’avoir des béquilles. Mes béquilles, c’était jusqu’ici les formules mathématiques et vous ne sauriez vous imaginer quel appui elles sont pour un orateur qui ne se sent pas très solide. Dans la conférence de ce soir, je ne peux pas user de formules. Je suis sans béquilles et c’est pourquoi je dois parler français. "

Les colloques scientifiques de cette époque n’auraient pas reçu le qualificatif " international " si le plurilinguisme n’avait pas été respecté. Les scientifiques de ce temps avaient généralement une connaissance sommaire d’une, deux ou même trois grandes langues scientifiques pour comprendre un exposé oral. La plupart du temps, une formation de base en français, en allemand et en anglais était amplement suffisante. Apparemment, ces pratiques linguistiques n’empêchèrent nullement la communication des découvertes. Nous pouvons considérer la fin du XIXe et le début du XXe siècles avec une certaine nostalgie par rapport à l’exceptionnelle moisson de savants qu’il produisit et les innombrables inventions qu’ils ont engendrées. L’information scientifique circulait librement entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre ainsi que d’autres pays et le plurilinguisme, loin de constituer un inconvénient, a au contraire été probablement un excellent catalyseur de cette exceptionnelle inventivité et de cet âge d’or de la science. La créativité scientifique se nourrit du langage et des structures de langage comme le linguiste Benjamin Lee Whorf l’a si bien démontré. Un scientifique qui abandonne la langue qui lui est la plus familière pour effectuer son travail ne peut jamais atteindre son plein potentiel créatif et, souvent, ses contributions demeureront exclusivement techniques.

Bien entendu, il y a des limites à la diversité linguistique que nous pouvons accepter pour communiquer dans le cadre de colloques scientifiques internationaux ou sur les forums électroniques d’Internet, mais les intervenants peuvent avoir recours à des langues internationales qui sont les plus proches de leur propre langue maternelle. Par exemple, les Slaves tels que les Serbes ou les Bulgares se sentiront naturellement plus confortables en russe s’ils sont dans l’impossibilité de pouvoir se faire comprendre dans leur propre langue devant une audience internationale. A temps d’étude égal, un Portugais maîtrisera plus rapidement le français ou l’espagnol que l’allemand ou l’anglais. Un Coréen pourra s’exprimer assez aisément en japonais après quelques mois d’études seulement. La diversité fantastique de langues à laquelle nous sommes confrontés apparaît nettement moins effrayante lorsque nous nous rendons compte que les familles linguistiques auxquelles elles appartiennent sont en nombre restreint et que, surtout, l’acquisition d’un autre idiome à l’intérieur de ces familles demande un effort minimal comparé à celui qu’il faut déployer pour maîtriser une langue appartenant à une autre famille linguistique. N’oublions pas que la communication est d’autant plus efficace que les groupes au sein desquels elle s’effectue sont d’autant plus homogènes. Bien qu’il faille aussi communiquer entre groupes n’appartenant pas aux mêmes familles linguistiques, une connaissance réciproque des autres cultures et langues que les groupes représentent faciliteront grandement la compréhension mutuelle, même si cette connaissance demeure sommaire.

L’investissement en temps d’étude nécessaire pour comprendre une présentation orale faite dans une autre langue est beaucoup plus léger que celui qu’il faut faire pour pouvoir s’exprimer dans cette langue à un niveau proche de celui du locuteur natif. Il y a 50 ans en Europe, les étudiants soucieux de la qualité de leur formation étudiaient les langues étrangères, non pas pour désapprendre leur propre culture ni pour singer les étrangers en tentant par ce biais de s’élever vers une civilisation prétendument " supérieure ", mais pour mieux comprendre leurs voisins et pouvoir appréhender leur travail. Imposer l’usage exclusif d’une seule langue étrangère à un professionnel de haut niveau le rend habituellement aphasique. Cela explique pourquoi tant de scientifiques et chercheurs talentueux potentiels boudent les colloques scientifiques prétendument " internationaux ". C’est une perte pour tous. Quand on réalise le degré de mimétisme compulsif et de médiocrité que cette pratique entraîne dans son sillage, on en reste effaré ! Comment l’originalité pourrait-elle émerger quand tout le monde utilise les mêmes acronymes, les mêmes points de référence et repères culturels et quand tout le monde lit les mêmes articles de recherche publiés par la même école ?

La nouvelle Gestapo intellectuelle qui interdit l’usage des langues autres que l’anglais dans la communication scientifique internationale, qu’elle soit orale ou écrite, forme une sous-classe de cerveaux lobotomisés, qui projettent leur perception pitoyable de la réalité en lieu et place d’un monde qui est mille fois plus riche en couleurs et en nuances que ce qu’ils pourraient jamais imaginer. La réduction imposée à une seule expression de langue anglaise va de pair avec la domination d’un état d’esprit simpliste, manichéen et impérialiste au sens le plus étroit du terme. Cet état d’esprit caractérise fréquemment les Anglo-américains. C’est une insulte à l’intelligence et au bon sens qui, si elle pouvait s’imposer à l’échelle planétaire, n’aboutirait qu’à un fantastique appauvrissement de toute activité intellectuelle et à une distorsion hideuse de la signification du qualificatif " international ". " L’international " deviendrait alors une simple extension du territoire mental américain dans lequel certains étrangers se verraient invités pour mettre en valeur leurs hôtes, souligner la supériorité de leur statut et l’importance de leur pays comme étant la nouvelle puissance coloniale du XXIe siècle. Voyez-vous donc ? Ces idiots ont besoin de nous pour les guider et même leur fournir une langue pour pouvoir s’exprimer ! Nous devons les associer à nos opérations de façon à ce qu’ils puissent témoigner de notre puissance, et notre vraie puissance est celle qui nous permet de dominer leurs esprits ! Si nécessaire, ces vassaux seront là pour préserver nos intérêts. Ils formeront la première ligne et le dernier carré de notre défense. Cette fois, la pacification n’est pas faite par les canons. Il s’agit de dominer les esprits. Par définition, l’hégémonie établit que les injustices soient intériorisées et donc considérées comme naturelles et légitimes, aussi bien par les membres du groupe dominant que par ceux du groupe dominé. L’hégémonie linguistique est exactement de même nature. Elle ne peut exister qu’avec le consentement mental des dominés. Toute forme d’impérialisme suppose un type de relation dans lequel un groupe en domine un autre en mettant en place des mécanismes d’exploitation, de pénétration, de fragmentation et de marginalisation. Sur le plan linguistique, l’impérialisme introduit des idéologies, des structures et des pratiques qui sont utilisées pour légitimer, mettre en oeuvre et reproduire une division inégale du pouvoir et des ressources. Autrefois, le colonisé révérait le dominant en tant que représentant d’une " civilisation supérieure ". Maintenant, il révère le dominant au nom d’une " meilleure communication ". Il confirme ainsi l’infériorité de son statut et projette ainsi volontairement une image de lui-même qui est bien inférieure au potentiel qu’il représente réellement.

Le mythe hégémonique d’homogénéisation par la langue est fallacieux. Il suppose la supériorité des uns et rejette comme inférieure la contestation des autres. Ce mythe fonde le racisme : qui est écarté ou s’écarte du creuset est tenu pour un être de seconde zone. L’homogénéisation est aux antipodes du respect de l’autre, de l’égalité, de la solidarité entre les individus et les communautés dans leurs différences. Elle cautionne et conforte le rapport de forces existant… Un impérialisme se développe à la faveur d’un rapport de forces, mais aussi grâce à la fascination, voire la complicité du dominé, subjugué par un modèle extérieur qu’il pose lui aussi comme supérieur. Alors la puissance économique apparaît comme un état de fait incontournable, légitimé par une excellence culturelle consensuelle. L’impérialisme culturel draine un surplus de ressources matérielles mais il tend également à atténuer la diversité des cultures au profit d’une homogénéisation qui gomme les idiosyncrasies et n’apporte rien aux communautés périphériques. En tout cas, rien de fondamental, mais au contraire des produits culturels pré-digérés, standardisés, voire dégradés…

Les conférences et forums internationaux devraient accepter toutes les langues dans leurs enceintes si leurs organisateurs étaient vraiment soucieux d’attirer les plus intéressantes communications. Si les hommes recherchent la qualité et l’originalité, ils devront réaliser que les pensées les plus innovantes, pour être formulées, demandent des outils de réflexion et d’expression qui ne brident en rien leurs locuteurs qui doivent conserver la maîtrise de leurs définitions et de leurs outils de représentation.

En conclusion

A peu d’époques le discours politique a été autant à l’opposé de la politique effectivement pratiquée dans le domaine des sciences et techniques. Le cadre de la communication scientifique, plus particulièrement dans la Francophonie dite " du nord ", n’a jamais été autant en contradiction avec les déclarations faites, voire les engagements pris lors des sommets francophones. La conséquence la plus immédiate de l’abandon du français par certains de ses locuteurs est le fait même qui sert d’argument à la suppression de l’enseignement du français dans les pays non francophones, dans les pays linguistiquement concurrents notamment, ce qui en retour rend la situation du français de plus en plus précaire et renforce toujours plus l’argumentation de ceux qui ont intérêt à voir sa disparition. Il y a par exemple dans les tiroirs du ministère de l’Éducation nationale islandais un projet en faveur de la suppression de l’enseignement du français pour 1a raison que " tout ce qui est écrit d’intéressant en France est écrit en anglais ou traduit dans cette langue " (exemples: revues scientifiques de l’Institut Pasteur, Comptes-rendus hebdomadaires de l’Académie des Sciences, pages réticulaires du gouvernement, etc.). Les raisons de l’abandon du français en tant que langue scientifique par une partie des francophones sont liées à une utopie mais, dans tous les cas, elles sont fondées sur une appréciation contestable de la réalité. Cela se fait généralement au nom de l’idée mythique de la communication internationale et, dans ce cas, ne peut s’expliquer que par le fait que les francophones qui préfèrent utiliser l’anglais doutent du caractère universel de leur langue ou n’en sont pas correctement informés, ou fondent leur décision sur le caractère majoritaire de l’anglais. L’idée sous-jacente est de publier pour être lu par le plus grand nombre, ce qui n’est évidemment pas un but en soi, là où la sagesse impose de publier pour ceux à qui s’adresse vraiment ce que l’on écrit. D’autre part, bien inconsciemment, les francophones du nord se sont ôtés les moyens psychologiques et une grosse partie des moyens intellectuels nécessaires pour conduire les révolutions scientifiques et techniques de l’avenir comme ils avaient su si bien le faire autrefois dans les secteurs de recherche qui étaient propres à leurs domaines d’investigations et à leurs talents. A quelques exceptions près, ils se sont ainsi condamnés à être des suiveurs puisque ils ont renoncés à leur propre mode de représentation qui seul pourrait rendre vraiment compte des nouveautés qu’ils seraient éventuellement à même d’imaginer.

Enfin, dans les pays francophones, on sous-estime généralement le nombre de personnes qui, de par le monde, sont susceptibles de lire le français ou de le comprendre. La proportion de ces personnes dans les pays germaniques non anglophones, par exemple, n’est en rien comparable à ce que tendent à indiquer les statistiques de l’enseignement du français, notamment en ce qui concerne les pays scandinaves. La situation est comparable dans ces pays à ce qu’elle est en Islande et l’on peut en dire à peu près autant des Pays-Bas et, dans une certaine mesure, de l’Allemagne. Si, dans ces pays, l’apprentissage du français dans les écoles est relativement peu développé, il n’en est pas moins vrai que de nombreuses personnes, plus tard, à l’âge adulte, se mettent – seuls ou dans une école du type "Volkshochschule" – au français et parviennent à des résultats tout à fait honorables, souvent bien supérieurs à ceux de beaucoup de Français qui se disent parler anglais.

Il y a une différence essentielle entre le fait d’utiliser ne serait-ce qu’un petit nombre de langues, dans un contexte international, dans les colloques internationaux ou comme à l’ONU, et une seule et unique langue. Le passage du plurilinguisme à l’unilinguisme n’est pas seulement le passage d’un nombre quelconque, quatre par exemple, au nombre un. Il s’agit d’un phénomène d’une tout autre nature. Cela peut être comparé au passage d’un petit nombre de partis politiques à un seul parti unique. Cela peut poser quelques problèmes de traduction et augmenter les coûts mais ce qui ne coûte rien ne vaut rien. Les questions touchant à la créativité sont fondamentales. Les ignorer conduirait l’humanité vers une régression évolutive.


Références

[1] "La guerre des langues et les politiques linguistiques", par Louis-Jean Calvet, Payot, 1987.
[2] "Artificial mythologies", par Craig J. Saper, University of Minnesota press, 1997.
[3] "Linguistique" par Edward Sapir, Folio essais. La première publication de cette traduction date de 1968.
[4] "Language, thought and reality. Selected writings of Benjamin Lee Whorf", édité par John B. Carroll, The MIT press, 1997.
[5] "La pierre de touche: la science à l’épreuve", par J-M Lévy-Leblond, Gallimard, 1996.
[6] "Diversité des langues et représentations cognitives", Collectif d’auteurs publié par Catherine Fuchs et Stéphane Robert, Ophrys, 1997.
[7] "The language instinct", par S. Pinker, Morrow, 1994.
[8] "Stealing into Print", par Marcel LaFollette, University of California Press, 1992.
[9] "The Technology War", par David H. Brandin et Michael Harrison, John Wiley, 1987.
[10] "How just-in-time technology put the brakes on GM line productivity", par Bob Wallace, CNN Interactive, le 7 juillet 98.
[11] "Arrogant Capital", par Kevin Phillips, Little Brown, 1994.
[12] "Prescription for profits"", par Linda Marsa, Scribner, 1997.
[13] "Enquête CNRS États-Unis : Présence française en science et en ingénierie aux États-Unis : Cerveaux en fuite ou en voyage ?", par Damien Terouanne, Oct 97.
[14] "La météorite de toutes les controverses", Le Figaro, section "Sciences", 30 juin 97.
[15] "It’s a boy ! Scientists clone first male mammal ", CNN Interactive, 31 mai 99.
[16] "Les chercheurs peinent à transformer l’essai Dolly", par Philippe Brenier, La Recherche, septembre 2000.
[17] "La langue française : atout ou obstacle ?", par Charles Durand, collection Interlangues, Presses universitaires du Mirail, 1999.
[18] "Ces Français qui ont choisi la "Silicon Valley", par Alain Baritault, 01 Informatique, n° 1483, 30 jan 98.
[19] "La Chine mettra sur pied ses propres normes", Electronique International Hebdo, n° 287, 4 déc 97.
[20] "L’imposture scientifique en dix leçons", par Michel de Pracontal, Editions La Découverte & Syros, 2001.


Citations pertinentes

" Les problèmes les plus dommageables sont ceux que l’on ne veut pas voir ! "
(Anonyme, tirée d’un forum électronique)

" L’un des moyens de faire régner l’ordre dans les rangs est de s’assurer la maîtrise des définitions, de faire la police des idées, ce qui signifie, pour les dirigeants, être capable de formuler et de diffuser la vision de la réalité – locale et globale – qui sert leurs intérêts. "
(Herbert Schiller, professeur de communication, université de Californie à San Diego)

" La mondialisation n’est pas un concept sérieux. Nous l’avons inventé pour faire accepter notre volonté d’exploiter les pays placés dans notre zone d’influence… "
(John Kenneth Galbraith, cité dans "Big Business, Poor Peoples", par John Madeley, Zed Books)

" Plus un mensonge est gros, plus il passe ! "
" La propagande cesse d’être efficace dès l’instant où sa présence devient visible. "
(Joseph Goebbels)

" Le plus haut degré de tyrannie dans une société n’est pas l’exercice du pouvoir par les armes. Il réside dans la manipulation psychologique de la conscience, qui débouche sur le fait que la réalité est définie de telle façon que ceux qui la vivent, ne se rendent même pas compte qu’ils sont dans une prison. "
(Claude Rifat El-Sayed, chercheur en neuropsychiatrie à Tokyo)

" Si tous les États devaient parler la même langue, penser de la même manière, agir de la même façon, le risque serait grand de voir s’instaurer un système totalitaire à l’échelle internationale, tant il est vrai qu’à travers les termes employés, c’est une culture, un mode de pensée et, finalement, une vision du monde qui s’expriment. "
(Boutros Boutros Ghali, Secrétaire général de l’OIF, ex-secrétaire général des Nations unies)

" Des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Des chercheurs qui trouvent, on en cherche ! "
(Aphorisme attribué à De Gaulle)

" C’est la continuité d’une activité de recherche scientifique fondamentale, non orientée vers le profit immédiat et non contrôlée par le marché, qui est désormais en question. "
(Jean-Marc Lévy-Leblond dans "La pierre de touche")

" Comme ce sont les mots qui conservent les idées et les transmettent, il en résulte qu’on ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science, ni la science sans le langage. "
(Etienne Bonnot, abbé de Condillac dans son dictionnaire des synonymes, 1760)

" Si vous avez pleine emprise sur votre esprit, vous ne pourrez jamais être manipulé par celui des autres. "
(citation anonyme, empruntée d’un calendrier d’entreprise aux États-Unis)

" L’erreur ne devient pas vérité parce qu’elle se répand. "
(Yoël Desseigne, technicien, université de technologie de Belfort-Montbéliard)

" L’histoire des sciences n’a rien d’un progrès linéaire et le progrès des techniques ne signifie souvent pas pour autant progrès des idées et des concepts. "
(André Langaney dans "La philosophie biologique", Belin, 1999)

" Si tu te fais ver de terre, ne te surprend pas si l’on t’écrase avec le pied. "
(Kant)

" Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure même où ils étaient éminemment italien, allemand et français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapuk. "
(Citation de De Gaulle rapportée par Max Gallo dans son ouvrage "De Gaulle", Eds Robert Laffont)

" Le langage est le premier véhicule du pouvoir. "
(Ignacio Ramonet, Directeur de publication, Le Monde diplomatique)

" Le détachement, l’assoupissement ont tant dominé que si nous nous proposons aujourd’hui, par extraordinaire, d’enrayer quelque processus politique ou social, quelque piraterie "politiquement correcte", c’est pour découvrir que, longuement et minutieusement élaborés en amont tandis que nous somnolions, les projets que nous voulons combattre se sont solidement inscrits seuls conformes aux seuls principes désormais en circulation ; ils paraissent donc enracinés, inéluctables, et souvent même fort tranquillement installés dans les faits. "
(Viviane Forrester, dans "L’horreur Economique", Fayard, 1996)

" Le monde se divise en trois catégories de gens: un très petit nombre qui fait se produire les événements, un groupe un peu plus important qui veille à leur exécution et les regarde s’accomplir, et enfin une vaste majorité qui ne sait jamais ce qui s’est produit en réalité. "
(Nicholas Murray Butler, membre du "Council on Foreign Relations" américain)

" C’est ceci l’intégrisme: la croyance en la valeur absolue des affirmations fournies par une doctrine et, par conséquent, l’acceptation aveugle de toutes les règles de comportement que tirent de cette doctrine ceux qui prétendent en être les authentiques dépositaires. "
(Albert Jacquard dans "J’accuse !", 1995)

" En politique, rien n’arrive par hasard. Chaque fois qu’un événement survient, on peut être certain qu’il avait été prévu pour se dérouler ainsi, bien sûr ! "
(Franklin D. Roosevelt)

" Nous interdisons de comprendre et donc de traiter les maux que nous prétendons attaquer. "
(Jean-François Revel dans "La connaissance inutile", Grasset, 1988)

" Par leurs folles prétentions, les États-Unis ont accéléré la prise de conscience. Jamais le désir d’hégémonie sur la vie des autres humains, ceux qui sont nés et ceux à naître, n’avait revêtu une forme aussi méprisante… "
(Monique Chemillier-Gendreau, Le Monde diplomatique, jan 98)

" L’idée même d’une société planétaire n’est nullement l’aspiration des divers États et peuples de la planète à s’unir les uns aux autres – de telles aspirations sont extrêmement rares – mais la volonté de certaines puissances occidentales d’occuper des positions dominantes sur le monde et d’organiser l’humanité entière conformément à leurs intérêts concrets, et certainement pas selon les intérêts d’une quelconque humanité abstraite… "
(Alexandre Zinoviev dans "La grande rupture", 1999)

" I am very much interested in the question of basic English. The widespread use of this would be a gain to us far more durable and fruitful than the annexation of great provinces. "
(Winston Churchill, 1943)

" Le seul concept de langue internationale ou de langue mondiale est une invention de l’impérialisme occidental. "
(Ndebele, NS, dans The English Academic Review 4 : 1-16)

" Il y a toujours un élément de publicité sur quelque chose à vendre dans chaque livre, magazine, film ou programme de télévision de langue anglaise que nous envoyons à l’étranger. "
(Rapport annuel du "British Council", 1968-69, pp. 10-11)

" Celui qui a acheté un beau mensonge sera toujours plus heureux que celui qui aura acheté une médiocre vérité. "
(Claude Lelouch dans son film "Hasards et coïncidences")

" Il n’y a rien de plus difficile à entreprendre, rien de plus dangereux à faire, rien de plus incertain à réussir que d’amener un nouvel ordre des choses. "
Machiavel

" Une société qui abandonne à d’autres ses moyens de représentation, c’est-à-dire les moyens de se rendre présente à elle-même, est une société asservie. "
(discours de François Mitterrand à l’université de Gdansk le 21 septembre 1993)

" Bien que nous croyons vivre à une époque modelée par la science, l’homme d’aujourd’hui, lorsqu’il a le choix, n’est ni plus ni moins rationnel et honnête qu’aux époques définies comme "préscientifiques"… "
" L’humanité n’agit pas autant qu’on le dit dans le sens de ses intérêts. Elle fait preuve, dans l’ensemble, au contraire, d’un désintéressement déconcertant, puisqu’elle ne cesse de se fourvoyer avec opiniâtreté dans toutes sortes d’entreprises aberrantes qu’elle paye d’ailleurs fort cher. "
(Citations de Jean-François Revel tirées de son livre "La connaissance inutile", Grasset, 1988)

" Devenant familier, un dogme devient automatiquement juste. Des idées qui, pour une génération, sont des nouveautés douteuses deviennent pour la suivante des vérités absolues, qu’il est criminel de nier et qu’on a le devoir de soutenir. "
(Aldous Huxley, dans "Le plus sot animal", 1945)

" Quand je dis " je pense ", n’est-ce pas d’abord la langue occidentale indo-européenne qui pense à travers moi ? "
(François Jullien, université Paris VIII, dans son essai "Le plus long détour")

" L’art suprême de la guerre est d’obtenir la reddition de son ennemi sans combattre. "
(Sun Tzu, cité dans "Jeune Afrique Economie", 18-31 mai 98)

" On ne paie jamais trop cher le privilège d’être son propre maître. "
(Rudyard Kipling)

" Certaines personnes en Occident sont convaincues de disposer du monopole de l’intelligence. Cela les mène à se comporter comme des imbéciles. "
(Pierre Haffner, homme d’affaires français vivant à Moscou)

" Le véritable respect des autres commence par le respect de soi et de la place qu’on occupe. Il est impossible de prôner sincèrement un monde pluraliste sans exprimer la volonté d’en faire soi-même partie. "
(Un internaute anonyme, lors d’un forum électronique)

" Ne pas céder parce que l’avenir dure longtemps. "
(De Gaulle, cité par Max Gallo dans son ouvrage "De Gaulle")

" Nous avons plus de force que de volonté ; et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont
impossibles. "
(La Rochefoucauld)

" Ce que je sais, c’est qu’aucune puissance nationale ne peut émerger dans un pays dont les citoyens sont petits en esprit. S’ils s’estiment être eux-mêmes petits, ridicules et laids ou, plus simplement, insignifiants, il est absolument sûr que leur pays le sera aussi sur la scène internationale. "
(citation de l’auteur, dans un forum électronique)


1. C’est le cas actuellement sur certains forums électroniques mais ces derniers ne comptent guère plus que quelques centaines d’abonnés.

2. CFR : " Council on Foreign Relations "

3. Il s’agit ici d’une langue seconde mais qui n’est ni nationale ni officielle. L’anglais est souvent dans cette situation, plus particulièrement en Asie, où il est devenu un véritable "pidgin".

4.Cette phrase est extraite d’un discours de De Gaulle à propos des questions européennes.

5.Ce paragraphe est basé sur les écrits de Claude Rifat, chercheur en neuropsychiatrie à Tokyo.

6. En effet, à l’exception du basque et du hongrois, toutes les langues occidentales descendent de l’indo-européen.

7. voir par exemple à ce sujet le collectif d’auteurs intitulé " Diversité des langues et représentations cognitives " récemment paru chez Ophrys [6].

8. Source : Société française des traducteurs, lettre d’information, mai 1999. Voir http://www.unilat.org/dtil/termilat/sft.htm

9. Ce paragraphe est basé sur un écrit de Jacques Melot, chercheur français installé en Islande et éditeur d’une revue scientifique européenne.

10. Elle passa aux mains des Anglais deux ans plus tard.

11. Se référer à l’ouvrage du même auteur publié au Presses universitaires du Mirail, en 1999, et intitulé : "La langue française : atout ou obstacle ?" [17].

12. Tous les chiffres cités sont tirés de la dernière lettre OST (Observatoire des sciences et des techniques) (n° 19, printemps 2000), qui contient également des informations intéressantes sur le développement de l’édition électronique.

13. voir [14], [15] et [16].

14. Les abonnements sont de 4 500 FF par an en moyenne tout en atteignant des sommets de 50 000 et même 60 000 FF dans les cas extrêmes.

15. Pour l’éditeur Reed Elsevier. " les marchés prioritaires sont les États-Unis, la France, l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne ". Les bibliothèques japonaises s’abonnent surtout aux périodiques scientifiques américains.

16. ISI = Institute for Scientific Information.

17. " Association of Computer Machinery " et " Institute of Electronic Engineers ".

18. Il s’agit souvent de traduction assistée par ordinateur.

19. Détails fournis par Jacques Melot, chercheur en mycologie et administrateur de la revue "Mycologia-Europæa"

20. Voir à ce sujet l’excellent rapport de l’association "Le droit de comprendre" de janvier 99 à l’adresse réticulaire
http ://www.micronet.fr/~languefr/ddc/rapportlfddc.htm. Ce rapport fit l’objet de nombreux articles dans des journaux nationaux et provinciaux.

21. Ce phénomène n’est nullement limité à ILOG. La compagnie Realviz, qui est basée à Sophia-Antipolis, exploite quant à elle, des techniques développées à l’INRIA, l’Institut national de recherche en informatique et automatique, qui est financé par l’État français (c.a.d les contribuables). Cette compagnie communique en France même, en anglais avec ses clients potentiels français. Il faut le voir pour le croire !

22. On pourrait en dire autant pour les autres cabinets américains de consultants tels que McKinsey, ATKearney, BCG (Boston Consulting Group), Bain & Company, Arthur D. Little, Mercer Management Consulting, Price-Waterhouse Coopers, Ernst & Young, KPMG, Deloitte Touche, pour ne citer que les plus importants qui ont tous des succursales parisiennes.

23. Dont certaines universités et écoles d’ingénieurs françaises.

24. voir http://www.glreach.com/globstats/index.php3

25. La compagnie Danone (ex-BSN), par exemple, insista auprès de Yahoo France pour qu’elle soit référencée en anglais sur les serveurs français de Yahoo, ce que Yahoo a toujours refusé.