LE DROIT MANIPULE L’OPINION PUBLIQUE

LE DROIT
MANIPULE L’OPINION PUBLIQUE
« Le Droit militera en faveur de l’un
ou l’autre de ces deux noms, Hull ou Gatineau… »

Mathieu Turbide a écrit (le 20 juin 2001) :

M. Labelle,

J’ai transmis votre lettre, fort intéressante,
à Murray Maltais qui est responsable de la publication des lettres des
lecteurs.

Je profite du fait que vous m’avez expédié
cette lettre en copie conforme pour échanger quelque peu avec vous. Je le
fais rarement (voire jamais), mais puisque vous semblez croire que les médias
manipulent ou tentent d’imposer leurs idées (*), mon intervention ne devrait
donc pas vous choquer.

Je souligne seulement une contradiction
dans votre propos: vous dites que vous souhaitez que le nom de la future ville
soit tranché démocratiquement par l’autorité des citoyens. Mais, plus loin,
vous ajoutez qu’il serait sage que la ministre exclue les noms de Hull et de
Gatineau.

Or, dans tous les sondages qui ont été
faits sur cette question, qu’ils soient scientifiques ou non, (et croyez-moi,
j’ai moi-même passé des heures et des heures à éplucher des milliers de
courriels et de messages téléphoniques sur la question), ce sont précisément
ces deux noms qui reviennent le plus souvent dans le choix populaire des
citoyens.

Même lorsqu’on leur demande quel serait
leur deuxième choix, advenant que leur choix premier serait rejeté, ils
choisissent souvent l’autre des deux noms connus que sont Hull et Gatineau.
L’argument voulant que l’un ou l’autre de ces noms serait source de division
ou "non-rassembleur" ne semble donc pas tenir.

Cette remarque n’est pas un aveu de ma
partialité envers l’un ou l’autre de ces deux noms, mais simplement un fait
constaté au fil des derniers mois que je me permets de porter à votre
attention.

(*) Sur cette question, vous seriez étonné
de connaître les positions personnelles des différents patrons et
journalistes du Droit. Pour que Le Droit choisisse d’imposer ses propres idées,
comme vous l’avancez, il faudrait d’abord qu’il y ait un consensus au sein de
la rédaction, ce qui n’est pas le cas. Vous connaissez l’opinion de l’éditeur.
Il l’a fait connaître, c’est son droit le plus strict. Le rédacteur en chef,
de son côté, n’est pas du tout en faveur ni de Hull ni de Gatineau, pas plus
que nombre de journalistes. Quant à moi, qui ai souvent écrit sur le sujet,
le nom que je préférais n’était même pas sur la liste des six noms.
Comptez-vous chanceux, vous avez encore Montferrand 😉

Respectueusement,

Mathieu Turbide
journaliste
Le Droit


Je propose que le choix du nom


de la future ville soit tranché démocratiquement par nulle autre que


l’autorité de ses citoyens lors du scrutin de l’automne.

Il serait juste que la ministre
revienne à la position initiale
visionnaire du Comité du nom, écarte le

critère superficiel de la notoriété et
limite la liste à de nouveaux noms.


Monsieur Turbide,

J’accueille avec
plaisir votre désir de dialoguer.

Premier point : l’éditeur
Pierre Bergeron parle bien collectivement au nom du Droit. Je vous réfère
à ses éditoriaux. Le 5 mai : « Le Droit vivra avec l’un ou
l’autre des deux noms » [Hull ou Gatineau], « Le Droit militera en
faveur de l’un ou l’autre de ces deux noms, Hull ou Gatineau… » Le 5
juin : « Le Droit a déjà pris parti en faveur des noms de Gatineau ou
de Hull. » Et le 22 juin : « Le Droit se réjouit de ce choix
[Gatineau]. »

Je me doutais que le
journal n’était pas affligé par le fléau de la pensée uniforme. Aussi,
je me réjouis d’apprendre que vous-même, le journaliste affecté au dossier du
nom de la future ville, ainsi que le rédacteur-en-chef (Michel Gauthier),
eussiez préféré un autre (un nouveau ?) nom. Malheureusement, les
lecteurs du Droit ne l’ont jamais su. Malgré la nouvelle récente
du choix du CTO et le décret imminent du Conseil des ministres, je considère
cependant que le débat n’est pas terminé. Je mets donc cordialement au défi
les journalistes ou les rédacteurs du Droit de nous faire connaître
leur opinion sur les noms, ou leur point de vue sur le déroulement du processus
de sélection du nom. Un débat parmi vous serait susceptible d’apporter
vos lumières aux lecteurs. Mais la direction du journal en prendra-t-elle
ombrage ?

Deuxième point : que
les citoyens aient « souvent » indiqué Hull ou Gatineau comme deuxième choix
advenant que leur premier choix, Gatineau ou Hull, serait rejeté, est loin de
m’étonner puisque Le Droit n’a cessé de marteler que le choix se réduisait
à Hull OU Gatineau (l’éditorialiste Murray Maltais a fait de même le 13
juin). Faute d’un débat sérieux, l’opinion de nombreux citoyens a été
déviée en oracles de la tautologie médiatique du « Droit ».

Par ailleurs, le
rapport du sondage réalisé par Réseau Circum au début de juin indique que
seulement une majorité relative, soit 43 %, préférait les anciens noms (Hull
ou Gatineau), alors que la majorité absolue des sondés favorisait les quatre
nouveaux noms (31 %) ou refusait de choisir un des six noms soumis (26 %), selon
la cote de la fierté. De plus, selon le critère du caractère
rassembleur, Hull et Gatineau se retrouvaient loin derrière les quatre nouveaux
noms soumis par le Comité du nom de la nouvelle ville. La rivière
Gatineau sert de coupure entre l’Ouest de la région de l’Outaouais urbain qui a
tendance à appuyer le nom Hull et l’Est qui préfère le nom Gatineau.
Cependant, si le débat était encouragé à prendre de l’expansion, un sondage
ultérieur pourrait fort bien placer un nouveau nom en tête du classement.

Un débat de fond
requiert un temps de mûrissement plus long. La période officielle de
suggestions par les citoyens n’a duré que dix jours. Un coup de vent !
(J’ai suivi assidûment le déroulement du processus. Le débat spontané
entrepris quelques mois plus tôt dans le courrier du Droit était
sporadique. En revanche, après la période officielle des suggestions, le
débat s’est poursuivi avec intensité.) Il aurait été approprié que
les nouveaux noms retenus dans le rapport du Comité du nom soient présentés,
étudiés, discutés. Qu’ils trouvent leurs défenseurs et leurs détracteurs,
et peut-être leurs comités de promotion. Que les citoyens, enfin éclairés,
décident lors des élections de l’automne prochain. Par exemple, ils
pourraient apprendre dans Le Droit la quête des grands explorateurs
continentaux qui ont transité par les trois portages afin de contourner les
chutes Asticou, ou avoir accès à une information biographique plus élaborée
sur Nicolas Gatineau (celui-ci a bénéficié de quelques lignes seulement après
la décision du CTO) ou Joseph Montferrand (qui n’a eu droit qu’à quelques mots
jusqu’ici). Une occasion en or de réexplorer notre histoire régionale et
nationale est en train d’être ratée !

Bref, une saine émulation
doit avoir le temps de croître entre les experts et les citoyens ordinaires.
La démocratie ne se réduit pas à un exercice comptable de votes fugace ; idéalement,
il s’agit d’un processus de réflexion animé par les têtes les mieux formées.
Votre (?) journal a choisi de bousiller sa contribution potentielle à l’élévation
du débat. Dommage. « Le Droit » a préféré attaquer
gratuitement la crédibilité du Comité du nom, pourtant composé de gens avec
des formations dans divers domaines : histoire, culture, etc.

Maintenant, les désirs
les plus superficiels se manifestent : pour le bonheur général néolibéral,
la « polémique » du nom se doit d’être diligente dans sa propre suppression,
le papier à lettres des gens d’affaires piaffe d’impatience dans son
autoremplacement ou soupire d’aise dans son attachement au statu quo, l’annuaire
téléphonique devant être révisé à compter de juillet aspire à cesser de
se morfondre dans l’insupportable attente. Et puis quoi encore ?
Faut-il rappeler que le nom de la future ville ne sera pas éphémère, lui.

Telle une pythonisse
assise sur un trépied bancal en interprétant les volontés du dieu Popu,
l’ancien P.-D.G. du Droit a confié en privé à la ministre consultante
sa recommandation principale et ses deux suggestions mineures. Le dévoilement
de ces noms ? Apparemment, il était mal avisé et non rentable de
soumettre les penseurs et les citoyens à la tentation de l’interprétation
critique fondée sur la transparence avant le choix (?) de la ministre.
Satisfaite et sûre d’elle-même, c’est avec emphase que la direction du journal
a, le jour de la Grande Révélation (le 22 juin), souligné ce qu’elle estime
être la clôture du débat en adoptant immédiatement la nouvelle localisation
Ottawa-Gatineau qui accompagne le folio de chaque page du journal en présentant
une nouvelle toilette de sa maquette. Plutôt que le débat lui-même, ne
serait-ce pas la démocratie en profondeur qui est trop « compliquée » pour
« Le Droit » ?

Sentiments calmes et distingués.

Marc Labelle

mlabe093@uottawa.ca

(Le 27 juin 2001)