L’ASSIMILATION ANNEXIONNISTE OU PARTITIONNISTE

L’assimilation
annexionniste ou partitionniste :
c’est blanc bonnet et bonnet blanc

Par son intervention récente
dans le débat linguistique québécois, Dyane Adam, coiffée du titre de
Commissaire aux langues officielles (CLO) du gouvernement canadien, a fait
preuve d’une cécité cyclopéenne. Son opinion juridique a été présentée
dans le cadre de l’opposition aux fusions municipales au Québec, qui a souvent
– n’en déplaise au député de Hull, Roch Cholette -, les allures
partitionnistes des privilégiés nostalgiques de l’ancien ordre impérial
britannique.

Le mémoire juridique de la CLO
soumis à la Cour supérieure fait un bel étalage de principes d’une pureté
archangélique. Au nom des nébuleux « principes constitutionnels non
écrits », elle allègue que le critère de la langue maternelle, plutôt
que celui de la langue d’usage, pour définir le statut bilingue d’une ville
lorsque plus de la moitié de ses résidents sont de langue anglaise, « réduirait
la protection des droits linguistiques existants » et même, « pourrait
entraîner une érosion des droits linguistiques des minorités dans tout le
Canada ». Même si la Cour supérieure du Québec a rejeté le témoignage
de la CLO, la Cour suprême du Canada pourrait facilement renverser cette
décision par une interprétation « sursublimée » desdits principes
constitutionnels arbitrairement ésotériques.

Quittons donc la stratosphère
juridique et ses chimères, telles « l’anglais menacé » ou « la
langue multiculturelle » du juge Maurice Lagacé, ou encore le « suçon »
de Me Bertrand selon lequel le Canada « est un pays de
minorités ». Voyons plutôt les conséquences concrètes de l’application
du critère de la langue d’usage afin de déterminer un statut de ville
bilingue. La situation de la langue française au Québec n’est stable qu’en
apparence. En réalité, les obstacles et les aléas de l’histoire – en
particulier les effets de la domination politique du peuple canadien-anglais
majoritaire sur le peuple québécois minoritaire dans le cadre canadien – ont
suscité un mythe et provoqué une situation perverse.

La symétrie prétendue entre
les minorités francophones hors Québec et la « minorité »
anglophone au Québec constitue un prétexte pour renforcer l’anglais au Québec
alors que c’est le français qui doit être soutenu partout au Canada, y inclus
au Québec. Dans son fameux avis controversé sur l’affichage au Québec, le
Comité des droits de l’homme des Nations unies ne s’était pas trompé sur un
point fondamental : il déclarait que la communauté anglo-québécoise ne
constituait pas une minorité mais faisait partie de la majorité canadienne. Le
droit canadien et la politique linguistique fédérale agressent donc
simultanément l’esprit du droit international et le simple bon sens. Le peuple
québécois n’est pas majoritaire parce que la souveraineté politique ultime
est réservée au palier fédéral.

L’assujettissement d’un peuple à l’autre a logiquement
provoqué l’attraction de l’immigration vers la majorité canadienne, et même
vers son prolongement, la communauté anglo-québécoise. La responsabilité
accrue du Québec en matière d’immigration, qui a mis l’accent sur la venue de
francotropes, a limité les dégâts. Elle est néanmoins condamnée à
l’insuffisance et à l’échec puisque le gouvernement fédéral, qui contrôle
la moitié de l’immigration québécoise, fait venir des anglotropes neuf fois
sur dix. Ainsi, le Québec français n’arrive pas à attirer son lot
d’immigrants, qui plafonne à 40 %, alors qu’il devrait atteindre 90 %
s’il veut maintenir sa part démographique actuelle, à tout le moins sur le
territoire québécois. Dans ce contexte d’injustice historique, la
perpétuation du critère de la langue d’usage constituerait rien de moins
qu’une prime au colonialisme.

à titre de comparaison,
prenons le cas d’une ex-ville bilingue ontarienne, Vanier. Son annexion forcée
a dépossédé Vanier de son statut de ville, qui est devenue un simple quartier
– pas même un arrondissement – de la nouvelle mégaville d’Ottawa. Il est
étonnant que l’on ait pas entendu à cette occasion Guy Bertrand crier au
loup-garou d’Ottawa, encore moins dénoncer la volonté expresse des autorités
ontariennes de détruire le Canada, afin de relever son propre défi de « trouver
un autre exemple de gouvernement qui enlève ainsi des droits à une minorité
sans son consentement » (Le Devoir, 23 mai 2001,
p. A 1). Et pourtant, la capitale canadienne ayant généreusement
consenti à adopter un bilinguisme du type « là ou le nombre le
justifie » (entendre « aléatoire » ou « capricieux »
en territoire canadien-anglais) après dix-huit mois d’hostilité exacerbée, Me Bertrand
ne devrait-il pas conclure à une érosion non pas supposée mais réelle de la
situation linguistique des Franco-Vaniérois ?

Il fut question de l’annexion du
village gaulois par Ottawa pendant plusieurs décennies. Mais tel Astérix, la
municipalité à majorité française avait vaillamment résister à
l’absorption. Alors, que s’est-il passé ? Si l’on applique le critère la
langue maternelle, Vanier était toujours une ville à majorité française au
Recensement de 1996 (52 % de la population). Toutefois, si l’on applique le
critère préféré de la CLO, celui de la langue d’usage, non seulement la
communauté franco-vaniéroise était devenue minoritaire avec ses 45 % de
la population, mais elle était dépassée par la seule communauté
anglo-vaniéroise qui passait de 34 % selon la langue maternelle à
46 % selon la langue d’usage ! (les allophones se partageant le reste,
9 %). Est-ce un hasard si Vanier a été engloutie dans la foulée du
Recensement de 1996, qui nous apprenait que l’assimilation d’une partie des
Franco-Vaniérois leur avait fait perdre la majorité réelle ? L’injustice
séculaire – surtout scolaire – qu’ont fait subir les gouvernements ontariens
francophobes à la francophonie ontarienne a eu raison de Vanier, considérée
naguère son bastion à l’époque où le siège de l’Association
canadienne-française de l’Ontario s’y trouvait.

C’est dans ce contexte décadent
que l’avocat Ronald Caza retourne sa veste sans sourciller lorsqu’il transfère
son savoir de l’hôpital Montfort (situé tout près de Vanier) au siège de la
ville antifusion de Hampstead, à majorité anglaise. Rappelons que Baie-d’Urfé
et Dollard-des-Ormeaux, qui ont retenu les services non moins enthousiastes de
son collègue Guy Bertrand, sont des localités de l’Ouest-de-l’Île de
Montréal, cette région qui affiche un taux élevé d’assimilation des
francophones (11 %) – et non des anglophones. Ce taux d’anglicisation est
comparable à celui de la région métropolitaine d’Ottawa-Hull établie par
Statistique Canada (11 %) ou à celui du Nouveau-Brunswick (9 %), ce « bastion »
de l’Acadie. Plus spécifiquement, le taux d’assimilation des francophones
grimpe à 16 % dans les six municipalités à majorité anglaise de l’Ouest-de-l’Île.

Devant le refus répété du
gouvernement de Mike Harris de faire de la capitale du Canada une ville
officiellement bilingue, le sénateur Serge Joyal souhaite imposer le « bilinguisme
officiel » aux deux nouvelles villes fusionnées de chaque côté de la
rivière des Outaouais (Le Droit, 2 juin 2001, p. 4).
Pourtant, après trente ans de « bilinguisme officiel », il est
évident que celui-ci constitue le cadeau empoisonné de la majorité à la
minorité, avec anglicisation à la clé, puisque les fonctionnaires
francophones doivent essentiellement travailler en anglais dans l’appareil
gouvernemental fédéral. D’autre part, le bilinguisme étatique fédéral n’a
en rien stoppé l’assimilation galopante et hennissante des Franco-Ontariens
(39 % !), en particulier celle des jeunes francophones d’Ottawa
(40 % !). Il l’a même encouragée puisque le « bilinguisme »
est devenu la référence identitaire principale de la majorité de jeunes « Franco-Ontariens ».
Ainsi intériorisé, le bilinguisme identitaire devient soustractif puisqu’il
exclut le français rendu superfétatoire dans un environnement dominé par l’unilinguisme
anglais. Le bilinguisme officiel fédéral en sol québécois, c’est un cheval
de Troie. En supplantant la législation linguistique québécoise en Outaouais
urbain, tel que l’envisage le sénateur Joyal, la Loi sur les langues
officielles
de l’Administration fédérale deviendrait incontestablement une
loi hégémonique.

C’est son collègue sénateur,
Gérald Beaudoin, qui propose la stratégie constitutionnelle devant assurer
l’expansionnisme du « bilinguisme officiel » (Le Droit,
1er juin 2001, p. 17). L’instrument : la Commission de
la capitale « nationale » (en réalité « fédérale »),
« soumise à la Loi sur les langues officielles ». Cette CCN
est issue de l’invocation oraculaire de l’idole – la Constitution
canadienne -, elle-même présentée comme la locutrice bavarde de la « compétence
résiduelle » du Parlement fédéral. En d’autres mots, le pouvoir
résiduel constitue la boîte de Pandore qui permet aux dirigeants des
institutions fédérales, dont les juges de la Cour suprême, de modifier à
leur guise l’interprétation de la Constitution. Concrètement, de soustraire
par étapes l’Outaouais urbain de la juridiction constitutionnelle du Québec en
matière d’affaires municipales et de porter atteinte à son intégrité
territoriale. Depuis une génération, l’on constate quotidiennement dans le
centre-ville de Hull les effets du pouvoir résiduel incarné en CCN, véritable
passe-partout de l’expropriation linguistique qui a produit un anglais « nettement
dominant » et son corollaire, un français en perdition. Or, il s’agit là
du résultat de la stratégie antisouverainiste du gouvernement de Pierre
Trudeau, dont le fer de lance à Hull fut l’implantation des bâtiments
fédéraux. L’initiative des sénateurs s’inscrit donc dans une dynamique de
renforcement de l’annexion « organique » de l’Outaouais urbain au
gouvernement fédéral dans le but exprès de le couper davantage de Québec et
de Montréal. Manifestement, la stratégie du ministre Jean Marchand est
toujours à l’ordre du jour dans les officines fédérales.

Cette reprise du vieux projet de
district fédéral Ottawa-Hull par les gros bonnets fédéraux, n’est-elle pas
une nouvelle poussée simultanément annexionniste et partitionniste contre le
territoire national ? Contre le Québec qu’un de ses amis, le penseur
franco-ontarien Séraphin Marion, qualifiait pourtant de « forteresse »
liée aux « avant-postes » de la francophonie canadienne. Roch
Cholette se rappellera-t-il qu’il est le député de Hull menacée et non de
Westmount privilégiée ? C’est avec anxiété que l’on entend le « plusse
meyeur » politicien de l’univers soupirer avec componction : « Célavi »,
ainsi que son ministre illuminé ès logistique linguistique rajouter : « Mon
bureau n’est pas au courant de problèmes particuliers à cet égard. »

Que le peuple québécois et son gouvernement sortent de la
torpeur distillée soit inconsciemment soit consciemment par les abstracteurs
tentaculaires d’arguties juridico-politiques qui nous enferment dans le statu
quo constitutionnel et la régression linguistique. Puisque l’obscurantiste
Constitution canadienne interprétée par un groupuscule de sibylles
autolocutrices coupées du peuple sert d’arme à son anglicisation
partitionniste ou annexionniste, que les états généraux sur la situation et
l’avenir de la langue française débouchent sur l’établissement d’une
assemblée constituante où le peuple québécois dotera le Québec de sa propre
Constitution, une Constitution claire. Fondée sur sa réalité
historique et ses projets de société future. Qui intégrera la Charte
de la langue française
et la volonté québécoise d’équilibrer les droits
individuels et collectifs, aussi imprescriptibles les uns que les autres. Seule
la détermination québécoise franchement et collectivement affirmée fera
réellement du français la langue commune de toutes les activités sur tout le
territoire québécois.

Un réfugié linguistique issu de Vanier et d’Ottawa,

Marc Labelle
Hull, Québec
mlabe093@uottawa.ca

Sources. C Statistique
Canada, site sur la Toile, et Charles Castonguay, Assurer l’avenir du
français au Québec,
mémoire présenté à la Commission Larose
(15 nov. 2000).

(Le 27 juillet 2001)