L’ANGLAIS DÈS LA PREMIÈRE ANNÉE ?

L’ANGLAIS DèS LA PREMIèRE ANNéE ?
Un désastre !

Je pense que l´avis du linguiste Claude Hagège (de renommée mondiale)
suite
la proposition des libéraux québécois d´introduire l´anglais dès la
première année pourrait intéresser vos internautes.

J´expédie ci-dessous une copie de l´article issu du DEVOIR (28.9.2000) qui
résume les propos de M. Hagège.

(Texte extrait du Devoir : http://www.ledevoir.com/edu/2000b/angl280900.html)

Meilleurs salutations

Adrien Borel
eugbor@pop.racsa.co.cr

L’anglais dès la première année ? Un désastre!
Le linguiste Claude Hagège désapprouve totalement la proposition du PLQ

Christian Rioux
LE DEVOIR

Le jeudi 28 septembre 2000

L’enseignement de l’anglais dès la première année dans
les écoles québécoises serait une catastrophe, dit le linguiste français
Claude Hagège. Ce défenseur du bilinguisme et du multilinguisme estime
qu’au Québec l’anglais ne doit pas être enseigné dès six ans comme l’ont
proposé Jean Charest et les jeunes libéraux réunis en congrès à La
Pocatière au mois d’août.

«L’idée du Parti libéral du Québec est une façon de détruire la loi
101»,
selon le linguiste de réputation internationale, qui prononcera une
conférence à l’université McGill le jeudi 28 septembre. «L’enseignement
obligatoire de l’anglais à partir de la première année serait une
catastrophe totale. Si le Québec devait suivre cette proposition, je prédis
la disparition du français. Même si je ne peux dire dans quel délai.»

Claude Hagège est pourtant l’un des plus ardents défenseurs du bilinguisme,
auquel il a consacré son dernier livre, L’Enfant aux deux langues (Odile
Jacob). Dans tous les pays européens, Claude Hagège préconise
l’enseignement d’une deuxième langue dès cinq ans et d’une troisième au
secondaire. Mais il juge le contexte québécois radicalement différent.

«Dans un autre milieu linguistique, l’enseignement de l’anglais en première
année serait discutable. Mais, au Québec, une telle réforme aurait des
conséquences graves. Vous n’êtes que six millions dans un océan de 300
millions d’anglophones. L’évolution naturelle, c’est l’anglicisation. Le
français peut à tout moment disparaître s’il n’est pas sévèrement et
strictement défendu par la loi.»

Claude Hagège s’inquiète aussi des répercussions sur les immigrants. «Si
la
loi favorise l’anglais dès la première année, des masses d’étrangers seront
incités à apprendre l’anglais. Le français n’aura plus de moyens de
résister. L’anglais en première année au Québec? Je suis totalement
contre.»

Bilingue à cinq ans

Les travaux de Claude Hagège ont pourtant largement inspiré les récentes
propositions du ministre français de l’éducation, Jack Lang, favorisant
l’enseignement des langues secondes dès le primaire. La plupart des
chercheurs, dont Hagège, estiment en effet que les langues étrangères
doivent, dans la mesure du possible, être enseignées très tôt, idéalement
entre trois et dix ans, un âge où l’élève assimile plus rapidement les
sonorités nouvelles.

Mais, explique Hagège, «si les écoles n’offrent qu’une seule langue
seconde, les parents se précipiteront goulûment sur l’anglais. L’anglais,
qui est déjà dominant, se retrouverait dans une situation de monopole
aggravant le déséquilibre profond qui existe déjà».

C’est pourquoi il propose de généraliser l’apprentissage obligatoire de
deux langues secondes. «Les parents choisiront nécessairement l’anglais,
mais il y en aura une autre qui bénéficiera de la même obligation, ce qui
rétablirait un peu l’équilibre.» Hagège va jusqu’à suggérer que l’anglais
ne soit enseigné qu’au secondaire.

Le chercheur met cependant quelques bémols à son engouement pour le
multilinguisme. Si l’apprentissage d’une langue seconde doit intervenir
avant 10 ans, il ne doit pas se produire trop tôt. «L’enfant doit avoir une
maîtrise sémantique de sa langue. On ne peut pas fonder l’enseignement
d’une langue étrangère sur des connaissances linguistiques nulles.» Cinq
ans serait l’âge idéal.

De nombreuses études montrent que l’enfant de cinq ans a dominé ce que le
linguiste nomme «le noyau dur de la langue» (morphologie, syntaxe et
grammaire). Ce qu’il va apprendre par la suite est sans commune mesure avec
ce qu’il a déjà appris. Le «noyau dur» ne comprend évidemment pas le
vocabulaire. «Je continue toujours à apprendre de nouveaux mots, dit
Hagège. Tout le monde en apprend. ça dépend des besoins.»

La double incompétence linguistique

Les enfants qui n’ont pas acquis une maîtrise suffisante du français
pourraient même souffrir de l’enseignement précoce d’un langue seconde. En
France, ce problème se pose chez les enfants d’immigrés. Au Québec, il
pourrait se retrouver dans certaines populations francophones où l’anglais
est omniprésent, dit le linguiste. Si un anglais fautif vient se greffer à
un français fautif, l’enfant risque alors de développer ce qu’il nomme «une
double incompétence linguistique».

«Les enfants de familles immigrées sont souvent dans cette situation.
L’enfant n’est ni compétent dans sa langue maternelle, la langue de la
tendresse, ni en français, la langue qui permet d’avoir un job. Ces enfants
sont menacés d’être doublement marginaux.» Dans de telles situations, il
importe de renforcer l’enseignement du français.

Le multilinguisme reste pourtant une façon de résister à l’impérialisme
de
l’anglais. «Du moment que l’anglais apparaît comme allant de soi, comme la
seule langue à vocation universelle, on signe la mort du bilinguisme. On
encourage ainsi la mentalité unilingue qui domine aux états-Unis et dans
les autres grands pays anglophones: Australie, Canada, Nouvelle-Zélande,
Afrique du Sud, Grande-Bretagne. Dans les autres pays, il n’y a pas cette
mentalité unilingue. Il ne s’agit donc pas simplement d’apprendre deux
langues, mais d’apprendre des langues qui permettent un autre choix que
l’anglais… que l’on apprendra de toute façon.»

Pour les mêmes raisons, Hagège favorise en France l’enseignement de
l’occitan, du basque, de l’alsacien, du corse, du flamand et du breton.
«Non seulement ces langues ne nuisent pas au français – puisqu’elles ne
sont pas en état de le menacer -, mais elles préparent à l’apprentissage
d’autres langues. à condition de ne pas être idiot, plus vous êtes
multilingue, plus vous pouvez le devenir.»

La mort des langues

La diffusion mondiale de l’anglais serait, selon le chercheur, une des
principales causes de la disparition de langues. Parmi les 5000 langues
vivantes que Hagège recense dans le monde, une vingtaine disparaîtraient
chaque année. «à ce rythme, il n’en restera plus que 2500 à la fin du
siècle.»

Dans son prochain livre, Halte à la mort des langues (publié en octobre
chez Odile Jacob), Hagège lance un cri d’alarme.

«Je ne vois pas pourquoi, à partir du moment où il existe tant
d’entreprises de défense des espèces vivantes, il n’en existerait pas pour
défendre les langues. On préserve la nature, pourquoi ne préserverait-on
pas les langues? Je suis pour une écologie linguistique.»

Le combat contre la domination internationale de l’anglais serait
d’ailleurs loin d’être perdu. «Il y a encore des choses à faire. Sur
Internet, un instrument capital de diffusion, la présence importante
d’autres langues laisse prévoir que la domination de l’anglais a des
chances de baisser. La progression de l’anglais n’est pas inéluctable.»

Les pires ennemis de la diversité linguistique sont ceux qui s’avouent
vaincus d’avance, dit le linguiste en colère. Hagège déplore l’anglophilie
de beaucoup de pays européens, surtout les pays du Nord, qui n’ont pas
l’habitude de considérer la langue comme une question politique.

«En France, la langue est une affaire complètement politique pour des
raisons historiques qui remontent à la monarchie. Au Québec aussi, parce
que le français doit se défendre contre un océan anglophone.»

D’ailleurs, Claude Hagège se demande bien pourquoi on l’a invité à
prononcer, dans une ville francophone, une conférence en anglais où les
personnalités invitées sont toutes francophones. «Vous ne trouvez pas cela
bizarre?»

(Le 31 décembre 2000)