LA GUERRE GLOBALE A COMMENCÉ

LE TEXTE SUIVANT MéRITE UNE ATTENTION TOUTE PARTICULIèRE TANT PAR LA QUALITé
EXCELTIONNELLE DE SON ANALYSE GéOPOLITIQUE QUE PAR LA MEILLEURE COMPRéHENSION
QU’IL OFFRE DES MENéES IMPéRIALISTES DE LA SUPERPUISSANCE AMéRICAINE DANS SA
QUêTE DE DOMINATION MONDIALE. EN VOICI QUELQUES EXTRAITS.

Date: Mon, 19 Nov 2001
De: Michel COLLON <michel.collon@skynet.be>

Retransmis par
philippe.plantey@freesbee.fr

et Jean Hudon, Coordonnateur du Réseau Arc-en-ciel de la Terre


http://www.cybernaute.com/earthconcert2000

La guerre globale a commencé

Et c’est bien une guerre pour imposer la mondialisation.

Ce texte fait partie d’un livre collectif à paraître bientôt: L’Empire en
guerre — Le monde après le 11 septembre; Coédition Temps des Cerises -EPO,
Paris,- Bruxelles.

MICHEL COLLON

«Guerre contre le terrorisme»? Si c’était un film, ce scénario officiel
serait rejeté comme ne tenant pas debout et cachant d’autre motivations.

Première invraisemblance : en 1999, puis en 2001, les talibans ont estimé
que la présence de Ben Laden sur leur territoire empêchait leur
reconnaissance internationale et ils ont proposé aux Etats-Unis de
l’éliminer ou de le neutraliser. A chaque fois, les Etats-Unis ont refusé.
Cela a été révélé par Laili Helms, qui représentait officiellement les
talibans à Washington Qui n’a pas démenti. Pourquoi?

Deuxième invraisemblance : peu avant les attentats, Ben Laden, l’ennemi
public activement recherché paraît-il depuis trois ans, était venu
tranquillement se faire soigner à Dubaï et y avait rencontré le responsable
local de la CIA.

Troisième invraisemblance : après les attentats, les talibans ont à nouveau
proposé de livrer Ben Laden pour qu’il soit jugé dans un pays neutre. Une
telle solution avait été appliquée pour l’attentat aérien de Lockerbie,
débouchant sur la condamnation d’un citoyen libyen. Mais Bush a tout de
suite refusé. Pourquoi?

Quatrième invraisemblance : chacun sait à présent que les Etats-Unis ont
mis en place, financé et armé Ben Laden pour contrôler l’Afghanistan. On
dit moins qu’ils ont aussi utilisé ces milices fanatiques pour des
objectifs semblables en Bosnie, au Kossovo, en Macédoine, en Tchétchénie.
Pourquoi refuse-t-on d’ouvrir le dossier de leur rôle dans ces guerres aux
conséquences tragiques?

Cinquième invraisemblance : on nous dit que pour garantir la démocratie et
respecter les droits des femmes, il fallait éliminer les talibans. Et qui
prend leur place? L’Alliance du Nord de feu le commandant Massoud, au
sanglant palmarès de terreur et de trafics criminels. Qui donc avait imposé
la Charia islamiste à Kaboul en 1994? Massoud lui-même.

Contradiction flagrante aussi sur le fond du problème : chacun sait qu’on
n’éliminera pas le terrorisme avec des bombes mais en s’attaquant aux
injustices et aux oppressions qui lui fournissent un terreau.

S’attaque-t-on dès lors à la faim dans le monde que 15 milliards de dollars
suffiraient à éliminer? Non, on augmente de 40 milliards le budget
militaire US. Et les budgets européens vont suivre. Plutôt que de résoudre
la question palestinienne, Bush signe en novembre 2001 un énorme contrat
(200 milliards $) pour construire un bombardier encore plus terrible, le
"Joint Strike Fighter". Dont chaque victime remplira les poches déjà bien
bourrées des constructeurs Lockheed Martin et Boeing.

Tout ceci amène à se demander si la guerre n’avait pas été décidée bien
avant les attentats. Oui, a affirmé l’ancien ministre pakistanais des
Affaires étrangères, Niaz Naïk. Fin juillet déjà, «des fonctionnaires
américains lui avaient parlé d’un plan américain visant à lancer une action
militaire pour renverser le régime taliban et installer à sa place un
gouvernement d’Afghans "modérés". Cela se ferait à partir de bases situées
au Tadjikistan où les conseillers US étaient déjà en place. On lui déclara
que si l’action était maintenue, elle aurait lieu avant les neiges, vers la
mi-octobre au plus tard.»

Comment expliquer toutes ces invraisemblances?

En fait, ce que les Etats-Unis poursuivent à travers cette guerre, ce sont
cinq objectifs bien plus vastes :

1. Contrôler le pétrole et le gaz d’Asie centrale.
2. Imposer leurs bases militaires au coeur de l’Asie, entre Chine et Russie.
3. Préserver la domination US sur l’Arabie Seoudite.
4. Militariser l’économie comme "solution" à la crise qui couve.
5. Briser la résistance du tiers monde et la lutte antimondialisation.

A poursuivre tant d’objectifs à la fois, une superpuissance peut sembler
forte. En réalité, elle y montre aussi sa faiblesse. De plus en plus
contestés, par le tiers monde à l’OMC, par les jeunes antimondialisation
sur Internet et dans la rue, les Etats-Unis et leurs alliés réagissent par
la guerre.

Mais tôt ou tard, leurs divers objectifs entrent en contradiction entre
eux. Tandis que leur arrogance, leur mauvaise foi, leur agressivité ne font
qu’augmenter la révolte partout. L’Empire est en crise.

Quiconque lutte pour le progrès, la justice et la paix, est donc forcé de
se poser la question des objectifs réels s’il veut pouvoir expliquer autour
de lui ce qui se passe. C’est d’autant plus nécessaire que les dirigeants
US eux-mêmes – qui d’habitude minimisent l’ampleur de ce qu’ils font –
déclarent cette fois que la guerre durera de longues années et que d’autres
Etats en deviendront les cibles. En outre, ces mêmes dirigeants prennent –
à l’étranger mais aussi sur leur propre territoire – des mesures de
répression extrêmement graves. Qu’ils pourront utiliser contre toute
opposition politique, notamment le mouvement antimondialisation.

Oui, nous sommes entrés dans une nouvelle forme de guerre, plus grave
encore que les précédentes. Nous sommes entrés dans la guerre globale.

Objectif n° 1 : Contrôler les routes du pétrole

Beaucoup de guerres dites "incompréhensibles" sont en réalité des guerres
pour l’or noir, écrivions-nous dans notre livre Monopoly Les
multinationales pétrolières US et leur gouvernement entendent contrôler
toutes les routes permettant d’exporter les énormes réserves de pétrole et
de gaz d’Asie centrale. Nos cartes géographiques indiquaient les pays ayant
le malheur de se trouver sur les routes vers l’Ouest : Tchétchénie,
Géorgie, Kurdistan, mais aussi Yougoslavie et Macédoine. Autant
d’ingérences, autant de guerres.

Mais ces cartes montraient aussi les menaces planant sur la route Est (vers
la Chine et le Japon). D’autant que la CIA soutient activement les milices
islamistes ouïgoures antichinoises du XingJiang. Ainsi que sur la route Sud
puisque la multinationale US Unocal intrigue depuis longtemps pour
contrôler l’oléoduc à construire à travers l’Afghanistan et le Pakistan.
Juteux bénéfices à la clé.

L’industrie pétrolière est omniprésente au coeur même de l’administration
US. Elle a fourni tous les ministres des Affaires étrangères depuis la
Seconde Guerre mondiale, à l’exception de deux.

Dont l’actuel, certes : Colin Powell. Mais on ne perd pas au change puisque
la famille Bush est une des principales familles pétrolières du Texas. Et
surtout parce que le véritable chef de l’administration Bush, à savoir Dick
Cheney, est lui-même un poids lourd de cette industrie. Juste avant de
devenir vice-président, il a été – cinq ans durant – à la tête de
Halliburton. Une des principales sociétés de services à l’industrie
pétrolière, présente dans plus de 130 pays et employant cent mille
personnes. Chiffre d’affaires 1999 : 15 milliards de dollars. Une des 400
plus grosses multinationales du monde. Pour arriver à de si beaux
résultats, Cheney n’a pas hésité à fricoter avec la dictature en Birmanie.
Et au Nigéria, ses investissements ont fortement augmenté après
l’assassinat de plusieurs militants écologistes et l’écrasement des
protestations populaires dans le delta du Niger. De plus, des responsables
de l’administration auraient aidé Halliburton à décrocher de gros contrats
en Asie et en Afrique, selon des documents du Département d’Etat tombés aux
mains du Los Angeles Times La guerre annoncée est donc arrivée. En fait,
depuis plus de vingt ans, Washington manoeuvre et complote afin de
s’emparer de l’Afghanistan, carrefour stratégique de l’Asie. Le but n’a pas
varié, mais les méthodes si. Ce fut d’abord en armant les milices
islamistes contre l’Union soviétique. La plus grosse opération CIA de tous
les temps. Un diplomate US au Pakistan confiait en 1996 : «Vous ne pouvez
injecter des milliards de dollars dans un Djihad anticommuniste, accepter
des participants du monde entier et ignorer les conséquences. Mais nous
l’avons fait. Nos objectifs n’étaient pas la paix et le bien-être en
Afghanistan. Notre objectif était de tuer des communistes et de chasser les
Russes.»

Ainsi, les moudjahiddins de la CIA ont renversé le seul régime qui ait
jamais émancipé les femmes afghanes et tenté, en dépit de graves défauts,
d’apporter un peu de progrès social. Et comment ces moudjahiddins
ultra-pauvres payèrent-ils les armes américaines? En transformant leur pays
— avec la bénédiction de la CIA – en premier producteur mondial d’héroïne.
Ce qui entraîna la création de la très importante filière de la drogue
Afghanistan – Turquie – Balkans – Europe. Avec toutes ses conséquences. Le
cocktail pétrole – armes – drogue est d’ailleurs un classique de la CIA.

Après cette grande victoire de "leur" terrorisme, les Etats-Unis
favorisèrent les talibans en dépit des vives critiques d’organisations de
défense des droits de l’homme. Interrogée sur le sort des femmes afghanes,
Madeleine Albright répondait alors : «Affaire intérieure»! La ministre US
des Affaires étrangères jouait son rôle de représentante de commerce
puisqu’Unocal invitait somptueusement ces talibans au Texas. Signalons
aussi qu’Henry Kissinger en personne avait assisté en 1995 à la signature
de l’accord sur l’oleoduc, entre Unocal, son partenaire seoudien Delta et
le président du Turkmenistan. Plus tard, Unocal et donc Washington
décidèrent de changer de cheval. Les talibans n’ayant pas réussi à
stabiliser le pays divisé, il fallait miser sur d’autres forces pour
remplacer les alliés d’hier devenus gênants. Cette guerre, décidée bien
avant les attentats, n’est donc pas plus humanitaire que les précédentes.

Mais l’Afghanistan n’est pas du tout le seul pays victime de la guerre pour
le pétrole et le gaz. Outre l’Irak, citons entre autres le Caucase, la
Colombie, l’Algérie, le Nigéria, l’Angola… Bref, partout dans le monde où
l’on trouve pétrole ou gaz, les Etats-Unis décident que cela leur
appartient, ils cherchent à y installer leurs bases militaires et
provoquent ou excitent les guerres qu’ils jugent utiles à leurs intérêts.

Toute personne sensée se demandera donc : les Etats-Unis ont-ils vraiment
besoin de tout ce pétrole pour leurs usines et leurs voitures, en supposant
même qu’on doive conserver l’actuel modèle économique absurde, gaspilleur
et polluant, où le litre de pétrole, sous-payé aux producteurs, est en fait
moins cher, hors taxes, que le litre d’eau? Non, les Etats-Unis n’ont pas
besoin de tout ce pétrole. Les réserves des gisements situés aux USA sont
entre trois et cinq fois supérieures à celles de l’Asie centrale. Et celles
de gaz naturel dix fois. Il ne s’agit donc pas d’assurer, comme le
gouvernement US le dit à chaque guerre «la sécurité des approvisionnements
énergétiques».

Nouvelle question donc, aussi logique : le pétrole est-il le but ultime des
Etats-Unis? Non, ce n’est pas un but en soi. C’est une arme, une
possibilité de chantage. Comme nous l’écrivions également dans Monopoly (
p. 112 ) : «Qui veut diriger le monde doit contrôler le pétrole. Tout le
pétrole. Où qu’il soit.» Dans la guerre économique qui caractérise le
capitalisme, les Etats-Unis entendent détenir un moyen de pression
stratégique en contrôlant l’approvisionnement énergétique de leurs grands
rivaux (Europe et Japon) et celui d’autres pays risquant de se montrer trop
indépendants. Par exemple, si l’oleoduc allant du Caucase vers l’Ouest
est russe et non turc ou macédonien, l’Europe aurait accès à un pétrole que
Washington ne contrôlerait pas. Aussi, quand il s’agit d’installer des
bases militaires dans certaines régions pétrolières, Washington n’est pas
pressée d’y inviter ses "chers alliés".

Ceci dit, le pétrole suffit-il à expliquer cette guerre contre
l’Afghanistan? Non, et les Etats-Unis connaissaient bien la difficulté de
conquérir ce pays. Les Britanniques et les Soviétiques s’y cassèrent déjà
les dents.

Objectif n° 2 : Imposer les bases militaires US au coeur de l’Asie

En 1997, Zbigniew Brzezinski, déjà cité, définissait l’axe – clé de la
politique étrangère américaine : contrôler l’Eurasie, soit
75% de la population mondiale et 60% des richesses économiques et
naturelles. Pour cela, il fallait affaiblir les rivaux potentiels : Europe,
Russie, Chine. Et empêcher toute alliance entre eux. C’est le continent
asiatique qui connaît et va connaître la plus forte expansion. Et en Asie,
la Chine excite particulièrement les convoitises avec son formidable marché
potentiel et son exceptionnel taux de croissance de 9,8% ces vingt
dernières années.

«Empêcher une alliance anti-hégémonique Chine – Russie – Iran»

Bien sûr, le grand principe de toute politique impérialiste reste "Diviser
pour régner". Sur ce continent asiatique, voici que les Etats-Unis
craignent par dessus tout, explique encore Brzezinski : «La Chine pourrait
être le pilier d’une alliance anti-hégémonique Chine – Russie – Iran.» Une
telle alliance s’est ébauchée avec le "Groupe de Shanghaï", qui réunit la
Chine, la Russie et quatre républiques d’Asie centrale : Kazakhstan,
Tadjikistan, Kirghizstan et Ouzbekistan.

Pour ces raisons, l’Amérique doit maintenir une présence en Asie, et son
objectif géopolitique doit être d’empêcher la transformation de l’Asie en
un bloc hostile (ce qui surviendrait très probablement sous la tutelle
d’une de ses grandes puissances.» Bref, diviser pour régner. Car, dans la
bouche de Kissinger, le mot "hostile" signifie: non soumis aux intérêts des
multinationales US. Ainsi, ce n’est nullement un hasard si les Etats-Unis
interviennent en Afghanistan. Ils ont décidé d’utiliser ce pays, situé en
plein coeur de l’Asie comme base pour de futures actions contre la Russie,
l’Iran ou la Chine voisines. Washington est intéressée par l’ancienne base
soviétique de Bagram en Afghanistan, mais – c’est plus facile – a déjà
converti l’Ouzbekistan en base militaire et veut prendre le contrôle des
aéroports du Turkmenistan. But : chasser les troupes russes de la région.
Vraiment très utile, cette guerre. D’autant que les Etats-Unis s’attendent
à des difficultés autour de leurs bases asiatiques actuelles : Corée,
Taïwan, Japon. L’installation des troupes US en Ouzbekistan a été présentée
comme une mesure d’urgence décidée après les attentats. En réalité, c’est
déjà en 1999 que Washington y avait envoyé ses bérets verts, accueillant
aussi de nombreux officiers dans les écoles militaires US. En 1999 aussi,
ce pays avait été incorporé dans une alliance militaire antirusse, le GUAM:

Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Ouzbekistan et Moldavie. En fait, les
Etats-Unis cherchent à établir, dans chaque région stratégique, un Etat qui
sera en quelque sorte leur Israël, leur porte-avion. Après le Kossovo et la
Grande Albanie, Azerbaïdjan et Ouzbekistan sont les élus.

Grâce à la guerre contre l’Irak, les Etats-Unis ont pu implanter des bases
militaires dans le Golfe persique. Grâce à la guerre contre la Yougoslavie,
ils se sont installés en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine. Cette fois, ils
espèrent s’installer en Géorgie, Azerbaïdjan, Turkménistan et Ouzbekistan,
tout en modernisant leur base turque d’Incirlik et celle d’Arabie.

S’ils parviennent à conquérir une position aussi avantageuse, ils seront
plus proches militairement de l’Iran, du Pakistan et de la Chine et
encercleront mieux encore la Russie. Excellent point de départ aussi pour
de nouvelles aventures vers le sud : Océan Indien, Indochine.

Contrôler le pétrole de la Chine

Vraiment pressés de trouver Ben Laden?

Pourquoi le chef de l’état-major britannique a-t-il déclaré, après deux
semaines de bombardements, que ce conflit «pourrait durer 50 ans»! En fait,
ils savaient depuis le début que cette guerre serait longue, mais ils ont
dû attendre quelque peu avant de le dire. L’important était de déclencher
la guerre en manipulant l’opinion et en forçant leurs "alliés".

Très vite aussi, le ministre US Rumsfeld s’est mis à dire que peut-être on
ne trouverait pas Ben Laden. Pourquoi?

Parce que, si vous êtes une superpuissance et que vous tenez absolument à
implanter vos bases militaires en un point stratégique où elles ne sont pas
tellement désirées, vous devez bien cacher votre jeu. Créer d’abord un
problème en jetant de l’huile sur le feu. Et veiller à ce qu’il ne soit pas
résolu de sitôt. Un précédent : les USA ont promis un Kosovo multiethnique
et pacifié, mais en réalité ils ont armé et excité l’UCK afin de
déstabiliser la région pour longtemps. Grâce à quoi ils ont pu y installer
leur plus grande base militaire créée à l’étranger depuis la guerre du
Vietnam. Washington ne veut pas d’une solution, elle veut seulement un
problème. De longue durée.

Pour une superpuissance qui veut dominer et exploiter le monde, plonger
délibérément les peuples dans la souffrance n’est pas un problème moral.
Juste un atout dans le grand jeu stratégique. La définition de la barbarie
moderne, c’est ça.

Objectif n° 3 : Préserver la domination US sur l’Arabie Seoudite

Si la guerre actuelle de Bush est une guerre d’attaque pour conquérir la
domination de l’or noir en Asie centrale, elle est en même temps une guerre
de défense pour sauver le régime seoudien, allié décisif au Moyen-Orient.
En effet, Ben Laden est seoudien comme la majorité des auteurs présumés des
attentats et aussi comme la majorité des soutiens financiers à son
organisation Al Qaeda. Et en tête des grands reproches de Bush à Ben Laden,
figure celui-ci : «Ils veulent renverser les gouvernements existants dans
de nombreux pays arabes comme l’Egypte, l’Arabie Seoudite et la Jordanie.»

Serait-ce une grande perte pour le peuple d’Arabie Seoudite si
disparaissait ce régime corrompu et tyrannique, la dernière féodalité au
monde? Il ne semble pas, même aux yeux du New York Times : «Jusqu’à
présent, le flux de pétrole et d’argent seoudien a fait taire toute
critique américaine sérieuse à l’encontre de la complète corruption de la
famille royale, de son mépris de la démocratie et des répugnantes
violations des droits de l’homme commises en son nom.» En fait, il semble
que seuls les Etats-Unis y perdraient, toujours selon le même journal :
«Depuis des décennies, les Etats-Unis et l’Arabie seoudite ont tiré profit
de ce marché sans état d’âmes au coeur de leur relation : l’Amérique
recevait le pétrole pour faire tourner son économie et l’Arabie Seoudite la
protection de la puissance militaire américaine.»

Exact. En l’an 2000, l’Arabie a vendu plus de soixante milliards de dollars
de pétrole sur les marchés mondiaux. La moitié du total du Moyen-Orient.
L’intérêt pour Washington, c’est qu’au lieu de réinvestir ces pétrodollars
sur place, de créer une industrie locale et un développement social, comme
l’Irak avait tenté de le faire, la dynastie seoudienne les dépense dans un
luxe insensé, mais surtout à Wall Street et dans les bons du trésor
américain. Epongeant ainsi une part du considérable déficit US. Le Koweït
et les Emirats Arabes font pareil. En outre, contrôler les cheikhs et les
émirs permet à Washington de maintenir le cours du pétrole libellé en
dollars et non en euros.

Revenons à la question clé : où faut-il placer les pétrodollars? Les pays
arabes doivent-ils rester de simples pions US ou rechercher leur propre
développement? C’est exactement la même contradiction qu’avait soulevée
Saddam Hussein en février 1990. Parlant devant les chefs d’Etat du Conseil
de Coopération Arabe (Irak, Arabie Seoudite, Egypte et Jordanie), il avait
demandé le retrait des troupes US de la région : «Si les peuples du Golfe,
avec tous les Arabes, n’y veillent pas, la région du Golfe Arabe sera
gouvernée par les Etats-Unis.» Et il proposait des accords régionaux de
coopération économique.

Le crime majeur! Proposer que les peuples d’une région – et quelle région!
– s’organisent en fonction de leurs intérêts propres et non de ceux des
multinationales US! C’est cela évidemment qui a provoqué la terrible
punition infligée à l’Irak. Washington a voulu infliger un exemple de
destruction totale pour intimider à jamais toute bourgeoisie arabe tentée
de suivre une voie indépendante.

En fait, c’est dans l’ensemble du Moyen-Orient que Washington se trouve
face à une forte contradiction : il ne veut et ne peut renoncer ni à
Israël, ni à l’Arabie Seoudite. Le premier est son pion militaire majeur;
en fait, c’est tout simplement une extension de l’armée US. Mais Israël ne
peut se maintenir qu’en opprimant les Palestiniens et en menaçant ses
voisins. D’autre part, l’Arabie Seoudite est son pion économique majeur
pour conserver les revenus du pétrole dans ses propres caisses. Or les
dirigeants saoudiens, comme les autres dirigeants arabes sont confrontés à
la pression de la lutte du peuple palestinien. La seule véritable lutte de
masse, la seule qui exclue tout compromis pourri dont sont friands les
classes privilégiées, arabes et autres.

L’Intifada est le cauchemar de Washington. Et l’espoir de tous les peuples.

Objectif n° 4 : Militariser l’économie comme "solution" à la crise

En dépit de certaines circonstances favorables, les crises conjoncturelles
du capitalisme occidental se succèdent à intervalles de plus en plus
rapprochés. En outre, plusieurs régions dites "prometteuses" se sont
effondrées l’une après l’autre : les "tigres" asiatiques, la Russie,
l’Amérique latine. A chaque fois, les analystes financiers ont craint que
Wall Street et tout le système mondial soient entraînés dans une récession
catastrophique. Beaucoup n’excluant pas une réédition du krach de 1929 et
considérant avec crainte le ralentissement de l’économie, entamé fin 2000.

De toute façon, même s’il échappe au krach pour cette fois, le capitalisme
occidental ne fait que retarder son problème. Puisqu’il reporte toujours
davantage le poids de la crise sur le tiers monde et sur les pauvres. Mais
cette "solution" crée un problème plus grand encore : comment les
multinationales pourront-elles vendre à ceux qu’elles ont appauvris? Cela
s’appelle scier la branche sur laquelle on est assis.

CLIP

Avant même les attentats, l’économie US (le modèle à ce qu’il paraissait)
venait de perdre un million d’emplois en un an. Et les entreprises
technologiques (l’avenir de la Bourse, nous avait-on dit) étaient en chute
libre.

Comment les relancer? Pour les dirigeants US, il n’y a pas trente-six
moyens. Gonfler le carnet des commandes militaires est la méthode qui a été
employée à chaque fois que l’économie US était menacée de récession et
qu’il fallait "sortir de la crise".

CLIP

Objectif n° 5 : Briser la résistance du tiers monde et la lutte
anti-mondialisation

Partout, croît la résistance à la mondialisation impérialiste. Parmi les
peuples du tiers monde, mais aussi dans les pays riches.

Le tiers monde d’abord. Des pays très divers, mais qui ont en commun de
refuser de se mettre à genoux. Cuba défend son socialisme. L’Irak résiste
toujours, malgré dix ans d’embargo et de bombardements. Le nouveau Congo
tente de préserver son indépendance. Les Coréens, des deux côtés, aspirent
à la réunification et à la paix. Et des mouvements révolutionnaires
progressent à nouveau, inspirés par un projet de société alternatif :
Colombie, Népal, Inde, Philippines, Mexique.

Le Nord de l’Amérique latine inquiète particulièrement Washington qui
craint de voir s’y former un triangle progressiste : Colombie, Venezuela,
Equateur. Ce triangle sortirait Cuba de son isolement et bouleverserait le
rapport de forces dans tout le continent. Offrant un appui et de nouvelles
perspectives aux luttes populaires du Brésil et d’Argentine.

Dans ce monde de guerres et de révoltes, l’Intifada a constitué un facteur
très important. Si l’Otan a réussi à infliger une défaite aux Serbes, les
Palestiniens ont montré, eux, qu’un peuple finit toujours par se relever.
Que les oppressions les plus fortes ou les trahisons les plus pernicieuses
ne peuvent venir à bout de l’esprit de résistance. Là où il y a oppression,
il y aura toujours résistance. La deuxième Intifada a fortement renforcé la
colère des masses arabes et musulmanes.

Dans les pays industrialisés, aussi, la résistance vient de connaître un
développement très important. Avec Seattle et Gênes, une nouvelle
génération s’est lancée dans la lutte. Jeune, combative, inventive. Alors
que la gauche traditionnelle et le mouvement ouvrier s’étaient laissés
endormir par les promesses d’un monde meilleur à condition de ne pas
combattre le système, voici le réveil. Un mouvement de masse : des jeunes
surtout, implantés dans de nombreux pays et avec un début de coordination,
ne tolèrent plus l’injustice, le pillage du tiers monde, la destruction de
la planète, ils proclament «qu’un autre monde est possible» et se battent
pour le préparer tout de suite, en inventant leurs propres modes de lutte.

La génération Internet. Une arme nouvelle et formidable qui permet à des
millions de jeunes de s’informer et d’informer en dehors des médias
dominants. «Don’t hate the media. Be the media.» (Ne haïssez pas les
médias. Soyez les médias), propose la nouvelle agence Indymedia, qui fut à
la pointe de cette info alternative à Gênes et, à cause de son succès, la
cible des matraques de Berlusconi. Après IndyMedia Belgique, des sections
se sont créées ou se préparent dans les autres pays européens.

Grâce à Internet, les cyber-activistes ont réussi de spectaculaires
mobilisations internationales, mettant en difficulté la Banque Mondiale,
l’OMC et autres FMI, habitués à régler le sort des peuples hors la présence
de ceux-ci. Le huis clos a vécu. Le débat sur l’avenir de la planète est
devenuS global. Et quand on lit les documents de la Banque mondiale ou des
services policiers US, on mesure combien ils craignent ce nouveau mouvement
et son efficacité Internet.

100 des 142 pays membres de l’OMC ont affirmé que les accords déjà réalisés
(commerce, propriété intellectuelle, services, etc) sont déséquilibrés et
favorables aux pays riches. Malgré cela, dirigeants et médias occidentaux
ne cessent de répéter qu’il faut poursuivre dans la même direction et
généraliser à d’autres matières. Que le salut viendra de l’ouverture totale
du marché.

En réalité, ce remède est un poison, explique Raoul Jennar, analyste de
l’ONG Oxfam : «Permettre aux investisseurs et en particulier aux sociétés
transnationales de se comporter partout comme bon leur semble, mettre les
entreprises nationales en concurrence avec les firmes transationales,
imposer aux pays du Sud des contraintes en matière d’environnement alors
que les gros pollueurs sont au Nord, telles sont quelques uns des
intentions de l’Union européenne. Le colonialisme historique a trouvé de
nouveaux instruments pour se perpétuer.» La nécessité de former un front
international Mais, d’ores et déjà, la naissance de ce mouvement
antimondialisation est un événement d’une importance historique, dépassant
probablement celle de Mai 68. Aujourd’hui, il devient possible de créer un
front international contre l’injustice et contre la guerre. Réunissant le
Nord et le Sud, le combat du tiers monde et celui des progressistes des
pays riches.

Contre la guerre du Vietnam, un tel front avait permis de faire reculer la
plus puissante armée du monde et d’arrêter ses crimes. Aujourd’hui, c’est
plus nécessaire encore. Car trois tâches urgentes s’imposent à la gauche
mondiale et il faut absolument les entreprendre en unissant toutes les
forces:

1. Arrêter les nombreuses guerres en préparation.
2. Empêcher la criminalisation des mouvements de libération du tiers monde.
3. Empêcher de même la criminalisation du mouvement antimondialisation dans les
pays du Nord.
——
On trouvera cet excellent texte archivé en entier au


http://www.cybernaute.com/earthconcert2000/NouvelOrdreMon.htm

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant japonais M. Claude
Rifat
cyrano@aqua.ocn.ne.jp
)

(Le 6 décembre 2001)