« L’AVENIR MIEUX ÉQUILIBRÉ » QUE PROMET LE CRTC AUX FRANCOPHONES

DOSSIER
«
L’avenir mieux équilibré »
que promet le CRTC aux francophones



Les francophones hors Québec
devront payer et se démêler dans leurs fils pour avoir droit de recevoir la
télé en français !

En réponse à une directive du
gouvernement fédéral, le Conseil de la radio et des télécommunications du
Canada
(CRTC) s’est penché sur la qualité des services offerts aux
minorités francophones et a émis son rapport le 12 février dernier. Le titre
du rapport correspondant à l’Avis public CRTC 2001-25 « Vers un avenir mieux
équilibré
» convient bien puisque cet équilibre ne sera atteint que dans
un avenir très éloigné, voire même jamais ! Pourquoi une telle étude ? Des
francophones en situation minoritaire qui avaient trop souvent maille à partir
avec leurs câblodistributeurs ont réussi à convaincre leurs députés que le
CRTC n’était pas sensible à leurs besoins.

Pas surprenant ! Les
francophones de l’extérieur du Québec n’ont pas accès aussi facilement à des
services télévisuels dans leur langue que les anglophones du Québec. Par
exemple, le tableau ci-dessous démontre que, par exemple, la minorité
anglophone vivant dans la région de Québec-Lévis a accès à 70 canaux depuis
le déploiement de la technologie numérique, en dépit du fait qu’elle ne
représente que 2,2 % de la population locale. De leur côté, les francophones
d’Edmonton qui sont légèrement plus nombreux n’ont accès qu’à 5 chaînes de
télévision, et trois de ces stations sont situées en haut de la case 61. Une
autre comparaison intéressante est celle d’une ville francophone de l’Ontario,
Hearst, à une ville majoritairement anglophone au Québec, Campbell’s Bay. La
minorité anglophone (16,9%) de Hearst a droit à 50 canaux sur un total de 60;
par contre, la minorité francophone de Campbell’s Bay n’a droit qu’à 7 canaux
sur 35.

Gamme télévisuelle
accessible aux anglophones du Québec et aux francophones hors Québec
Tableau de comparaison

Nombre de stations dans la langue
minoritaire

Entreprise Gamme totale* % de la pop de langue
minoritaire officielle
positions analogiques positions numériques * total

Québec et Edmonton

Québec Vidéotron 112 2,2 34 36 70
Edmonton Shaw 97 2,5 4 1 5

Hearst et Campbell’s Bay**

Hearst (Ont) Regional 60 16,9 50 S/O 50
Campbell’s Bay (Qué) Regional 35 41,1 7 S/O 7

* Les canaux listés à
la fois sur les positions analogiques et numériques sont déduits du nombre de
stations numériques.
** Hearst est francophone à 85% ; l’anglais y est donc la langue minoritaire.
De son côté, Campbell’s Bay est majoritairement anglophone à 58%.

Cette iniquité dans le service
télévisuel entre les populations francophones et anglophones vivant « dans le
meilleur pays au monde » ne fait qu’empirer depuis le début des années 90. Et
le CRTC mérite qu’on le blâme pour ces inégalités. D’abord, il a émis
beaucoup des licences pour des stations spécialisées et a permis la diffusion
de plusieurs stations américaines. Alors que le nombre de stations dépasse les
limites de la capacité analogique, la réglementation du CRTC oblige la
diffusion de chaînes spécialisées dans la langue majoritaire. Résultats :
pas de place pour les chaînes de langue française.

Dans le rapport du CRTC, il ne
faut pas se surprendre qu’il y ait des bonnes nouvelles et des mauvaises
nouvelles. Commençons par les bonnes.

D’abord, ce ne sera plus un
privilège d’avoir accès à des services télévisuels en français dans si le
câblodistributeur utilise la bonne technologie; en fait, ce sera même un
droit. En reconnaissant le principe de dualité linguistique, le CRTC impose les
conditions suivantes dans les marchés anglophones à partir de septembre :

  • Les câblodistributeurs
    qui desservent plus de 2 000 abonnés avec une technologie numérique à
    bande large (750 MHz ou plus) devront diffuser toutes les stations de
    langue française, soit sur l’étalage analogique ou numérique. Ceci
    veut dire que toutes les chaînes spécialisées en français seront
    disponibles à Vancouver.

  • Tous les systèmes dont
    la capacité numérique est inférieure à 750 MHz devront diffuser une
    station en français pour dix en anglais. Cette exigence vise tous les
    câblodistributeurs, même les plus petits.

  • La SRC sera obligatoire
    partout, sans exception.

  • Le CRTC « encourage »
    la diffusion plus étendue de RDI, de TfO de TV5 et de la future
    Télé des Arts.

Plusieurs francophones se sont
réjouis « avec réserve » en lisant les recommandations de ce rapport. Cette
prudence est de mise puisqu’il reste plusieurs questions à résoudre :

  • D’abord, il n’y a pas de
    changement au service de base conventionnel. Si on veut des services
    télévisuels en français à l’extérieur du Québec, on devra fouiller
    dans son porte-monnaie. ça, le CRTC ne le dit pas trop fort !

  • Le CRTC nous dit qu’en
    septembre 2001 la technologie numérique sera disponible dans 6,2
    million des 8,8 millions d’abonnés au Canada. Le hic, c’est que peu de
    câblobranchés se prémunissent du service numérique. L’Association
    canadienne de la télévision par câble
    (ACTC) prévoit que 770 000
    abonnés* paieront pour la technologie numérique en septembre cette
    année, ce qui ne représente que 8,8% des abonnés du câble. Selon les
    prévisions les plus optimistes de l’ACTC, environ 2,5 million d’abonnés
    du câble (30%) paieront pour des blocs numériques en septembre 2005.

  • Jusqu’ici, peu de
    câblodistributeurs utilisent une technologie numérique à grande
    capacité. En d’autres mots, des régions rurales fortement francophones
    sont laissées pour compte si le câblodistributeur local utilise une
    capacité numérique de petite capacité ou aucune technologie
    numérique.

  • Le CRTC ne dit rien sur
    un inconvénient inhérent de la technologie numérique : il faut
    un décodeur pour chaque appareil-récepteur. Pire encore, l’abonné
    veut enregistrer un film sur le Canal D ou Superécran pour ne pas
    manquer le hockey sur RDS ? Pas possible… à moins, bien sûr d’avoir
    acheté un autre décodeur (230,00 $) ou loué une boîte
    supplémentaire (à 9,00 $ par mois) pour son magnétoscope. ça fait
    beaucoup de branchements et du filage derrière le télévisuer. Donc,
    pour se prévaloir de leurs droits, les francophones de l’extérieur du
    Québec devront débourser des frais supplémentaires et se démêler
    dans leurs fils.

  • Le CRTC n’a pas l’intention
    de toucher à sa définition asymétrique des majorités francophone et
    anglophone. Si 49,5% de la population d’une région donnée est de
    langue maternelle française contre 40 % de langue anglaise, la région
    est considérée unilingue anglophone ! Pourquoi? Parce que le
    régulateur fédéral annexe les allophones aux anglophones pour
    déterminer la langue de la majorité. D’ailleurs, après les résultats
    du prochain recensement, l’île de Montréal et la ville de Bathurst au
    N.B. pourraient être désignées zones anglophones par le CRTC selon sa
    règle discriminatoire ! C’est une situation gênante pour un
    gouvernement central qui se flatte de traiter les deux langues
    officielles de façon équitable. Situation tellement gênante que le
    CRTC aime mieux ne pas en parler !

  • Trop souvent, les
    services francophones, à l’exception de la SRC, sont placés en haut de
    la case 61. Dans le Canada anglais, les chaînes étasuniennes sont
    mieux positionnées sur la grille que les chaînes canadiennes de langue
    française. Le CRTC, dont le mandat est de protéger la programmation
    canadienne n’a toujours pas offert de solutions là-dessus.

  • Le bouquet et l’insulte ultime,
    c’est la suggestion par le CRTC que l’Internet est une solution de
    rechange pour les francophones qui veulent avoir accès à plus de choix
    télévisuels. Quiconque a déjà essayé de regarder une image vidéo
    sur l’Internet – même l’Internet à haute vitesse — vous dira que
    cette expérience est très frustrante. Le service y est peu fiable
    lorsque les serveurs Internet ne peuvent fournir à la demande. Et il
    faut débourser les frais d’abonnement à Internet !

Le CRTC a eu le courage de
promulguer des droits à la télévision en français à l’extérieur du
Québec, mais ce service est hors de portée de bien des gens. Malgré la
référence au principe de la dualité linguistique, l’équilibre entre l’accès
à des chaînes de télévision en anglais et en français n’est qu’une utopie,
du moins pour les 10 ou 20 prochaines années. Les coûts et l’implantation
progressive de nouvelles technologies ralentissent l’atteinte de cet équilibre.

Le problème, c’est que le CRTC
a agi trop tard pour reconnaître le principe de la dualité linguistique. Il
aurait dû modifier sa réglementation en 1993 avant de permettre l’arrivée de
centaines de stations spécialisées. Pendant ce temps, la culture américaine
continue de faire ses ravages, en particulier chez les jeunes. Et pourquoi pas?
Le Premier ministre Chrétien nous dit que l’assimilation est un « phénomène
normal ».

* Ce chiffre est la moyenne
entre les projections optimiste et pessimiste de l’ACTC.

Jean-Paul Perreault
Président
Impératif français

Nota :
En 1999, à l’aube de l’Année de la francophonie, Impératif français a
décerné un Prix Citron au CRTC.