FAIRE DIRE N’IMPORTE QUOI AUX CHIFFRES

FAIRE DIRE N’IMPORTE QUOI
AUX CHIFFRES*

Charles Castonguay
29 mars 2001

Dans mes cours de littérature
anglaise au high school, j’ai eu le bonheur d’avoir un maître
écossais de la vieille école. Tous, nous l’adorions encore plus que nous le
craignions. Et pourtant, qu’est-ce qu’on le craignait ! Quand il nous
fixait de son regard pénétrant, sourire sarcastique en coin, nous
frémissions, sans défense aucune. Car il lisait jusqu’au fond de notre âme.
Puis venait le coup de grâce, la formule qui, avec force roulement des
« r », nous épinglait à tout jamais. Ainsi celle qu’il m’a
servie un jour : « I know what you’re after, Castonguay. You’re
after the Truth, boy !
»

Attiré par les mathématiques,
j’ai mis du temps avant de voir que, là non plus, la Vérité n’existe pas.
Jadis, je débutais mon cours de statistique en lançant qu’on ne peut pas
faire dire n’importe quoi aux chiffres. Belle naïveté. Mes lectures en
démographie ont fini par me désenchanter. Les Jacques Henripin, professeur
émérite, Réjean Lachapelle, directeur de la division de la démographie à
Statistique Canada, Victor Piché, directeur du département de démographie à
l’Université de Montréal, m’ont convaincu. Désormais, j’avertis d’emblée
mes étudiants qu’en effet, on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres.
Toutefois, j’enchaîne aussitôt avec une question d’éthique :
« Doit-on faire dire n’importe quoi aux chiffres ? »

Cela me hérisse de voir Piché
s’écarter sciemment de la vérité lorsqu’il prétend, comme dans La
Presse
du 3 février, que ma prise de bec avec Henripin lors des journées
thématiques sur les enjeux démographiques et l’intégration linguistique
« ne repose ni sur les chiffres ni sur les méthodes de calcul. Le débat
démographique, veut-il faire croire, porte sur le choix des indicateurs et sur
leur interprétation. »

L’art de noyer le poisson,
disais-je dans ma chronique précédente. Piché est l’un des officiants de la
chapelle qui a « organisé » la Commission des états généraux
durant ces deux journées. Ils cherchent à détourner l’attention des
tendances touchant la langue maternelle, la langue d’usage à la maison et les
transferts linguistiques au profit de rapports d’enquêtes biaisées sur l’indice
synthétique de la langue d’usage publique (opération SLUP) ou sur l’intégration
linguistique (rapport Renaud).

Piché sait très bien que ce n’était
pas ça du tout. J’ai accusé Henripin d’induire la Commission en erreur en
répétant que depuis 1971, le poids des francophones augmente au Québec et à
Montréal alors que ce poids est à la baisse depuis 1986. Invités à trancher,
les statisticiens de Statistique Canada dont Réjean Lachapelle, « un des
analystes les plus rigoureux en la matière », dixit Henripin, ont bien
été obligés de me donner raison, quoique du bout des lèvres.

Voilà l’objet des éclats
auxquels les médias ont fait écho. Une chose toute simple : suivre
correctement l’évolution du poids de la population de langue maternelle
française. Il devrait être facile de s’entendre là-dessus. Mais Piché,
Henripin, Lachapelle et consorts sont en croisade politique permanente. Tous les
moyens leur sont bons pour rassurer quant à la situation du français.
Propagande qui a pour but de combattre le mouvement souverainiste. Et ils
peuvent compter sur des alliés comme Pierre Georgeault, directeur de la
recherche au Conseil de la langue française (CLF), qui fait tout pour brouiller
les tendances démographiques et nous faire avaler le SLUP et le rapport Renaud.
Justement, Renaud a été consultant de Georgeault pour l’opération SLUP. Et
Piché a un contrat de recherche avec Georgeault. Comme on se retrouve !

Toute cette confrérie s’entend
comme larrons en foire. Bourgault ne pensait sûrement pas si bien dire :
personne n’est jamais mort pour la langue mais il y en a beaucoup qui en
vivent.

Tirons la chose au clair. En
1996, Statistique Canada a ajouté à la région métropolitaine de recensement
(RMR) de Montréal une dizaine de municipalités à peu près totalement
francophones, comme St-Jérome, par exemple. Si l’on calcule le nombre de
francophones en 1991 sur le territoire de la RMR selon sa délimitation de 1996,
afin de comparer une pomme à une pomme, on constate une baisse de 0,8 point
dans le poids des francophones, qui passe de 68,7 % en 1991 à 67,9 %
en 1996. Du point de vue démographique, c’est une chute significative.
Laquelle prolonge d’ailleurs une baisse du même ordre entre 1986 et 1991,
documentée dans le mémoire que j’ai présenté en 1996 à la Commission
parlementaire sur le projet de loi 40.

Ainsi, le poids des francophones
dans la région métropolitaine a chuté de 1,6 point en dix ans. Il s’agit d’une
baisse aussi importante que celle du poids des francophones dans l’ensemble du
Canada, lequel est passé de 25,1 % en 1986 à 23,5 % en 1996. Est-ce
rassurant ? Est-ce inquiétant ? La question se pose d’autant plus
que la même confrérie s’emploie à nous faire croire que le poids des
francophones ne baisse de façon importante que dans l’île de Montréal. Et
que ce n’est donc pas grave. Entre le chiffon rouge euphorisant et la prudence
élémentaire, mon choix est fait.

Le poids de la population
parlant le français comme langue d’usage à la maison est également en
baisse dans l’ensemble de la région. Balayant sous le tapis les dispositions
d’usage, Lachapelle, Piché et cie le font voir présentement à la hausse. Et
La Presse étale, face au énième éditorial d’Alain Dubuc sur la
question linguistique, l’avis d’un « grand spécialiste de la
langue » – le site des états généraux confirme qu’il s’agit de
Marc V. Levine – selon lequel la majorité métropolitaine de langue d’usage
française est stable.

Je ne sais pas ce que les
commissaires vont retenir de tout cela. En mai 1995, Lise Bissonnette, dans un
éditorial du Devoir, appelait de ses voeux la création d’une
commission d’enquête qui, plus de vingt ans après la Commission Gendron,
saurait « doter le Québec d’un nouveau savoir, durable, sur une question qui
relève de son essence ». Elle proposait de l’outiller pour mettre en
lumière les faits plutôt que les perceptions, ajoutant ceci : « Gare à
la tour de Babel que seraient des états généraux de la langue ! »

La présente commission n’a ni
le temps ni l’expertise pour départager le vrai du faux. Aucun comité de
recherche digne de ce nom pour dégager correctement les tendances même des
indicateurs les plus fondamentaux que sont la langue maternelle, la langue d’usage
à la maison et les transferts linguistiques au foyer. Seulement un
« comité scientifique » où siège l’omniprésent Georgeault.

à propos, l’opération SLUP
du CLF a coûté largement plus d’un demi-million de dollars au contribuable.
Combien nous a coûté le rapport Renaud du MRCI (ministère des Relations avec
les citoyens et de l’Immigration), rapport qui n’aurait jamais supporté l’évaluation
scientifique externe la plus sommaire ?

C’était prévisible dès le
départ. Sans moyens adéquats, les états généraux tournent à la foire d’empoigne.
Et, comme d’habitude avec ce genre d’exercice, c’est au plus fort la
poche. La Presse et ses « tinamis » universitaires, de
concert avec les naufrageurs du CLF et du MRCI, y ont mis le paquet. « La
société québécoise a changé ! », a claironné Renaud, sur la foi
d’un échantillon on ne peut plus biaisé. « Le Québec a
changé ! », triomphe Alain Dubuc. Ce sera miracle si la Commission
réussit à y voir clair.

*Cinquième
d’une série de chroniques en marge de la Commission des états généraux sur
la situation et l’avenir du français au Québec, parue dans l’aut’
journal, no 197, mars 2001.