EUROPE FRANÇAISE OU DE L’ALIÉNATION COMME VERTU

Europe française
ou
De l’Aliénation comme Vertu

C’est ma
lady
Au
one two two
J’suis son
jockey
Son
streeple-chase
J’sais la
driver
à la française
Dans l’sleeping
car
After paillasse
à son milk-bar
J’me tape un glass
Et j’cause français
C’est un plaisir […]

Léo Ferré, La Langue française (1962 !)

M. Bernard Michaud,
BP 27 – Domaine St-Georges
Chemin de Berdoulou
64290 Gan
France

OBJET : Vos produits
de l’érable

Un commentaire général à
partir d’un cas particulier

M. Michaud,

Actuellement de séjour en France –
et histoire de me faire plaisir (sic) –, une autochtone, compatriote à
vous et chère à mon coeur, se procura le sirop d’érable commercialisé par votre
maison afin que nous le dégustions ensemble en discourant du pays québécois.

Or sans plus tarder, je vous cite
textuellement :

“ « Maple Joe® », quoi de plus convivial pour une marque ?
Nul ne pourrait et ne saurait se tromper sur l’origine géographique de ce nom !
Son accent sonne québécois ! Comment ne pas retenir cette marque (…) Maple
Joe®: un bûcheron canadien extrêmement sympathique, des feuilles d’érable,
symbole mystique du peuple canadien, un rappel des couleurs du drapeau, des
couleurs chaudes qui annoncent l’été indien (…).” (source :
http://www.maplejoe.com)

Quelle n’est
pas ma surprise. Une fois importé en territoire français, le fameux liquide
québécois (le Québec est en effet et de loin le premier producteur mondial des
produits dérivés de l’eau d’érable) nous rabâche par le biais d’un simple petit
flacon – avec force insistance, tels des mantras javellisant – les vocables
“Canada” et “Canadien” ; termes par ailleurs bien enrobés du coulis
iconographique de la Feuille d’érable / Maple Leaf, symbole du Canada par
excellence (par distinction, sinon opposition, au symbole homologue québécois :
le Fleur-de-Lys ?). Et pour couronner l’ensemble, vous, entrepreneur français,
vous vous faites l’instigateur et le distributeur d’une marque de commerce qui a
tout de « canadian » mais fort peu, on le devine, de la franco-québécité :
“Maple Joe” !

Et pourtant, M. Michaud, vous n’en
démordez pas : “Nul ne pourrait et ne saurait se
tromper, écrivez-vous avec l’assurance d’un maître es
lapalissades, sur l’origine géographique de ce nom !”. Le ‘Maple’
serait donc au Québec, en fait d’arbre vivrier, ce que le châtaignier est à la
France. Et puis enfin, “ »Maple Joe® », quoi de plus
convivial pour une marque ?” Isn’t it ? Ben voyons.

Le devant de la bouteille est à
l’avenant : “ABSOLUTELY PURE MAPLE SYRUP”, “MAPLE JOE”, “Canada No.1 Medium”,
“Product of Canada”. Inscr1ptions accompagnées, bien évidemment, des deux
symboles chéris de ce Canada (quatre au total, en comptant le verso !). Il faut
dire en revanche qu’il y a tout de même un petit espace réservé à la langue
française. Tout au bas de la fiole… “Pur sirop d’erable”, y a-t-on noté. On
remarquera toutefois, et au surplus (comble du surréalisme surmatérialiste
cannibaleur des cultures non immédiatement soumises sans restrictions au YouEsss
dollar ?), l’absence du signe diacritique sur le “e”. Ainsi donc, non content de
transformer ‘érable’ en ‘Maple’ avant d’en offrir puis en exhiber la sève
raffinée sur les tables de la patrie de la francité, vous n’aurez de cesse d’en
émasculer bel et bien l’originale et authentique dénomination. Canadian
genuine Product, quoi.

D’entrée de jeu, voilà déjà un
phénomène récurrent au pays des « Johnny Hallyday » et des Star Academy :
un anglais de bonne correction coexiste ou s’associe la plupart du temps avec un
français souvent approximatif et, en presque tous les cas, appauvri sinon
déstructuré (syntaxe et grammaire comprises ; bien au-delà donc du strict
vocabulaire). Conversons en mo(n)de inversé, sens dessus dessous. And by the
way… d’un seul élan maîtrisons l’anglais et discréditons le français, fût-ce
subrepticement, négligemment. Subliminairement.

Croirait-on vraiment qu’il s’agit
ici d’un produit ‘français’ importé du Québec, et offert essentiellement à des
Français ? Ne devrions-nous pas comprendre d’emblée, machinalement, qu’il
s’agirait plutôt d’un bien de consommation néo-zélandais proposé à une clientèle
du Royaume-Uni, du Kenya ou, bien sûr, des U.S.A.???

Or “ votre cas ” en lui-même,
Mr Joe, ne vaut certes pas qu’on le monte en épingle. Et le signataire de la
présente ne tient nullement à stigmatiser, moins encore ostraciser, un homme
sans doute non moins “victime” que “propagateur” (et pas forcément
propagandiste, j’en conviens) d’une forme d’abrutissement généralisé (ou de
léthargie, préféreront dire les adeptes de l’euphémisme) inhérent à l’ensemble
de la société concernée. Ultimo, le phénomène “ Maple Joe ” constitue une
simple occurrence reproductible (et effectivement renouvelée) à volonté en terre
française d’Europe.

Banale illustration
d’autodestruction.

Quand le particulier devient universel …

Accessoirement, voici dans le
genre une esquisse parmi les mille et un possibles de ce que nous étale sans
désarmer le quotidien hexagonal : Ne cherchez plus du magique, de l’optique, du
technique, de la musique, du fantastique ; ni d’ailleurs un océan Atlantique au
large de La Rochelle ou de Brest. Disparus prestement, ces mots ringards, du
“dialecte des anciens”… Aussi bienheureux soit l’instituteur qui parviendra
dorénavant à convaincre sa marmaille que Optic (sinon Optical), Technic, Music
et autres Fantastic & Magic Atlantic ne sont pas des lexies de la langue de
Littré, de Robert et de l’élégante petite Rousse qui, comme on sait, sème à tous
vents.

Voire under the Wind.
Puisque… à considérer en effet le nombre surabondant d’anglicismes à chaque page
– chacune, et sans doute sans exception aucune – des dictionnaires de la Gaule
des temps présents, surmultipliés à satiété à chaque édition
( http://www.vigile.net/00-8/jlg-dico.html ), il est à craindre que les
Harrap’s et autres Oxford’s ne soient bientôt – alors devenus
parfaitement superflus – plus d’aucune utilité entre les mains d’un Français
(
http://www.action-nationale.qc.ca/9910/gouinbilinguistes.html ).

Il est vrai que la France
s’autoangloétatsunianise à un rythme effréné (et sous cet angle large – ou
obtus, rigoureusement parlant – M. Michaud ne fait que souscrire platement,
aveuglément, indistinctement et passivement à un courant collectif
franco-européo-français extrêmement puissant). Ce qui amène à penser de plus en
plus clairement que la France (forme de honte pathologique et fort difficilement
explicable, quoique) méprise maintenant au tréfonds d’elle-même et sa langue et
sa propre culture.

Il y a dix ou quinze ans, une
situation spécifique comme celle identifiée chez Maple Joe se fût révélée
exceptionnelle. Et on pouvait se contenter alors de sourire d’un Week-end, d’un Chewing-gum, d’un Drugstore, d’un Sitcom, d’un
Parking, d’une Baby-sitter, d’un Dancing, d’un Manager,
d’un Sponsor, d’un Self, d’un Cool, d’un Spray, d’un Badge, d’un Tag, d’un Pressing, d’un Corner ou d’un
Penalty. Live Single Song en prime. Mais aujourd’hui c’est autre chose :
L’exception s’est fait norme. Un “Maple Joe” ne revêt per se aucune
signification particulière. Or le problème devient sérieux et préoccupant,
urgent, précisément parce que les “Maple Joe” de toutes espèces se chiffrent
désormais par milliers ; et ce dans toutes les strates de la société française*.
Si tant est bien sûr que cette identité puisse toujours prétendre à un
quelconque contenu. Car l’Identité perd assurément tout sens dans le bocal
aseptisé où prolifère l’impériale culture de l’Indifférenciation.

… Sans en passer par la singularité

Ce phénomène d’acculturation
globale se poursuit en quelque sorte irrésistiblement. Aussi deux ans plus tard
je constate que mon petit mot, dérisoire, de naguère (Retour d’Europe :
http://www.vigile.net/00-1/jlg-retour.html ) se voit largement dépassé par les
événements ; parce que hélas trop bien confirmé à la lumière de cette démission
généralisée au sein de la francophonie européenne. Loin d’exprimer une certaine
RéSISTANCE, mot véritablement tabou dans la Cité de Jean Moulin, les Français
s’autocolonialisent dans un climat d’assujettissement volontaire que l’on ne
pouvait croire possible, ou concevable, dans un pays cultivé et en principe
hautement civilisé. De fait, la France actuelle me semble contenue tout entière
dans le slogan suivant : “Anything but french”. Ou mieux encore : “Nothing
but English”.

“ La Loi du milieu ” – on s’en
voit persuadé jour après jour, mois après mois, année après année – se libelle à
mes yeux comme suit (tel, suprême aberration, un cri de ralliement) : ABDIQUONS
CITOYENS ! Et ce sans la moindre mauvaise conscience, d’ailleurs ‘épurée’ de
tout amour-propre, et surtout, enfin, dénoyautée de toute velléité de lutte ou
même de banale résistance de pure forme. Je reste toujours étonné, éberlué pour
mieux le dire, de constater avec quelle aisance et conviction, sinon bonhomie –
et en tout cas toujours virtuose du sophisme, de l’artifice et de
la lénification –, le Français-type cautionne et justifie sa propre destitution
de la colonie des langues et des cultures dignes de ce nom.

Le même individu, en revanche, est
pourtant prêt au quart de tour à presque tout mettre à feu sinon à sang dans une
grève sauvage – avec dessein (légitime, je veux bien) d’engranger les fruits
d’une augmentation de salaire de quelques francs (ou fraction d’euros, disons).
Bref, on s’engage à plein dans l’éventualité d’épaissir le portefeuille lors
même que l’on s’écrase sur-le-champ face aux grands enjeux de civilisation. En
outre, nos gens n’oublieront certes pas du même mouvement de qualifier les
Yankees de sommaires capitalistes dénués de toute culture significative !
[Cela dit, nul besoin de s’avouer de « droite » pour déplorer pareilles
adolescenteries]

Diderot, Voltaire, Rousseau :
Ramenez-vous à la maison, Nomdédiou !

Les raisons sociales et les
marques de commerce – et dieu sait, véritable invasion, qu’elles “investissent”
constamment et sano notre champ visuel : à chaque mètre de rue ou peu
s’en faut, jusque dans l’intimité de nos salles de bain ou de la commensale
table familiale –, sont de plus en plus anglicisées. Comme il en fût dans le
Québec, alors comateux et sous respirateur artificiel, des années …cinquante et
soixante.

La publicité et l’affichage se
roulent dans la même farine. Autre exemple, dans le genre, du sommet de
l’expression du “complexe du colonisé” [relisons Albert Memmi si besoin est] : à
la télé, dans les revues, journaux et magazines, il est devenu fréquent de
communiquer d’abord (!) en anglais pour ensuite, par appel de note signalé par
un astérisque, renvoyer en bas de page ou d’écran à… la traduction française.
Traduction littérale et générale : “Comprenez donc enfin, consommateurs, que la
langue française est désormais, en France même, une « langue seconde »”. On
saisira d’autant plus aisément – vous et moi, n’est-ce pas, obtus Béotiens que
nous sommes sous couvert que nous valoriserions le simple respect de soi – qu’un
ministre de l’éducation nationale de la République puisse sans ciller affirmer
que l’anglais ne constitue pas en France une langue étrangère.**

Par ailleurs, quand un sonal (ou
un indicatif musical, jingle comme ils disent) ou une authentique mélodie
accompagne une publicité (ou un film dit ‘français’ !), neuf fois sur dix il
s’agira d’une chanson angloaméricaine… (au reste, il est banal ici, de la
Bretagne au Languedoc, du Havre à Bordeaux, de réussir l’exploit de ne pas
entendre une seule – pas une seule – chanson française pendant une journée
complète dans les centres commerciaux, zincs, restaurants et autres lieux
publics).

Exception faite à la rigueur d’un
Ignacio Ramonet ou d’un Jean Dutourd, ici ou là dans l’enceinte du verbe public,
le pidgin frenchglais domine totalement les ondes et la presse ; et ce parfois
jusque sur la bande hertzienne de France Culture. Sans compter bien sûr
la langue commune, dans la rue ou au bistrot, entre « Français ». Il n’y a pas
jusqu’aux prénoms des p’tits Français qu’on ne daigne maintenant déculturer dans
l’oeuf et (forcément) pour la vie : Teddy, Jim, Tim, Jordy, Danny, Franck… Et
même John ! ! ! Quant à la télé française, toutes chaînes confondues, je ne suis
pas convaincu qu’elle soit moins usaïque
qu’au pays des Sammies. Des films américains, des films américains et
puis des films américains. Avec ça, on aura droit à quatre types de
téléséries : les étatsuniennes, les étatsuniennes et les étatsuniennes.

J’oubliais, un instant, la
quatrième : séries françaises calquées sur le modèle étatsunien. à l’instar
des émissions de variétés, cela dit au passage (on Prime Time for sure)
par le détour des Thierry Ardisson et des Patrick Sabatier. Et les Loft Story correspondants. Le Global Village : Planisphère, mes frères, ou
Aplanisphère… ?

Quant à l’univers cybernéen, ou
internautique, eh bien est-il utile de rappeler en la matière – Free.net & Co – l’inféodation française quasi absolue à l’angloaméricanité ?
Incidemment, à plus d’une reprise par le passé, et certes comme bien d’autres,
j’ai tenté modestement d’y introduire comme il se devait mon petit grain de
sel : Du Sens au Son :
http://www.vigile.net/furet/TLgouinsons.html. Sans
doute en vain.

C’est la Mondialisation,
répète-t-on sur tous les tons et sur toutes les chaînes (esclavagistes ?). à
satiété. Comme si mondialisation signifiait : Déni, Mépris et/ou Dégoût de
Soi, Dépersonnalisation, Mimétisme puéril, Servitude culturelle, Asservissement
généralisé, Volonté d’auto-anéantissement, Haine du “Nous” distinct (hormis
le “Us” confondu aux U.S., bien entendu). Comme si, en un mot,
unique, à la manière de la pensée qu’il accrédite et ratifie, Globalisation signifiait : Angloétatsunification. English Words only for the
World.

à quoi bon dès lors les United
States of Europa (conçus pour une large part sinon essentiellement, secret
de Polichinelle, en vue de faire face au monolithique “bloc” des United
States of America), si c’est derechef pour se fondre – et à terme se
dissoudre, au moins idéologiquement et culturellement – en ceux-ci ? Ces mêmes
états-Unis au surplus – comble d’aveuglement ou de satisfaite admiration, who
knows ? – que les Français, y compris dans leurs “professionnels”
téléjournaux, confondent d’ores et déjà avec le continent dans sa totalité en
les nommant : L’Amérique…!

Requiem pour la Fleur de Lys ?

La France que j’aime, et
profondément, gît sous la terre du souvenir. Je veux dire en cela : cette France
digne d’amour et d’admiration. Cette France-là – noble, fière, nourriture
éternelle de l’humanité tout entière, parangon de haute civilisation, pionnière
des droits de l’Homme, laboratoire de la haute philosophie, creuset de la grande
littérature et généreuse de ses Beaux arts – est une France désormais pétrifiée
dans la pierre de ses monuments et desséchée dans l’encre des pages racornies de
ses Racine, de ses Hugo, de ses Bergson, de ses Laennec, de ses Pasteur, de ses
Curie. De ses Camus et de ses Malraux pareillement.

La France et ses « satellites »,
devrait-on dire plus exactement. Car il faut voir et savoir aussi à quoi
ressemblent la “Belgium” wallonne et la “Swiss” de culture
analogue. C’est à implorer tous les dieux de l’Olympe. Grevé d’un chagrin réel,
plein, lourd. Inconsolable. L’enfoncement obstiné, résolu, “libre!”, se creuse
en ces pays frères de manière plus hardie et accélérée encore. Et désespérément
convaincante.

Napoléon prétendait jadis
qu’“Impossible” n’était pas français. Que n’aurait-il déclamé – depuis Arcole,
Friedland ou Sainte-Hélène, que nous importe – en prenant connaissance que son Empire n’ose même plus, à peine deux siècles plus tard, écrire “Liberté”
dans la langue citoyenne ? Il est devenu rarissime en effet, voire insolite, de
se voir donné en France l’occasion de lire ce vocable – pour lequel on a
pourtant versé le sang jusqu’à plus soif au fil parquesien des âges et des
hommes, et singulièrement contre les Anglais ! – autrement que dans les
atours du lexique anglo-saxon : Free, Liberty, Freedom… Amusez-vous
notamment à parcourir dans cette ‘Hexagonie’ les nombreux serveurs cybernéens (here
we say : Providers). Hallucinant.

Or que penser d’une nation qui en
est venue à littéralement éliminer le mot Liberté de son vocabulaire… ?
Lequel ne se dirait donc plus que dans la langue du maître ???

…à l’instar du chapitre national
d’Amnesty International. Dont il ne viendrait l’idée à personne d’en
adapter l’appellation, de québécoise manière incidemment, en Amnistie
Internationale ( http://www.Amnistie.Qc.ca/ ) !

I’m a French, and proud of it.

La France. Collaboratrice
empressée de sa propre insignification ?

Je suis “ ouvert au monde ”
puisque je suis totalement aliéné au mien propre. CQFD ! 2001, Odyssée d’une
Europe française on ne peut moins cartésienne. Est-ce là le symptôme de ce qu’on
appelle communément décadence d’une civilisation ? Ou morbide volonté
d’extinction de soi.

On respecte et salue sans
difficulté (ou, a minima, on sympathise sincèrement avec) un individu
dominé, accablé, épuisé sous le joug d’une puissance impérieuse, sans pitié, et
face à laquelle toute résistance visiblement se révèle inutile et sans issue.
Mais dites-moi, comment peut-on apprécier, jauger un peuple qui réclame
fermement et de son propre chef sa propre sujétion ?

Le drame ne réside pas dans le
fait de devoir assister, impuissant, à la déliquescence d’une France
angloaméricanisée jusque dans sa moelle épinière (s’écoulant dans ce qui fait
office de rachis). La véritable tragédie, c’est que cette France (celle de
Jeanne d’Arc, de François 1er,
de Louis XIV, de Napoléon, de Clémenceau ou de de Gaulle) se convainc elle-même
– avec détermination – de la nécessité et de l’irrévocabilité de sa propre
troncature ou dénaturation. Comme s’il fallait, sous la chape d’une furieuse
psychose collective, s’effacer, s’anéantir, pour mieux et “fort-être”.

Devoir s’avouer vaincu constitue
pour un peuple une expérience extrêmement douloureuse, terrible, déchirante. Se
faire soi-même hara-kiri devant un ennemi imaginaire, ou démesurément amplifié,
c’est bêtise et désolation. “J’opte pour le statut de serf par amour de
l’humanité”…

Il a bon dos l’amour.

Mon sentiment, tout véniel ou vain
qu’il soit, est le suivant : Le vocable Résistance ne revêt en France
plus aucune signification. Mais peut-être n’est-ce là au fond que l’histoire qui
se répète… Ce serait toutefois beaucoup espérer, cette fois, peu loyaux cousins,
que d’attendre un 18, puis un 6 Juin, sans mettre vous-mêmes solidement la main
à la pâte.

Manifestement, la France aspire à
être autre qu’elle-même. Plus concisément : à ne plus être ce qu’elle est
essentiellement. Ou fondamentalement. Or manifestement elle ne sait pas, ce
faisant, je crois, qu’elle « construit » (!) une France qui bientôt, sinon déjà,
n’intéressera plus personne. à quoi bon en effet quitter son Chicago, son New
York, son Vancouver, son Londres ou son Sydney, si c’est pour trouver dans le
fin fond de Montmartre, voire de Gan, un ersatz ridicule de la banlieue de Los
Angeles ?***

La France aura été en soi une
merveilleuse Idée.

Visiblement, elle n’a plus
désormais la Volonté de ses Lumières.

Jean-Luc Gouin,

Un Québécois en France

LePeregrin@yahoo.ca

Josselin, le 15 novembre 2001

[… 25 ans après …]

PS :
Pour l’anecdote, je mentionnerai qu’à l’occasion de cette fête récente
(également importée du monde anglo-saxon), nous fûmes accueillis pour ainsi dire
par presque tous les commerçants en territoire français par un fort
respectueux : “ Happy Halloween ! ”, bien en vue dans les vitrines ornées
des couleurs de circonstance (Sorry. Ici on lit plutôt,
systématiquement : “Colors”. Halloween ou pas. Eh oui). Et comme à
l’habitude, je faisais figure d’extra-terrestre lorsque me venait l’idée
saugrenue de m’en formaliser un tantinet. Du reste, quelle belle opportunité à
cet instant précis, pour le natif (on dit préférablement : Native…Eh non,
je n’invente rien), de ne pas saisir mon ‘sabir XVIIe québécois’…
C’est pourtant l’étranger qui discourait rigoureusement français.
Mais somme toute, doit-on vraiment s’étonner alors que dans la matrie de Georges
Brassens, de Francis Cabrel et de Yves Duteil on célèbre quotidiennement les
anniversaires sur les paroles et la musique de… “ Happy Birthday ” ? Le
couplet eurythmique de Gens du Pays (“C’est à ton tour de te laisser
parler d’amour…”), de Gilles Vigneault, on connaît pas : Faudrait sans nul
doute traduire les paroles en anglais pour qu’elles puissent franchir les
frontières de l’Hexagone. Le français en France : science-fiction aujourd’hui,
souvenir demain ??? Pour l’heure en tout cas, c’est certainement
l’‘Englissement’ tous azimuts.

*
Depuis le buraliste d’un hameau reculé de quatre-vingt-trois âmes (dont
l’établissement affiche ostensiblement une US raison sociale bien que son
propriétaire n’ait pas croisé un anglophone en boutique depuis… 1992 !)
jusqu’aux plus hautes sphères « locales » du politique et du commerce. La
“Michelin”, pour exemple (à l’instar du reste des autres ‘symboles’ de
l’économie présumément française, tels “France Telecom” {no accents please},
“Renault” ou “PrimaGaz” {laquelle firme, dans un pays de plus de 58 millions
d’habitants, estime pertinent d’insérer un message dans la langue de Tony Blair
sur la boîte vocale destinée à sa clientèle en attente ! Réponse de l’entreprise
consécutivement à ma stupéfaction : “Il y a des anglophones en France…”.
Il est vrai qu’il n’y a sans doute pas un seul arabophone, ni d’ailleurs de
Polonais, de Chinois ou d’Espagnols au pays de M. Chirac… M’enfin}, qui se
conduisent rigoureusement de même), écoule ses pneumatiques sous des marques
déposées anglaises et opte sans hésiter, dans ses réclames à la télévision,
française toujours, of course, pour un accompagnement musical
angloaméricain). Y a-t-il incidemment plus franco-français, dans l’esprit des
gens de l’industrie lourde, que la régie “Renault” ? Il semblerait toutefois que
ce soit là une ‘tare’ pas très rentable. Outre un Conseil d’administration
parisien qui se déroule dans l’idiome de George W. Bush (parce que –
cramponnez-vous à votre fauteuil – l’unique représentant japonais [de Nissan] sur ledit Conseil-consortium n’entend goutte au dialecte de Rabelais), on
comprend rapidement qu’il vaut mieux dissimuler son identité derrière des
modèles qui sonnent bien american : Scenic, Le Car (ou… La Five),
Laguna Estate, Break, Trafic, Master, Avantime. Douce France…

** En étrange
pays dans mon pays lui-même

écrivait jadis Aragon
Louis de son prénom
C’était pendant l’Occupation…
Plus tard Gaston dit le même
Miron celui-là de son nom
C’était alors l’armée canadienne
Que l’on envoyait telle une hyène
Mâter la Franc-Nation
Et aujourd’hui ma langue ?
étrangère en votre pays même…?

***
Les illustrations témoignant et attestant sans détour de la défrancisation de
l’Europe française pourraient faire aisément l’objet de kilomètres – on entend
régulièrement… miles – de dossiers. Un ultime échantillon, si on m’y
autorise. Exemplaire. à Montmartre, précisément. Féru de musées, je me suis
octroyé deux semaines entières exclusivement, à Paris, pour m’enivrer de ces
joyaux du génie esthétique nommés Louvre
et Orsay. Je me réjouissais également à l’idée de visiter, parmi
moult institutions analogues, l’ l’“Espace Montmartre-Dali”. Or le seul
prospectus conçu et disponible sur les lieux concernant cette collection est
rédigé à proportion de plus de 80% en anglais… Et comme s’y attend mon lecteur,
n’est-ce pas, à l’office du tourisme local aussi bien qu’au musée même on s’est
une fois de plus étonné ferme de mon étonnement (comme si par définition la
présence de touristes américains évacuait d’emblée et spontanément l’idée même
d’une langue et d’une culture “autochtones”, fussent-elles celles des La Tour,
des Poussin, des Delacroix, des Renoir des Monet, des Courbet et des Cézanne).
Aussi par déférence pour Salvador Dali (fervent admirateur de la culture
française s’il en est), la mort dans l’âme il est vrai, je me suis abstenu de
pénétrer dans le temple. La France, je regrette de l’affirmer de manière
si froide et sèche, eh bien au plan linguistique et culturel c’est exactement
ça. Partout et constamment. Opiniâtrement. Reste à savoir maintenant s’il
est encore temps pour les Français, et leurs frères européens, d’envisager une
autre avenue. Celle du retour au Respect. Respect dû à une langue dont le génie
est proprement extraordinaire, respect dû à une culture qui rejaillit sur la
Planète tout entière, respect dû à un peuple qui a su plus d’une fois dans son
Histoire vaincre l’adversité et non moins souvent convaincre par l’intelligence.
Autant d’expressions de noblesse de l’âme qui s’épanouissent depuis un tertre
fondamental, originel, condition obligé, sine qua non, de la suite du
monde : le Respect de Soi. Aussi nommé Dignité.

En complément,
courriels utiles (in French Europa, on dit : emails…) :
Délégation générale à la Langue française, Ministère de la Culture (DGLF,
France) (http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf) ; Mme Catherine Tasca,
ministre de la culture de France
(
http://www.culture.gouv.fr/culture/comment-ministre.htm ) ; Mme Rita Poulin,
Direction de la Francophonie – Ministère des Affaires internationales du
Québec ( Rita.Poulin@MRI.Gouv.Qc.ca ,
http://www.mri.gouv.qc.ca/francophonie/index.html ) ; Haut Conseil de la
Francophonie (Francophonie internationale)
( http://www.hcfrancophonie.org ) ; Impératif français (Outaouais, Québec)
( http://www.Imperatif-francais.org/ ) ; Défense de la Langue française (DLF,
Paris) ( http://www.langue-francaise.org ).