ENSEMBLE, NOUS POUVONS PESER

ENSEMBLE, NOUS POUVONS PESER
La Journée de la Latinité

Les raisons auxquelles je dois ma présence, aujourd’hui, parmi vous, sont
des plus nobles et des plus belles.

Car si j’ai le grand plaisir et le grand honneur, en tant que Secrétaire
général de l’Organisation internationale de la Francophonie, de pouvoir
célébrer, à vos côtés, aux côtés des communautés lusophone et
hispanophone,
la Journée de la Latinité, c’est d’abord parce que nous avons, au plus
profond de nous-mêmes, le sentiment d’appartenir à une famille.

Une famille qui trouve ses racines dans une langue de référence commune :
le
latin.

Une famille où l’on parle aujourd’hui l’italien, l’espagnol, le
portugais,
le roumain, le français !

Une famille, qui représente, un milliard deux cents millions de femmes et d’
hommes dans le monde, 79 Etats et gouvernements, un sixième de la population
mondiale.

Oui ! une famille ! parce qu’au-delà des distances, des frontières, des
mers
et des océans qui nous séparent, demeure, – comme le décrit Carlos Fuentes –
ce « grand arbre des généalogies transatlantiques qui relient, dans un
courant allant et revenant, la Méditerranée aux Caraïbes, Veracruz à Cadiz,
Cartagène à Gênes ».

Et à Rome, surtout, la Ville par excellence !

La ville dont le destin est fondamentalement lié à celui de la langue et de
la culture latines !

La ville, dont le prestige historique, politique et culturel a imprégné, au
fil des siècles, les courants intellectuels, spirituels et esthétiques de l’
Occident.

C’est dire que cette communauté – notre communauté – n’est pas
seulement
liée par une parenté d’idiomes.

Elle est, aussi, traversée par un sentiment d’appartenance à un ensemble
de
valeurs qui constitue notre patrimoine partagé.

Un patrimoine qui est le résultat d’une longue histoire de plus de vingt
siècles d’apports du génie latin à la culture universelle.

Un patrimoine dans lequel viennent s’inscrire la pensée gréco-latine, le
droit romain, l’humanisme de la Renaissance, les conquêtes spirituelles et
politiques du Siècle des Lumières, et celles d’une révolution française.

Cette célébration pourrait être une fin en soi.

Avec tout ce que cela suppose, inévitablement, de nostalgie et de regards
tournés vers le passé.

Je crois, plutôt, en ce qui me concerne, que nous devons, en cette Journée,
porter nos regards résolument vers l’avenir.

Que nous devons éviter la tentation qui consisterait à se retrancher, dans
nos espaces linguistiques et culturels, comme dans une citadelle assiégée.

Que nous devons mettre cette proximité, cette connivence, cette intimité
qui
nous lient, au service d’une certaine vision du monde.

C’est dire que nous ne devons pas vivre ce rapprochement, seulement entre
nous.

Mais que nous devons, aussi, l’offrir aux autres communautés, pour que
chaque langue, pour que chaque culture puisse, en s’affirmant, en se
rencontrant et en dialoguant, témoigner de la richesse du monde et la
préserver.

C’est en tout cas la conception que je me fais de la Francophonie.

Une Francophonie ouverte sur le large, une Francophonie généreuse, une
Francophonie désireuse de dialoguer et de coopérer avec toutes les
communautés pour mieux peser sur l’organisation d’un monde définitivement
globalisé, qu’on le veuille ou non.

Oui ! la mondialisation peut être une chance formidable pour tous !

Mais elle n’est pas spontanément solidaire, elle n’est pas spontanément
démocratique, elle n’est pas spontanément plurielle.

La mondialisation est ce qu’on en fera !

A nous de savoir si nous voulons l’aggravation des inégalités et de la
pauvreté dans le monde !

A nous de savoir si nous voulons une ségrégation d’un nouveau type, entre
les inforiches et les infopauvres !

A nous de savoir si nous voulons que les économies locales soient soumises
à
des stratégies industrielles conçues ailleurs, et qui ont peu de relations
avec les besoins réels des pays.

A nous de savoir si nous voulons l’hégémonie de quelques puissances
sur
l’élaboration des normes ou des décisions qui engagent l’avenir de la
planète
!

A nous de savoir si nous voulons le monopole de quelques acteurs- privés ou
publics- sur la fabrication d’un imaginaire uniforme. Sur la diffusion de
modes standardisés d’être, de se comporter, de consommer, de penser, de
rêver, de créer.

A nous de savoir si nous voulons un monde en paix !

Car, face au sentiment qui se développe, dans les opinions publiques, d’une
perte de décision, d’une perte de repères, d’une perte d’identité, mais
aussi d’une perte de souveraineté des Etats, grande est la tentation de se
replier sur soi-même, de se cristalliser sur les valeurs sécurisantes et
figées du passé, dans un climat d’intolérance qui confine parfois au
fanatisme, à la haine et au rejet de l’Autre.

Il n’est qu’à voir la multiplication des conflits identitaires, à l’intérieur
même des Nations.

Et ne sous-estimons pas l’effet déstabilisateur d’un monde où se
feraient
jour des ambitions universalistes concurrentes.

Alors, à nous de décider si nous voulons une mondialisation autorégulée
et
sauvage. Ou si nous voulons une mondialisation, civilisée moralisée,
humanisée.

A nous de décider si nous voulons signer un blanc seing à cette
mondialisation, ou si nous voulons participer à la façonner !

A nous de décider si nous voulons vivre en colonisés ou en citoyens du
monde
!

A nous de décider si nous voulons démocratiser la mondialisation avant que
la mondialisation ne dénature la démocratie !

C’est dire instaurer au plus vite, et entretenir, entre les grandes aires
culturelles et linguistiques, un dialogue et une coopération.

Car j’ai la conviction que ces espaces constituent, pour l’avenir, des
espaces privilégiés de solidarité qui, lorsqu’ils se rencontrent et
s’entremêlent, sont les meilleurs garants du développement, de la
démocratie,
de la paix.

Le dialogue entre les cultures n’a donc rien d’éthéré.

Il s’agit d’une véritable projet géopolitique, d’un véritable projet
de
société à l’échelle de la planète !

Un projet de société humaniste où les cultures, les civilisations se
complètent et ne s’excluent pas, où elles se renforcent et ne se diluent
pas, où elles se rassemblent sans pour autant se ressembler.

Mais cela suppose que l’on reconnaisse que la diversité culturelle
mondiale
est une condition préalable pour instaurer un dialogue réel entre les
peuples.

En d’autres termes, que l’on reconnaisse que le droit de tout individu de
participer à la vie culturelle de sa communauté et le droit de toute
collectivité culturelle de préserver son identité sont des droits
fondamentaux inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme,
comme garants de la démocratie.

Que l’on reconnaisse que la culture n’est pas une exception, mais qu’elle
est au fondement de la civilisation.

Qu’elle ne se limite pas aux arts et à la littérature, mais qu’elle
englobe
tous les aspects de la vie dans sa dimension spirituelle, institutionnelle,
matérielle, intellectuelle et émotionnelle, ainsi que la diversité du tissu
social.

Que l’on reconnaisse que culture et développement sont indissociables,
sans
pour autant se limiter à une approche strictement commerciale et économique
de la culture.

C’est dire que le temps est venu de voir l’ordre politique prendre
l’ascendant sur l’ordre commercial et économique dans la gestion du
rapport,
par nature ambigu, que la culture entretient avec l’économie, le commerce,
l’investissement, la concurrence, leurs modes et leurs règles de
fonctionnement.

C’est toute cette réflexion que la Francophonie, a voulu mener, d’ores
et
déjà, avec le Monde arabe, en mai 2000.

C’est cette réflexion, que nous avons entamée, ensemble, à Paris, le 20
mars
dernier, lors du colloque qui réunissait les communautés lusophone,
hispanophone, francophone et italophone.

C’est cette réflexion que nous avons poursuivie, ici même, ce matin, pour
lui donner des prolongements concrets.

Parce que le dialogue des cultures ne se limite pas à une connaissance
mutuelle des cultures. Il doit être fait d’apports et d’emprunts
réciproques
!

Parce que le dialogue des cultures n’est pas un acte ponctuel, occasionnel,
événementiel. Il doit être une pratique quotidienne.

Et que nous avons tout à gagner à nous mieux connaître, entre nous, et à
utiliser les formidables ressources de notre patrimoine partagé pour
avancer, ensemble, et plus vite.

Alors, croisons nos destins, au nom des valeurs esthétiques et morales, au
nom de l’humanisme que nous avons en partage. Parce que si riche soit-elle,
une culture ne meurt que de sa propre faiblesse !

Retrouvons ce qui nous unit, savourons ce qui nous distingue, évitons ce qui
nous sépare ! Parce que, à nous tous, nous représentons un milliard deux
cents millions de femmes et d’hommes !

Et, ensemble, nous pouvons peser !

En unissant nos forces, nous pouvons contribuer à institutionnaliser le
dialogue entre le Sud et le Nord de la Méditerranée.

Nous pouvons contribuer à rapprocher les peuples de l’est et de l’ouest
du
Sud de l’Atlantique !

Nous pouvons contribuer à l’instauration d’un monde véritablement
multipolaire, respectueux des plus vulnérables et de leur droit à la
solidarité, respectueux de la polyphonie culturelle du monde, respectueux
d’une gestion véritablement démocratique des relations internationales.

Mesdames, messieurs, Mes chers Amis,

Je n’aurai pu rêver lieu plus symbolique que l’Italie, – « la patrie du
bonheur », comme la nommait Stendhal – l’Italie, qui compte tant de
francophones et de francophiles, et qui a tout naturellement vocation à
s’associer au grand dessein francophone, pour partager, avec vous, aujourd’hui,
ce message, d’ouverture, de diversité, de tolérance et de fraternité !

Je vous remercie.

Boutros Boutros Ghali
Secrétaire général