COMMISSION DES ÉTATS GÉNÉRAUX SUR L’AVENIR DE LA LANGUE FRANÇAISE

COMMISSION DES éTATS GéNéRAUX SUR L’AVENIR DE LA LANGUE FRANçAISE

Ci-après qqs observations concernant ma participation à la Conférence
sur la
diversité culturelle et les politiques linguistiques dans le monde organisée
par la Commission des Etats généraux sur la situation et l’avenir de la
langue
française au Québec. Je pense que cela pourra intéresser les abonnés de la
liste France-Langue.

Cette conférence s’inscrit dans le cadre d’un travail de fond et d’une
enquête
sur la situation de la langue française au Québec qui a démarré il y a
plusieurs mois et qui remettra ses conclusions et recommandations en juin
prochain, d’après ce que j’ai entendu. La Commission est actuellement présidée
par quelqu’un de très connu des médias en tant qu’ancien dirigeant
syndicaliste.

Le but avoué de la conférence était de réunir quelques spécialistes
des
politiques linguistiques à l’échelle internationale. En effet, d’après les
informations obtenues lors du colloque, plus de la moitié des Etats
représentés à l’ONU ont mis en place, sous une forme ou sous une
autre, des politiques linguistiques. Il s’agit donc de "désenclaver"
mentalement
les Québécois en leur faisant prendre conscience qu’ils sont loin d’être
les seuls à avoir
défini et appliqué une politique linguistique. Bien évidemment, il est dans
l’intérêt des Canadiens anglais et des anglophones en général de faire
apparaître cette politique comme une exception, une sorte d’anomalie à la
surface du monde motivée par quelques "paranos" et autres
"fanatiques" de la
langue québécoise. En ce sens, la conférence remettait les pendules
parfaitement à l’heure.

Ma seule critique vis-à-vis de l’organisation de la conférence a trait au
fait
que d’assez nombreux institutionnels étaient présents et qui ne faisaient
que
régurgiter le point de vue officiel des organisations qu’ils représentaient.
Quel intérêt, par exemple, d’avoir des représentants de la Commission
européenne pour décrire les programmes linguistiques de la Commission alors
qu’il est très facile de se procurer de la documentation à ce sujet ? La
conférence aurait dû favoriser le débat et l’émergence des idées neuves.
Bien
que cela a été le cas dans une certaine mesure, une forte proportion du
temps a été consacrée à la présentation d’infos qui sont depuis longtemps
dans le
domaine public.

La conférence a attiré un public limité mais, par contre, la presse
locale a
bien "couvert" l’événement. Il faut dire que certains des
intervenants étaient
déjà bien connus de la presse canadienne et québécoise.

Quant à moi, on m’avait posé quelques questions auxquelles j’ai
effectivement
répondu. Le texte de toutes les interventions sera bientôt publié par la
Commission des Etats généraux. A toutes fins utiles, je vous communique ici
la
mienne.

LA DIVERSITé CULTURELLE ET LES POLITIQUES LINGUISTIQUES DANS LE MONDE
(24 et 25 mars 2001)

Quel rôle pour la Francophonie?
par Charles Durand
Charles.Durand@utbm.fr

La Francophonie est-elle un levier important pour la sauvegarde, le
rayonnement et l’usage du français dans le monde?

Il faudrait préciser “aux yeux des francophones et des non francophones
également”…

Assurément, elle devrait l’être, oui ! A condition qu’on lui fasse
jouer
pleinement son rôle. Cela veut dire qu’elle devrait occuper une place
économique et politique qui corresponde à sa place géographique et à sa
population. Cela doit passer tout d’abord par une prise de conscience de son
existence et il n’y a pas prise de conscience s’il n’y pas éducation
des
masses. Cela passe aussi par l’établissement de partenariats économiques
privilégiés et de préférences systématiques sur la scène internationale
vis-à-vis des pays membres de cette organisation.

Il faut ajouter qu’il est indispensable que la Francophonie produise des
connaissances en français lorsqu’elle n’en produit pas dans ses autres
langues
nationales ou régionales. Le rayonnement du français dépend de la demande
en
français et il ne peut pas y avoir de demande en français s’il n’y a pas
d’offre de qualité en français ou si l’offre de la Francophonie en français
est doublée de la même offre dans une langue internationale concurrente qui,
souvent, va même jusqu’à remplacer l’offre en français elle-même ! On
ne met
pas le produit d’un concurrent sur notre étalage si on veut maximiser les
ventes de notre propre produit. C’est pourquoi il semble indispensable
d’extirper toutes les contradictions nombreuses qui subsistent entre les
politiques auxquelles souscrivent officiellement les pays francophones en
matière d’usage du français, à l’intérieur ou à l’extérieur de
leurs
frontières, et les pratiques linguistiques que l’on observe dans la
pratique et qui semblent être largement tolérées par ces mêmes instances
gouvernementales.

Il faut préciser que la qualité des productions disponibles en français
est
indissociable de la qualité de la langue qui véhicule cette production. Il y
a
interactivité constante entre la qualité de la langue et les connaissances
qu’elle permet d’engendrer et de véhiculer. La langue a un rôle qui va
bien au
delà de l’empaquetage des messages qu’elle véhicule.

La Francophonie peut être un levier important pour la sauvegarde, le
rayonnement et l’usage du français dans le monde et aussi des autres
langues
si, et seulement si, elle donne une voix aux véritables aspirations des
peuples, si elle met au grand jour et si elle exploite à son avantage
quelques
grandes tendances de notre époque et qu’elle dénonce avec vigueur les abus
actuels. Par sa politique et par les idées dont elle doit faire la promotion,
elle doit constituer un facteur d’émancipation des peuples et de promotion
de
leur souveraineté. La liberté entraîne la souveraineté et la souveraineté
ne
peut qu’entraîner la prospérité. Lionel Jospin disait que le français
peut
devenir la langue du contre-pouvoir. Encore faudrait-il que ce contre-pouvoir
se cristallise autour de thèmes précis. Si nous devons reprendre à notre
compte le discours dominant du moment, qu’il s’agisse d’économie, de
science,
d’organisation sociale, ou de société du savoir, comme de formation ou de
modèle de développement, il y a peu de chances que nous ayons beaucoup de
suiveurs, non pas parce qu’il n’y a rien à retenir dans le discours
dominant,
mais parce que la raison d’être de la Francophonie est justement de
chercher et de proposer d’autres options. Il ne s’agit pas de se
singulariser pour
paraître original mais de proposer des solutions à un monde qui perçoit
plus ou
moins confusément que le système actuel que soutient le discours dominant ne
correspond plus à ses besoins, ni à ses attentes et encore moins à ses
aspirations. L’omniprésence d’une source prépondérante
d’informations, qui
tend à étouffer les autres, stimule en fait la demande d’alternatives.
C’est ainsi
que, pour se réserver un accès à d’autres sources, certains pays sont prêts
à
investir dans l’apprentissage d’une autre langue, de diffusion mondiale de
préférence, qui puisse servir de véhicule à d’autres informations,
d’autres
sons de cloche et d’autres opinions. Le moteur de cette diversification
dans la recherche d’informations est la crainte de se retrouver bloqué
mentalement
et matériellement dans un monde extérieur unipolaire dominé par les
Etats-Unis,
sans alternative possible. Qu’avons-nous à répondre à l’attente qu’on
peut
entendre monter dans d’innombrables pays et dans la population la plus jeune :
quel modèle de société avons-nous à proposer ? Quelle alternative crédible
avons-nous à opposer au nivellement de toutes les valeurs par la seule loi de
l’échange marchand ?

Il faut dénoncer avec vigueur la guerre de représentation dans notre société
dite de l’information. L’information est l’arme absolue des temps
modernes.
Désormais, ce n’est plus le réel qui produit l’information, c’est
l’information qui produit le réel. Les moyens modernes multiplient,
divisent
ou annulent la représentation des faits à volonté. Dans beaucoup de cas de
compétition économique, politique ou même scientifique, la victoire n’est
souvent qu’une question de positionnement de l’information.
L’information
est le nouveau nom de la propagande. L’information nous donne la
“forme”,
à la place de la nôtre, pour mieux nous leurrer. Nous pouvons être littéralement
désinformés. Un ennemi peut ainsi pénétrer notre système d’information
et
prendre les commandes de notre système nerveux. Il pilotera alors notre
cerveau.
Dans ce type d’action, quand elle se déroule à l’échelle d’une société,
tous les efforts
individuels pourront être facilement annihilés s’ils ne sont pas multipliés
par les
leviers d’un cadre stratégique global, défini par la société qui est la
cible de
l’attaque.

Le défi de la société de l’information doit être posé en termes de
guerre de
l’information, de guerre de représentation. Représenter, c’est rendre présent.
Le manque de représentation rend absent à son propre environnement: à
soi-même, et bien sûr aussi aux autres. Le pire peut être une représentation
construite et diffusée par d’autres dans un but non amical.

Nous savons que l’industrie de l’information a mobilisé toutes les
ressources
de l’Amérique étasunienne depuis la seconde guerre mondiale, que sa suprématie
dans ce domaine a été posée en termes d’objectifs prioritaires. Beaucoup
plus
que par son économie ou par sa science ou son armée, la puissance de frappe
étasunienne actuelle est constituée par sa capacité à nous imposer ses modèles
mentaux et sa représentation du monde. En 10 ans, dans la seule Europe des
quinze, 250.000 emplois ont été perdus par l’audiovisuel au profit des EU.
250.000 combattants ont été ainsi mis hors de combat. Aux quelques 140
monopoles nationaux de l’audiovisuel s’est substituée une oligarchie
mondiale
composée de 5 ou 6 groupes avec un chef de file américain.

Le plus urgent pour reprendre la maîtrise de nos propres décisions est
d’apprendre à lire, à décoder au quotidien l’information pouvant être
truquée
par ceux qui peuvent avoir de bonnes raisons de nous faire cette guerre
inconnue qu’il nous faut bien nommer par “guerre de l’information”,
“guerre de
représentation” ou encore plus largement "guerre de velours". Un
peuple libre
est un peuple qui a totale autorité sur ses propres systèmes
d’information.
S’il n’est plus capable de faire la différence entre les informations
qu’il
produit et celles des autres, il se retrouve manipulé par les leurres de son
prédateur et se retrouve à sa merci.

Il faut dénoncer avec vigueur toute tentative d’établir et de
consolider les
hégémonies. On doit bien sûr dénoncer les exactions de gouvernements
particuliers lorsqu’ils surviennent ou les abus d’un dirigeant qui veut
jouer
aux dictateurs, mais le rôle de la Francophonie doit être, dans ce domaine,
beaucoup plus profond et fondamental. Par définition, l’hégémonie établit
que
les injustices sont intériorisées et donc considérées comme naturelles et
légitimes, aussi bien par les membres du groupe dominant que par ceux du
groupe dominé. L’hégémonie linguistique est exactement de même nature.
Elle ne peut exister qu’avec le consentement mental des dominés. Toute
forme d’impérialisme suppose un type de relation dans lequel un groupe en
domine un autre en mettant en place des mécanismes d’exploitation, de pénétration,
de fragmentation et de marginalisation. Sur le plan linguistique, l’impérialisme
introduit des idéologies, des structures et des pratiques qui sont utilisées
pour légitimer,
mettre en oeuvre et reproduire une division inégale du pouvoir et des
ressources.

Permet-elle de préserver la diversité culturelle et la capacité des
Etats et
des gouvernements à soutenir et à promouvoir la culture?

La culture est l’expression de l’identité et l’identité est
indispensable à la
créativité. Tout affaiblissement de l’identité nous condamne à une perte
de
créativité. Il existe une forte corrélation entre la créativité
artistique, la
créativité littéraire et la créativité scientifique.

Le travail de la Francophonie dans la diffusion des idées de base qui en
font
le fondement est probablement plus important, à long terme, que l’apport
financier direct qu’elle peut apporter au soutien des cultures, dans la
mesure
où le renforcement des identités ne peut que favoriser l’expression des
cultures. Il faut se rendre compte une fois pour toutes que
l’affaiblissement
des identités est l’un des buts principaux du conditionnement des esprits
et
qu’il est indispensable pour pouvoir répandre à la surface de la planète
des
produits standardisés qui pourront maximiser les bénéfices de leurs
vendeurs.

La force de la Francophonie doit être intellectuelle et morale avant d’être
matérielle et financière. Elle doit surtout aider les peuples qui la
constituent à trouver en eux-mêmes les ressources pour dominer leurs
difficultés et développer les richesses qui leur sont propres.

Quel appui le Québec peut-il attendre de la Francophonie?

Par la coopération multilatérale que la Francophonie devrait permettre
d’entretenir entre ses membres selon les lignes que j’ai ébauchées dans
un
ouvrage publié il y a quatre ans: “La langue française: atout ou
obstacle?”,
mais, en tant qu’observateur, il m’est difficile de remplacer mes collègues
de
la Francophonie institutionnelle qui peuvent certainement être plus loquaces
sur la question.

Quel stratégie le Québec peut-il adopter dans sa volonté d’affirmer le
françaisface à la langue anglaise?

On demande ici de trouver des solutions alors que la question est
essentiellement de découvrir le problème. Dès qu’on formule le problème,
il
est résolu ipso facto. Le problème n’est pas l’anglais. Derrière une
langue, il
y a des hommes. Si l’on s’aperçoit que ce sont des hommes qui cherchent
à nous
l’imposer et que l’on comprend pourquoi leur volonté est largement suivie
par
des non anglophones, alors, on deviendra automatiquement immunisé à leur
idéologie, car il s’agit bien d’une idéologie et d’une propagande et
la
propagande n’est plus efficace quand elle devient visible. Le problème sera
déjà ainsi presque résolu.

Le plus gros problème au Québec est que la vision que les Québécois ont
d’eux-mêmes à l’heure actuelle est une vision qui a été implantée par
l’élite
canadienne anglo-saxonne, doublée de mythes légitimant sa présence mais
aussi
son influence et son interventionnisme dans les affaires de ce pays. Le
problème québécois est un problème essentiellement psychique dans la
mesure où
l’on a infériorisé le peuple francophone qui occupe ainsi la place qu’on
lui a
assignée, non par la force, car les Québécois se sont ainsi positionnés
parfaitement dans leur rôle, par eux-mêmes…

Il doit y avoir réappropriation totale de tous les moyens médiatiques
francophones de la province par les Québécois, destruction de tout monopole
pouvant exister dans le domaine de l’information au Québec. Il doit y avoir
utilisation systématique par les médias francophones des toponymes de
l’ancienne Nouvelle-France. Il faut rétablir dans les consciences la réalité
historique de ce pays, bien au delà du “je me souviens” des plaques
d’immatriculation des automobiles, apprendre aux écoliers la nature des
mécanismes hégémoniques mis en place pour vaincre en esprit les
franco-Américains. Démonter tous les mécanismes de propagande et de
manipulation des esprits qui ont permis la domination anglophone sur les
francophones. Imprimer et diffuser par tous les moyens médiatiques
disponibles
des ouvrages et des émissions sur la question. Il faut dénoncer le caractère
néocolonial de la langue anglaise dans le contexte international actuel en
exploitant plus particulièrement les travaux anglo-saxons portant sur cette
question. Il faut mettre en lumière les mécanismes qui ont été utilisés
pour la répandre en tant que langue prétendument internationale ou
universelle. Il
faut continuer les efforts qui ont permis la très grande amélioration du
français
parlé et écrit par les franco-Canadiens depuis une trentaine d’années. Il
faut
faire de la contre-propagande qui permettra d’arrêter et peut-être même
d’inverser le phénomène d’assimilation des francophones aux anglophones
dans
les provinces canadiennes autres que le Québec. Il faut légitimer totalement
l’utilisation de la langue française dans toutes les circonstances de la
vie
intellectuelle et sociale au Québec et aussi par les francophones à
l’extérieur du Québec. Il va sans dire que beaucoup de pays de la
Francophonie
dite “du nord”, le mien en particulier, pourraient bénéficier aussi de
certaines de ces recommandations…

Charles Durand
Charles.Durand@utbm.fr

(Le 2 avril 2001)