VOIE D’ESQUIVE VERS L’ÉCOLE ANGLAISE

VOIE D’ESQUIVE VERS L’éCOLE ANGLAISE
Pour 5000 $, l’enseignement public en anglais est accessible aux
francophones

Jean Pichette
LE DEVOIR
Le samedi 25 septembre 1999

Il est possible pour tous les petits Québécois francophones de fréquenter l’école
publique anglaise dès la deuxième année. La seule condition: avoir les moyens de
fréquenter une école privée non subventionnée pendant une année, quitte à amortir le
coût de cet enseignement sur toute la période pendant laquelle l’enfant fréquentera par
la suite l’école publique anglaise.

Une proposition émanant du comté de La Pinière sera présentée au conseil national
du Parti québécois, qui se tient aujourd’hui et demain à Drummondville, afin de mettre
fin à une telle pratique. Elle recommande «au gouvernement que les élèves qui font le
choix de recevoir leur enseignement en anglais dans une école privée non subventionnée,
échappant à la loi 101, auront l’obligation de fréquenter l’école française s’ils
réintègrent le réseau public ou le réseau privé subventionné».

Au ministère de l’éducation (MEQ), on reconnaît que le deuxième alinéa de
l’article 73 de la loi 101 (Charte de la langue française) permet à un enfant ayant
complété sa première année en anglais dans une école subventionnée d’obtenir un
certificat d’admissibilité à l’école anglaise, lui ouvrant toutes grandes les
portes du système public, ainsi qu’à ses frères et soeurs. Cet article prévoit de la
sorte que «peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de l’un de leurs
parents […] les enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et qui ont reçu
ou reçoivent un enseignement primaire ou secondaire en anglais au Canada, de même que
leurs frères et soeurs, pourvu que cet enseignement constitue la majeure partie de
l’enseignement primaire ou secondaire reçu au Canada».

L’école privée Kinderville, à Brossard, a même fait paraître des publicités dans
lesquelles elle précise «émettre des attestations d’études en anglais pour la
première année, ce qui permet aux parents d’obtenir un certificat d’admissibilité à
l’école anglaise pour leurs enfants». Cette école, ouverte en septembre 1998, accueille
cette année 160 élèves, soit une centaine de plus que l’an dernier. Outre trois classes
de maternelle, elle en compte deux autres en première année et une pour chacune des deux
années suivantes. Au terme de la première année d’existence de l’école, les six
élèves de première année ont demandé et obtenu leur certificat d’admissibilité à
l’école anglaise.

Le directeur de l’école, Yvon Robert, explique que son établissement détient un
permis l’autorisant à enseigner en français et en anglais. En première année, la
classe anglaise reçoit une heure par jour d’enseignement du français alors qu’une heure
d’anglais est dispensée quotidiennement à la classe francophone. «Les élèves viennent
tous de la Rive-Sud et à 95 % de familles francophones», ajoute-t-il, précisant qu’une
autre école privée non subventionnée offre un enseignement bilingue, à Brossard,
depuis quelques années. Cette école, selon le directeur, serait surtout fréquentée par
des jeunes provenant des communautés culturelles.

L’école Kinderville ne recevant aucune subvention du MEQ, les frais d’inscription y
sont importants: entre 4650 et 5650 $ par année, frais de transport en sus (de 750 à
1350 $). «Ces frais sont moins élevés que certaines écoles de Montréal», note
cependant M. Robert, qui mentionne en outre que les élèves sont en classe de 8h30
à 16h30 et qu’ils ont 190 jours de classe par an, au lieu des 180 prévus par le MEQ.

C’est donc dire que des parents dont les enfants ne peuvent fréquenter l’école
anglaise peuvent contourner l’esprit de la loi 101 en déboursant une somme avoisinant les
5000 $ pour la première année d’école de leur aîné, habilitant du même coup tous les
enfants à fréquenter l’école publique anglaise, gratuitement bien sûr.

Le Québec compte actuellement 24 établissements d’enseignement privés qui, pour au
moins un niveau d’enseignement (primaire ou secondaire), ne reçoivent aucune subvention
du MEQ. La presque totalité d’entre elles sont situées à Montréal et elles reçoivent
en tout 3300 élèves. Ces écoles détiennent un permis en vertu de la Loi sur
l’enseignement privé. Pour l’obtenir, elles doivent faire la démonstration qu’elles
disposent des ressources humaines, matérielles et financières requises, qu’elles ont
un personnel qualifié et qu’elles appliquent le régime pédagogique prévu par le
ministère.

Le MEQ a reçu 13 800 demandes de certificat d’admissibilité à l’école anglaise pour
l’année scolaire 1998-99: 146 d’entre elles ont été refusées. En date du 1er septembre
dernier, il avait reçu 11 284 demandes et en avait refusées 67.

©Le Devoir