VIVE LE PARLER ONOMATOPIEN?

Vive le parler onomatopien?

– Lettre ouverte à Pierre Monette –

Jean-Luc Gouin
Lac-Beauport

à la mémoire de mémère Agnès

Aux quatre coins de la Planète, tous statuts sociaux et
économiques confondus, l’adolescent francophone type de 14 ans (de Suisse, du Luxembourg,
de Belgique, du continent africain, de la France ainsi que ses DOM et ses TOM), s’exprime
plus aisément et plus clairement que le Québécois moyen de 20 ans – l’universitaire
inclus. Le plus souvent, ce dernier est incapable d’écrire 20 lignes sans faire au moins
autant de fautes de langue – de l’orthographie aux solécismes et impropriétés de toutes
natures, en passant par un phrasé approximatif. Nous possédons un lexique extrêmement
limité, une syntaxe déglinguée jusqu’à l’inintelligible (on ne comprend pas
l’interlocuteur: on le devine) lorsque la phrase dépasse trois mots (sujet, verbe et
complément, souvent dans le désordre) et, enfin, nous avons une élocution qui
s’apparente au discours d’un homme à demi-ivre qui a la bouche pleine mais certainement
pas de mots. Nous atteignons le fond du puits lorsque la SRC en est au point où elle
offre des émissions entières à des individus possédant une langue que je qualifierais
de hasardeuse. Non! pas encore: On atteint les véritables bas-fonds lorsque l’on constate
que de nombreux compatriotes dont le français n’est pas la langue maternelle parlent
notre – propre – langue mieux que nous
! ça c’est tragique. Et on s’étonne ensuite
qu’ils n’embarquent pas dans notre pays-à-bâtir…

Devant ce résultat collectif pitoyable, témoin d’une révolution
tranquille largement avortée, du moins sur ce plan, M. Pierre Monette répond comme suit
(DEVOIR du 16 nov.) à la critique de son récent texte (Pour en finir avec les
intégristes de la culture
) rédigée le 5 novembre par Mme de Villers dans les pages
du même quotidien: «Le devoir de bien parler restreint le droit de parole. La
correction linguistique, comme la rectitude politique, relèvent d’une même entreprise
d’épuration idéologique au profit du patronat.
»

La langue étant l’instrument de la pensée, celle-ci ne volera
jamais plus haut que celle-là. Tout comme vous vraisemblablement, je me considère être
un homme de gauche. Lorsque j’entends un Gouvernement «souverainiste» plus disposé à
s’ouvrir (les veines?) à «l’autre» langue qu’à promouvoir la nôtre, terriblement
fragile (dans son statut comme dans sa qualité), et lorsque je ne l’entends plus
promouvoir un pays à 0,6% du réel, j’avoue que je suis même imprégné par des
velléités d’extrême-gauche. Mais il reste, M. Pierre, que je ne puis associer la gauche
– car tel est le paramètre binaire et structurant (gauche
/ droite) de votre argumentation – au: N’importe quoi.

Le devoir de bien parler ne restreint pas le droit de parole.
Affirmer cela – pardonnez mes termes crus, bien que vous sachiez vous-même les utiliser
avec aisance -, c’est de l’ineptie. Le langage bien maîtrisé construit la pensée et
guide l’action. Or une pensée chétive donne naissance à un savoir mou et déficient, à
des compétences approximatives ainsi qu’à des actes faibles et incohérents. Sans
compter l’incapacité de véritablement communiquer sainement avec ses proches,
lieu-matrice des relations sociales qui se poursuivront à l’école, au travail, partout,
en toute occasion et pour la vie.

Mon propos ne distille aucune condescendance: ce serait, et de
façon fort maladroite, s’en prendre aux victimes plutôt qu’aux causes. Je suis moi-même
fils d’un ouvrier et d’une mère, intelligente il est vrai, mais sans instruction; rejeton
de la polyvalente par surcroît, ce qui n’arrange rien. Et si aujourd’hui ma maîtrise de
la langue, quoique jamais complètement acquise, n’est pas trop mauvaise, c’est
«hélas!» par choix et par effort personnel: à vingt ans, au baccalauréat, je disais
encore «sink» pour désigner un évier – convaincu que c’était français… Les
milliards de $$$ du système d’éducation du Québec n’ont pas contribué beaucoup à
viser l’excellence (qui n’est d’ailleurs aucunement antinomique à l’accès pour tous).
C’est le désir d’avoir une pensée claire et articulée qui m’incita à procéder de la
sorte face à l’instrument fondamental de la communication. Déjà enfant, j’avais
l’intuition que si je ne prenais pas cette voie, ce serait mes poings, mes bras et mes
cris (des sons à ne pas confondre avec les mots) qui exprimeraient ma volonté de
communiquer. Si nous savions mieux parler, ce n’est pas le «patronat» qui s’en porterait
mieux mais toute la collectivité. Nous serions capables de mieux échanger avec nos
conjoints et nos propres enfants, ce qui signifie en outre moins de violence conjugale et
de pédophilie; nous serions aptes à exprimer posément et clairement nos exigences et
nos revendications face aux institutions et aux pouvoirs, ce qui impliquerait moins de
destruction gratuite contre tout et rien, dans la rue ou ailleurs. Et ça, monsieur, ça
n’a rien à voir avec une société axée sur la «droite». C’est au contraire un pays
qui marche la tête haute vers l’intelligence, de intellegere, de même famille que
LIEN (ligare) qui renvoie à «prendre avec», ou COMPRENDRE – le verbe-outil
ultime de la tolérance et même de l’amour, lexie devenue aussi tabou que nation
au royaume de… la rectitude politique. Dans un univers de télécommunication, M.
Pierre, nous sommes un peuple d’ores et déjà mort si nous sommes incapables de
communiquer, tout simplement. Communiquer, non pas onomatopéiser. Qui ne payse rien.

J’ajouterai entre parenthèses, ce qui au demeurant pourrait faire
l’objet d’un autre débat, que si nous vivions dans un Québec un peu moins commis (et
soumis) au bilinguisme larvé, qui sape et démobilise puissamment la volonté nationale,
nous aurions sans doute plus de prédispositions à respecter, enrichir et aimer –
perpétuelle assiégée – notre propre langue. D’ailleurs, assiégée par NOUS aussi bien
que par eux, qui sont «tous» comme dit le poète. Statut politique de la langue
et qualité de celle-ci ne sont pas des dimensions exclusives. Un excellent français
accessible à tous sans partage ne signifie pas de facto la «perdurance» d’une nation
française en Amérique. En revanche, notre langue «actuelle», et c’est ma thèse
fondamentale, nous mène droit au gouffre. à tous égards: politique, social, culturel et
économique. Une langue alanguie comme celle que nous nous (com)plaisons à entretenir est
le plus terrible fossoyeur de notre être collectif. Plus destructeur encore que tous les
Jean Chrétien, les Diane Francis et les Richler du ROC réunis. Car le jour où nous
troquerons les phonèmes pour de véritables mots, nous apprendrons à dire OUI à
nous-mêmes. à l’instar de Miron.

Quant à la corrélation «correction linguistique = rectitude
politique», un de ces quatre vous rougirez d’avoir écrit pareil slogan publicitaire. Et
sur-le-champ, je lui oppose la suivante: correction linguistique = pouvoir politique.
Une langue solide et structurée partagée par le plus grand nombre reste l’arme absolue,
et merveilleuse, d’une saine et forte démocratie – prémices d’un pays fier, noble et
respecté.

M. Monette, vous pensez comme nous parlons.

Ce n’est pas étonnant. C’est seulement dramatique.

Jean-Luc Gouin
Adrélec: Athena@Agora.Qc.ca

N.B. Paru dans Le Devoir du 28 novembre 1996