VIVE LE FRANÇAIS, VIVE LE CANTONAIS !

FRANCOPHONIE

Vive le français, vive le cantonais !

Un grand nombre d’élèves américains apprennent toujours notre
langue. Mais la fronde antifrancophone progresse aux états-Unis, car l’utilité du
français est désormais considérée comme très limitée.

Longtemps laissé pour mort, le latin fait un retour très remarqué
dans les lycées américains. Mais plus étonnant encore est le fait que des millions
d’adolescents américains continuent à apprendre le français, et ce malgré le
déclin de la France et de sa langue. Selon les études les plus récentes, un élève
américain sur quatre qui apprend à l’école ou au lycée une langue étrangère
porte son choix sur le français, langue qui n’est parlée couramment que par à
peine une personne sur cinquante dans le monde. En revanche, un adolescent américain sur
cent étudie le chinois ou le japonais, qui, ensemble, sont parlés par 20 % de la
population mondiale. Et ce alors que le français a effectivement cédé à l’anglais
son titre, longtemps détenu, de langue officielle de la diplomatie.

La place accordée au français dans l’enseignement serait-elle
donc sans commune mesure avec le rôle qu’il exerce réellement dans le concert des
nations et l’économie mondiale? Tel est du moins l’avis de Richard Brecht. Il
dirige un groupe appelé National Council of Organizations of Less Commonly Taught
Languages [Conseil national des organisations des langues les moins enseignées], qui
représente les professeurs de langues autres que l’anglais, le français,
l’espagnol et l’allemand. Particulièrement virulent envers le français
(étudié par 22 % des jeunes Américains) et l’allemand (6 %), il estime qu’il
n’y a aucune raison de les imposer à tant d’élèves américains, aux dépens
du russe ou du japonais. "La seule explication valable, en dehors du fait que ce
sont des langues accessibles, c’est qu’elles sont très profondément
enracinées dans nos traditions culturelles"
, avance Richard Brecht. Et il
poursuit: "C’est un argument fondé sur la culture, et non sur la logique. Ce
n’est donc pas un argument valable."

Richard Brecht, professeur de russe à l’Université du Maryland,
reconnaît qu’il est logique que les Américains connaissent l’espagnol – "notre
seconde langue"
-, appris par deux adolescents sur trois. Il devrait en aller de
même pour les langues orientales, notamment le russe, les interventions de pays utilisant
ces langues ayant des répercussions sociales et économiques sur les états-Unis. Or
seulement 0,3 % des élèves étudient le russe; 0,7 % apprennent le cantonnais et le
mandarin, et 0,77 % le japonais, d’après l’American Council on the Teaching of
Foreign Languages [Conseil américain sur l’enseignement des langues étrangères].

Dans les écoles américaines, on a tendance à proposer le français
pour des raisons liées en particulier à la tradition. On peut faire remonter
l’histoire d’amour entre l’Amérique et la langue française aux colons
sudistes du XVIIIe siècle, qui avaient instauré l’enseignement du
français dans l’éducation classique. Bien que le monde ait changé depuis, il peut
se révéler difficile pour un établissement scolaire d’élargir sa palette de
langues. En effet, par manque de professeurs et de temps, les écoles ont souvent bien du
mal à proposer des cours de russe, de chinois ou d’arabe, langues plus difficiles et
dont la maîtrise demande davantage de temps.

Il est clair que plus d’un francophile n’admettrait pas de
gaieté de coeur le déclin du français. Après tout, l’étude du français demeure
indispensable pour traduire l’oeuvre de Voltaire – ou même les chansons de la
Québécoise Céline Dion. On peut même trouver des défenseurs du français dans des
lieux traditionnellement peu francophiles. Ainsi un fonctionnaire britannique à
l’ONU, qui tient à garder l’anonymat afin de ne pas être considéré comme un
défenseur du français, soutient-il que cette langue peut, à l’occasion,
s’avérer fort utile. "Si vous voulez impressionner votre petite amie, dit-il,
il faut absolument connaître les rudiments de la conversation sur l’oreiller à la
française."

Jacques Steinberg

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THE NEW YORK TIMES

COURRIER INTERNATIONAL No 439 bis / du 1er au 7 avril 1999