UNE LANGUE ALIGNÉE SUR LE DOLLAR (US)?

UNE LANGUE ALIGNéE SUR LE DOLLAR (US) ?

Philippe de Saint-Robert
Asselaf (France)

Le 14 novembre dernier, jour de l’ouverture à Hanoï du sommet de la Francophonie,
nous avions organisé, avec toutes les associations qui concourent à la défense et à la
diffusion de notre langue, une importante manifestation de protestation à 1′ encontre des
récentes déclarations du ministre de l’éducation nationale, dont on sait que le grand
dessein est de faire du français une langue régionale, voire une langue seconde. Compte
tenu de notre " inexpérience " en matière de manifestation de rue, et de nos
très modestes moyens d’information et de mobilisation, on peut dire que cette
manifestation – dont l’initiative revient à notre ami Paul-Marie Coûteaux – a été un
grand succès.

Partis vers midi de l’Institut, nous parvînmes vers 14 heures rue de Grenelle où, non
sans peine, nous fûmes reçus par un conseiller technique qui voulut bien, résigné,
faire semblant de nous écouter – tout en nous laissant entendre qu’il ne fallait pas
prêter trop d’attention aux propos de son ministre, connu pour faire de la provocation.

C’était déjà le langage que nous avait tenu, quelques jours auparavant, un
conseiller du ministre de la Culture. On voit à ce genre de comportement avec quel
sérieux nous sommes gouvernés. Le gouvernement, nous avait-on annoncé, allait se
prononcer sur sa politique de la langue française. Car, c’est bien connu, chaque
gouvernement doit tout réinventer comme s’il ne s’était rien passé avant lui, comme
s’il n’y avait pas des organismes. si abandonnés soient-ils (mais il suffirait de les
remettre en selle, de leur donner moyens et projets), comme s’il n’y avait pas une loi sur
l’emploi de la langue française (qu’au demeurant tous les membres de ce gouvernement
avaient combattue lorsqu’ils étaient dans l’opposition). comme si la Constitution – que
M. Allègre semble n’avoir jamais lue – n’édictait que la langue de la République est le
français. Quoi qu’il en soit,

Madame le ministre de la Culture, in charge of la langue française, et qui a si bien
réussi à faire de sa bonne ville de Strasbourg le champ de bataille barbare que l’on
sait, n’a toujours pas pris le temps de se pencher sur le présent et l’avenir de notre
langue, dont elle se fiche.

Reste donc M. Claude Allègre, qui, lui, s’occupe de tout et cause à qui mieux mieux,
soit dans un mauvais anglais, soit dans un aussi mauvais français. Nous savons qu’il n’a
d’autre titre à être ministre que l’amitié personnelle du Premier ministre, lequel
n’est pas forcément de son avis mais ne peut évidemment passer son temps à remettre
dans le droit chemin chaque farfelu de sa " majorité plurielle ". Cela durera
ce que cela durera; mais, comme time is money, la situation se dégrade.

Dans le Point du 21 mai 1994, dont il était éditorialiste, Claude Allègre nous avait
déjà donné, dans un article intitulé " la Clé de l’anglais ", la clef de sa
pensée : " Oui, nous expliquait-il, l’anglais, ou plutôt le volapük que l’on nomme
l’anglais scientifique, est la langue de communication des scientifiques. Comme le fut le
latin au temps de Newton et de Leibnitz, comme le sont les symboles mathématiques
inventés par les Arabes, comme le dollar est la monnaie des transactions internationales.
"

Il paraît une fois de plus que, sortis de leur domaine de spécialité, certains
" scientifiques " raisonnent comme des casseroles. Qui ne voit en effet que la
comparaison – ou plutôt l’amalgame – entre le latin du Moyen âge et de la Renaissance et
le volapük anglo-américain d’aujourd’hui fait abstraction d’une immense différence
c’est que le latin était une langue morte, donc parfaitement neutre, alors que le
volapük en question va, comme Allègre le dit lui-même, avec les prétentions
hégémoniques du dollar, dont il est le meilleur outil de colonisation du monde ? Mais
j’emploie un mot obscène dès lors qu’il s’agit de nos " grands alliés ", ce
n’est pas colonisation qu’il faut dire, mais mondialisation.

Depuis 1994, Claude Allègre n’a cessé de dépasser sa propre pensée, puisqu’il
préconise maintenant de rendre l’enseignement de l’anglais – ou de l’américain ? –
obligatoire dès la sixième, en attendant la maternelle, ce qui interdirait évidemment
le choix de toutes les autres langues comme première langue. Cette proposition est non
seulement contraire à toute notre tradition d’ouverture à un très large multilinguisme,
mais plus précisément à un traité international celui de l’élysée de 1963.

L’argumentaire s’est enrichi dans le Figaro du 4 décembre 1997, Claude Allègre nous
explique que " l’anglais est devenu une commodité, au même titre que l’ordinateur
de bureau ou Internet. […] Il faudrait l’enseigner dans les petites classes, dès la
maternelle ".

Comme j’en ai assez de me faire traiter d’ayatollah par les culs bénis de la pensée
unique, je renvoie au commentaire de Bernard Cassen, bien meilleur angliciste que M.
Allègre, dans le Monde diplomatique de janvier de cette nouvelle année, qui y voit
" une révolution pédagogique qui laisse présager l’introduction, entre autres, de
la technologie de l’ouvre-boîtes dans l’enseignement précoce, tant il saute aux yeux que
les conserves sont également des " commodités " de la vie moderne à
maîtriser dès le plus jeune âge ".

Bernard Cassen ajoute : " Il est heureusement des chercheurs qui ne séparent pas
leur démarche d’une visée citoyenne, française et européenne. C’est le cas de Claude
Hagège, qui milite pour l’enseignement précoce de plusieurs langues. Mais l’évolution
de sa réflexion le conduit à préconiser que cet enseignement porte sur n’importe quelle
langue sauf l’anglais, qu’il sera toujours loisible d’apprendre ultérieurement dans le
secondaire. Si l’anglais reçoit le statut de langue seconde (et non étrangère), et qui
plus est dès la maternelle, il dévalorisera ou rendra superfétatoire l’apprentissage
des autres langues. C’en sera alors fini de la diversité linguistique et culturelle du
Vieux Continent. " Bref, le triomphe de la " pensée Alan Minc ", ce
célèbre sauveur d’entreprises en difficulté.

L’Association des professeurs de langues vivantes (A.P.L.V.) s’est insurgée,
soulignant que les mesures dont on nous menace seraient " en contradiction évidente
avec la politique officielle de la France aux niveaux national, européen et mondial,
favorable à une défense volontariste des diversités culturelles et linguistiques
", et " iraient à l’encontre de la liberté du choix des langues et des
cultures étrangères, qui doit être considérée comme faisant partie des libertés
individuelles ". Ces enseignants ont raison, mais dès lors que l’anglo-américain
est décrété langue nationale, où serait le problème ?

Un texte publié sur le site Web de l’Asselaf