UN NOUVEAU BILINGUISME SOUSTRACTIF

Un nouveau bilinguisme soustractif :
de la langue privée vers la langue publique

par Marc LABELLE

Récemment, le Conseil de la langue française dévoilait un rapport sur l’état du
français commandé par le gouvernement québécois. Pas moins de cinq communiqués
de presse simultanés servaient à déposer le brevet d’un médicament incertain : le
concept de « langue d’usage public ». L’opération médiatique avait
pour but de supplanter le concept de langue parlée à la maison, maintenant dénommé
« langue d’usage privé ». Pourquoi ?

Le gouvernement actuel a décidé depuis longtemps de jeter dans l’abîme les démons
du débat linguistique. On craint le chantage politique du Canada anglais,
l’éventuel partenaire, ou celui de la communauté anglo-québécoise qui a habilement su
faire jouer les droits individuels contre les droits collectifs par un Comité des droits
de l’homme des Nations unies aveuglé par son ignorance de notre situation historique.
Une mauvaise réputation internationale, issue de l’irréflexion de la bureaucratie
« nationzunienne » genevoise, pourrait nuire à l’obtention future d’un siège
à l’Assemblée générale de l’Organisation des nations unies à New-York. Ajoutez
à cela le chantage économique sous ses formes multiples, internes et externes, et le
débat linguistique est verrouillé.

Le français langue de travail ou d’intégration des immigrants plafonne depuis
plusieurs années, mais l’on se contente de constater les progrès produits par la Loi
sur la Charte de la langue française
et de souhaiter pieusement que le reste viendra
par des mesurettes-pincettes. Il faut détourner le peuple de ces Cassandre
statisticiennes qui prophétisent la minorisation des francophones dans la métropole
québécoise. Aux/ô grands maux/mots, les petits onguents : on rassure
faussement les Québécois sur la situation réelle du français en étirant les 57 %
de la population de l’Île-de-Montréal parlant le français à la maison — là où ça
fait mal — au taux flex-ô-flex de 71 % parlant le français à titre de
« principale langue d’usage public ».

Deuxième occultation découlant de l’obsession à faire oublier le véritable enjeu
linguistique par un médicament topique placébo : pas un traître mot sur la
situation du français dans la région névralgique de l’Outaouais, la troisième
agglomération urbaine du Québec, qui vit dans la Grande Noirceur de la « capitale
nationale exclusive ». Tiens, en parlant d’Ottawa, on doit être mort
de rire dans les officines de Jean Chrétien et d’Alfonso Gagliano. Dans celle de
Stéphane Dion, l’on doit au contraire afficher une componction inspirée par la politesse
extrême, toute en circonvolutions, du CLF.

En effet, la phrase initiale du premier communiqué constitue une ordonnance on ne peut
plus solennelle : « L’usage du français comme langue publique est d’usage
courant au Québec. » Affirmons, en faisant appel au hic et nunc — le
« à c’moment ici » — du premier sinistre canadien, qu’il eût mieux valu
renoncer à l’usage abusif de l’onguent linguistique. à étendre ainsi
l’usage, le même communiqué nous apprend qu’au travail, dans la région métropolitaine
de Montréal (RMM), 91 % des francophones « utilisent le français de façon
prédominante, soit entre 60 % et 100 % ». Très révélateur !
N’êtes-vous pas rassurés par les effluves de ce baume ?

Sur cette lancée de panacée, voici le deuxième communiqué, qui s’extasie sur la
langue d’usage public des allophones, qui choisissent le français un peu plus souvent que
l’anglais (taux de 1,2 à 1,0) dans la RMM. Cependant, ouille ouille ! dans le
choix d’une autre langue parlée à la maison que la langue d’origine, le taux bascule à
près de deux fois plus en faveur de l’anglais (1,8 contre 1,0). Or, le choix et la
transmission d’une langue se font-ils d’abord dans les pharmacies et autres lieux publics,
ou plutôt dans les chaumières ?

Mais voilà, l’assimilation des immigrants n’étant plus de mise, l’on nous annonce un
tournant éthique majeur, « l’objectif premier de la politique linguistique :
faire du français, langue officielle, la langue commune de la vie publique du
Québec » (nous soulignons). Loin de nous de suggérer que l’état intervienne
directement dans les foyers, mais il doit s’intéresser à la langue qu’on y parle et
créer les conditions socio-politiques efficaces qui conduiront à son adoption spontanée
en tous lieux. Qu’en est-il du droit normal du peuple québécois de parvenir au
résultat d’intégrer globalement — dans la vie publique et privée — les
immigrants dans sa langue, comme chez tous les autres peuples, notamment au Canada
anglais ? Du simple souci naturel de maintenir son poids démographique ?
Position trop pure et dure selon le CLF, qui préfère les pommades.

Consultons le quatrième communiqué, à la philosophie molle, qui porte sur l’indice
du français public, que l’on veut « une concrétisation de l’orientation civique de
la politique linguistique ». D’abord, nous assistons à un virage sémantique
« con-crétinisant ». à la définition de Statistique Canada, pour
qui les francophones sont des « personnes qui parlent le plus souvent le français
à la maison », le CLF préfère celle du « sens courant », ainsi
prescrit : « les personnes qui utilisent le français dans leurs activités,
indépendamment de la langue parlée à la maison [une nouvelle forme d’indépendantisme
ou de séparatisme ?], ce qui permet une meilleure évaluation du nombre de personnes
que l’on peut [?] compter comme étant de langue française ». On applique
généreusement l’onguent sur la brûlure linguistique.

Pierre Trudeau, qui avait sorti l’état canadien de la chambre à coucher, doit
s’émerveiller à l’idée que l’état québécois songe à retirer ainsi sa préoccupation
linguistique de la chaumière entière, afin de se conformer à la dogmatique correction
politique. Que le Prince avocassier qui nous a légué la judiciocratie (le
gouvernement des juges) en soit tout à fait rassuré : voici que le CLF invoque rien
de moins que la Charte de la langue française elle-même et la Charte des
droits et libertés de la personne du Québec
pour faire « clairement [merci à
la Cour suprême] la distinction entre la vie privée et publique ». Nous
entendons déjà la prochaine pirouette mentale trudeauiste : « La société
distincte est morte. Vive la société distincte ! »

Le discours de la culpabilisation d’abord intériorisé par Lucien Bouchard l’est
maintenant par Nadia Brédimas-Assimopoulos. Pour le prix d’une danse juridique, la
présidente « séparatisse » du CLF, telle Salomé, obtient la tête tranchée
de Jean-Baptiste — langue incluse. Au prochain référendum, le choeur des
politiciens fédéralistes, dans un décor d’unifoliés-imprimaturs, entonnera à nouveau
le refrain faisant état des progrès fulgurants de la langue française,
« puisqu’il n’y a jamais eu autant de Ca-na-diens qui choisissent de parler le
français ». ô Canada ! La momification de la langue
française dans la corsetée Constitution canadienne par Ti-Jean devait assurer
l’immortalité des francophones hors Québec. Néanmoins, leur taux de morbidité
linguistique a grimpé à 37 %. « Bainkevoulévou-célavi… »

Malgré tout, comment pourrait-on rendre le « plusse meyeur païs ô
mondes » « plusse » plus-que-parfait encore ? Le Conseil de
l’unité canadienne ne pourrait-il pas, à partir de ces nouvelles valeurs québécoises
assimilables aux canadiennes, obtenir l’élimination de l’embêtante question du
recensement portant sur la langue parlée à la maison (que l’on avait déjà tenté de
supprimer en 1976) et qui donne des munitions aux vrais séparatissssses ? Les
« panseurs » de Statistique Canada auront beau protester au nom de leur
indépendance intellectuelle, ils devront suivre Ivan Fellegi, le statisticien-en-chef,
qui possède un sens incomparable de l’orientation politique. Il a saboté la
question sur l’origine ethnique en acceptant au dernier recensement la réponse
« canadienne », suite à un vent nationaliste canadien ethniciste
égalitariste on-s’en-fout-de-la-vérité-historique. Vent nauséabond qui lui
aurait interdit de « faire pipi dans sa direction », pour reprendre la
métaphore éloquentissime du thuriféraire de « l’opinion publique ».

La comédie canadienne se perpétue : il ne s’agit plus que de faire monter sur
les planches médiatiques les francophones publics placébos, en particulier ceux de
langues d’usage courant alternatif très branchées. Afin de traiter aux petits
soins la maladie linguistique du Québec, en particulier la langue de bois de son
gouvernement. Au cas où vous en douteriez, sachez désormais que Ti-Jean peut
compter sur son ami Gros-Bill, puisque le président américain, qui se croit chez lui
partout — il le dira même dans votre langue dans le but de vous rassurer — croit lui
aussi au fédéralisme flex-ô-flex.

Quand comprendra-t-on à Québec qu’une politique linguistique courageuse prend racine
au sein d’un peuple adéquatement informé et mobilisé ?

* * *

1999-10-11

La Brèche ( http://ppp.atreide.net/cso/ba
)