UN LIEN POUR NOUS UNIR

Un lien pour nous unir: la langue française

Marie-Hélène Poirier
Journaliste

L’émission que j’anime à la radio de Radio-Canada: Tournée d’Amérique, m’offre la
grande joie d’unir chaque semaine des voix francophones, d’un océan à l’autre, et
souvent d’au-delà les océans, puisque la radio permet une telle souplesse dans la
communication. Samedi prochain, au terme de la Semaine internationale de la Francophonie,
notre émission sera diffusée non seulement de Halifax à Vancouver, comme d’habitude,
mais, simultanément, en Louisiane. Grâce à un équipement électronique que nous avons
expédié cette semaine à la station K.J.E.F. à Jennings, dans le sud-Ouest de la
Louisiane, nos cousins "cajuns" pourront participer en direct au débat que nous
ferons, depuis la Place Ste-Foy à Québec, sur l’avenir du Français et de la
francophonie en Amérique. Vous êtes invités, bien sûr, à participer vous-aussi à
cette émission, samedi prochain, le 21 mars, de 16h. à 18h. au 90,7 de la bande FM, ici
dans la région de Hull-Ottawa.

Moi qui fait depuis 30 ans de la radio en français, je ne vous cacherai pas mon émotion
et mon enthousiasme quand je découvre aux quatre coins de la planète "la"
personne qui me donnera une entrevue dans la langue de Molière. Et je me dis que Molière
serait bien fier d’entendre parler français depuis le Pôle Sud, ou depuis Le Pôle Nord,
quand Bernard Voyer décide d’y porter ses pas. ça a moins bien marché pour l’Everest…
mais ça… c’est la montagne qui l’a décidé.

Qu’il y ait, tendus autour du globe, de multiples liens pour unir les francophones,
c’est une réalité et une source de fierté. Mais nous savons tous, surtout nous
Canadiens, à quel point la force d’attraction de l’Anglais – de l’Américain devrait-on
dire- peut effilocher ces liens et qu’il arrive même que là où le lien devrait être le
plus fort, dans la famille, l’enfant désapprenne la langue de sa mère.

Deux mots ( m-o-t-s) pour luttter contre ce mal qui nous guette tous: la Passion et
l’Appropriation.

Nous participons à un petit déjeuner: la table est mise… j’aurais le goût de vous
proposer une allégorie alimentaire. De la même façon que vous vous demandez
régulièrement: "Ai-je pris ma vitamine C ce matin, mon jus d’orange, ou mon demi-
pamplemousse?" Pourquoi ne nous nous demandons-nous pas, également: "Ai-je
enrichi mon vocabulaire aujourd’hui? ( titre d’une chronique du Reader’s Digest) Ai-je
utilisé un mot nouveau? Quand ai-je ouvert le dictionnaire, la dernière fois, pour
vérifier le sens d’un mot ou pour lui trouver un synonyme plus riche, plus précis?

De la même façon que nous nous forçons pour manger plus de brocolis…ou d’épinards…
– de la même façon que nous écoutons les spécialistes de la diététique quand ils
nous disent de varier le contenu de notre assiette… Pourquoi ne nous efforçons-nous pas
de nommer proprement chaque objet ?.. s’il est question de mobilier, pouvons-nous
distinguer la commode du bureau, le buffet, du vaisselier, de la desserte ou de la
console? Une étagère, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’une tablette, qu’une
bibliothèque ou qu’une armoire. Un banc et un tabouret sont sans doute cousins, mais pas
frères- jumeaux. Restons dans la maison: si vous préparez un roti ce soir et que vous
voulez l’attacher…avec une corde… pourquoi n’essayez-vous donc pas de prendre de la
ficelle à la place… votre rôti s’attendrira d’une si délicate attention! Au menu:
nous approprier les mots les plus variés, les plus colorés, les plus riches, les plus
fantasques, les plus sincères. Ma grand-mère, qui avait beaucoup de talent comme
couturière, était aussi une cruciverbiste passionnée. Avec quelle adresse ne faisait-
elle pas éclore à partir de définitions plutôt linéaires, des mots qui avaient
l’insigne qualité d’entrer précisément dans le nombre de carrés prévus tout exprès
pour les recevoir! Grand-mère Joséphine, qui dormait seule, n’avait qu’une seule lecture
de chevet: le dictionnaire. Elle en était folle de son Larousse! Imaginez si elle avait
connu le Petit Robert ! ( il n’existait pas encore…. trop jeune pour elle).

Loin de moi l’idée de défendre la norme. Comme journaliste, je ne suis ni grammairienne
ni linguiste. Et je suis loin d’avoir "la science infuse" comme on dit.
Cependant, dans mon métier, l’outil principal est le mot et cela m’impose d’employer le
plus précis , afin d’obtenir un maximum de clarté dans la communication. Or, la
communication est un acte d’amour. C’est le mathématicien français, philosophe à ses
heures, Michel Serres qui a déjà dit de la communication qu’elle était acte
érotique… L’enseignant, le journaliste, le conférencier doit séduire s’il veut se
faire comprendre. Alors, mettez-ça bout à bout: érotisme, passion,et variété (…du
vocabulaire, bien entendu…), je crois que nous voilà équipés pour veiller tard!

Vous savez, on dit que dans l’amour, que c’est comme dans les auberges espagnoles d’il y a
quelques années: on y trouve ce qu’on y apporte! "La langue française, un lien pour
nous unir" c’est vrai, de Conakry à Tannarive et de Chicoutimi à La Fayette. Mais
ne prenons rien pour acquis: comme les baleines dans le golfe du St-Laurent et comme les
arbres centenaires de la forêt amazonienne, des cultures et des langues disparaissent
elles-aussi. Si nous voulons que le lien demeure entre nous et le reste du monde, il nous
faut entretenir nos connaissances linguistiques, les développer, faire faire de la
gymnastique à nos mots et à notre langue. Je vous propose, à coups de vitamines, de
dictionnaires, de désir, de passion, de nous entraîner… comme si chacun d’entre nous
devions participer, en personne, aux Jeux de la francophonie qui vont se dérouler dans la
région Hull Ottawa en 2,001. L’entraînement commence aujourd’hui même: nous allons
devenir, vous et moi, de vrais athlètes de la langue!

Marie-Hélène Poirier, animatrice de Tournée d’Amérique
Le samedi, de 16h. à 18h. CBOF. 90,7 FM