UN FRANCOPHONE AU MANITOBA

UN FRANCOPHONE AU MANITOBA

J’étais récemment en visite, pour quelques jours, chez ma belle-soeur
au Manitoba. Dans le récit qui suit, il est important de se rappeler que ma belle-famille
est unilingue anglophone. Après lecture, vous devriez comprendre assez bien la subtilité
du non-respect envers les Québécois au Canada.

Nous arrivons chez ma belle-soeur. Moi et ma femme déballons nos
bagages. Une fois installés, ma femme, mon enfant et moi-même bavardons avec nos hôtes.
Bien que mon enfant parle bien l’anglais – en fait il ne parle que très peu de français
– à quelques occasions il lance deux ou trois mots français quand il ne sait pas
l’équivalent en anglais. Notez que mon enfant n’a que cinq ans et ne sait pas toujours
distinguer à quelle langue appartiennent certains mots.

à l’écoute des ces mots français, nos hôtes deviennent bien sûr
tous confus et demandent à ma femme : « Qu’est-ce-que ton fils a dit? » (note : dans ce
récit, je traduis en français tous les échanges)

Ma femme explique : « Ce sont des mots français qu’il a appris… »

Offensée et choquée, ma belle-soeur réplique : « Ce n’est pas lui
rendre un service que de lui enseigner le français. »

Elle insinuait – j’imagine – que notre enfant devrait être exposé à
la maison à l’anglais seulement!

Et bien ça commence bien! Seulement, quelques trois heures après
notre arrivée chez ma belle-famille, voilà que nous nous engageons dans une chicane de
langue que moi et ma femme préférons éviter. Nous laissons donc rapidement le sujet de
côté.

Le lendemain, au dîner, cette chicane de langue reprend. J’ai oublié
comment l’argument avait commencé, mais ma belle-soeur me dit : « Je crois savoir que le
français au Québec diffère de celui de la France ».

Je lui fais un signe dans l’affirmative en disant: « Oui, certains
mots et expressions sont différents ainsi que l’accent. »

Elle poursuit : « Oui, le français québécois est donc un dialecte
».

Tout surpris, je rétorque : « Mais pas du tout, le français du Québec
est le même que celui de la France, sauf pour les différences que je viens de mentionner
».

Je vois à son visage qu’elle ne me suit pas, alors je répète et
ajoute : « Tiens, par exemple, le créole, parlé en Louisiane et ailleurs, voilà – je
crois – un dialecte. Les mots y sont très déformés et différents du français. Ce
n’est pas le cas au Québec ».

L’expression de confusion de ma belle-soeur tourne vite à celui du
désaccord et du dégoût de ce que j’avance. Voulant éviter une autre chicane, je laisse
donc tomber le sujet. Pour elle, le français du Québéc est un dialecte. J’étais
insulté.

Ces deux confrontations m’avaient surpris et déçu car je croyais
toujours ma belle-soeur ouverte et compréhensive envers le français et les Québécois.
D’ailleurs sa fille de 16 ans apprend le français à l’école depuis quelques années
déjà. Ma belle-famille m’a toujours bien accueilli – sûrement – mais accueillir la
vision québécoise, ça ne sera pas possible. L’accueil culturel, ce n’est pas pour
demain!

Et bien, je n’étais pas au bout de mes peines comme vous allez le
constater plus bas!

Toujours chez ma belle-famille, un soir, moi et ma belle-fille
mentionnée ci-haut regardons la télévision ensemble. Sachant qu’elle apprend le
français à l’école, je lui demande (en anglais, il le faut bien): « Regardes-tu des
fois la télé en français? »

Elle répond : « à quelques occasions mais brièvement seulement. Je
n’y comprends pas grand chose de toute façon. »

J’en profite pour lui faire part de mon opinion sur les écoles
d’immersion: « Je suis en désaccord avec le choix de livres pédagogiques dans les
écoles d’immersion en français. Ce sont quasiment tous des livres des états-Unis ou de
la France. Le Français Canadien n’y figure pas. Aussi ces livres décrivent la vie
parisienne alors qu’il serait plus éducatif et plus « canadien » d’apprendre la vie
canadienne-française et québécoise. »

à ça, elle me répond : « ça ne donne rien d’apprendre du côté
québécois étant donné que le vrai français, c’est celui parlé partout ailleurs dans
le monde! »

J’en ai quasiment perdu le souffle! Vu qu’elle fréquente un programme
d’immersion français, j’espérais une réponse plus compréhensive. Hélas! C’est la
vie… au Canada Anglais! J’étais « sacrement » insulté par sa réplique, mais
encore une fois, j’ai dû faire preuve de beaucoup de retenue afin d’éviter une autre
chicane. Je me suis tu, comme l’ont fait tant de générations de Canadiens français
auparavant!

Mon silence dans ces échanges permet donc à ma belle-famille
anglophone de demeurer dans l’ignorance. Mais ai-je d’autres choix que le silence? Pas
vraiment. Nous, les francophones hors-Québec, sommes «pognés». Soit qu’on garde le
silence ou bien qu’on nous prenne pour des bornés, voir même des extrémistes!

Le jour suivant – toujours chez ma belle-famille – piqué de
curiosité, je demande à ma belle-fille :

« Montre-moi tes travaux de classe en français. »

J’étudie ses notes brièvement. J’ai été surpris de voir le contenu
très poussé du cours. Les élèves apprennent plusieurs verbes, et dans une dizaine de
temps chacun, et bien d’autres choses encore. C’est vraiment très poussé. Il y avait des
pages et des pages de conjugaison de verbes.

Je lui demande : « Est-ce-que tu as vraiment couvert tout ça? »

Elle affirme : « Oui, oui, et il fallait aussi tout mémoriser! »

C’est bien beau ce bilinguisme… de surface. Cette fille apprend
bien le français à l’école, mais elle ne démontre aucun intérêt pour l’utiliser.
Elle n’a jamais essayé un seul mot de français avec moi, ou avec mon enfant. Les
anglophones mémorisent les temps des verbe français comme on mémorise la liste de
toutes les capitales du monde. Qu’est-ce-que ça donne d’apprendre une langue, si nos
anglophones ne montrent aucun intérêt à l’utiliser, et ne montrent aucun intérêt au
peuple qui s’y identifie? C’est comme prendre un cours d’un an en mécanique, mais sans
vouloir devenir un mécanicien. C’est une perte de temps, et d’argent.

En tout cas, je m’apprêtais à donner mon opinion là-dessus à ma
belle-fille, mais me rappelant les chicanes des derniers jours, je décidais plutôt
d’avaler mes mots.

Tous ces échanges se sont passés il y a deux mois, alors que j’étais
au beau milieu d’un déménagement de Moose Jaw, Saskatchewan à St. Vital, une ville
faisant partie de Winnipeg. Je me rapproche ainsi de ma famille originaire du Québec,
mais aussi de ma belle-famille. Depuis lors les frictions linguistiques se répètent
comme le récit suivant le démontre.

Quelques jours après m’être établi à St. Vital, je reçois la
visite d’une autre de mes belle-soeurs. Un autre incident linguistique se répète. Mon
fils (toujours celui de cinq ans) est assis à la table avec cette belle-soeur. Il lui
montre fièrement un livre de dessins qu’il avait coloré. Il décrit les couleurs en
français, ne sachant pas bien les termes anglais. Ma belle-soeur réalise bien que ce
sont des mots français qu’il prononce. Elle reproche à mon fils l’usage du français, et
elle lui dit : « Tu me parles en français. Tu dois apprendre à parler anglais! ».

à ça ! J’ai eu recours encore une fois à mon habilité à contenir
ma frustration – une habilité nécessaire, sinon impossible pour un Québécois de vivre
dans l’Ouest! Je me disais en moi-même: Quoi? Ma belle-soeur qui rappelle à mon fils
d’apprendre à parler anglais!! Mais mon fils ne parle que ça de l’anglais, déjà à 99%
de ses mots! Mais de toute évidence pour les anglophones, l’écoute de quelques mots
français, c’est déjà trop. Le français à l’école d’immersion, oui, mais en dehors de
cet environnement bien contrôlé, non! Il faut accommoder pleinement les anglophones,
même dans notre propre milieu, dans notre propre demeure. C’est le comble! Les
anglophones ne veulent pas être exposés à la vie en français, au grand jamais! Il ne
faut pas anéantir le français – le génocide serait ainsi trop évident – mais il faut
contrôler le français et garder son utilisation en cage comme une bête féroce.

Tous ces récits devraient suffire à montrer à quel point les
francophones de ce pays sont menacés plus que jamais. En fait, la situation est pire que
jamais… En effet, car depuis l’adoption du bilinguisme officiel, il y a une génération
déjà, le Fédéral a maintenant un moyen facile de cacher le désastre culturel. Pour la
majorité des Canadiens, le bilinguisme officiel signifie la réponse au problème anglais-français;
il signifie le succès de cette dualité, et pour certains, il signifie même la victoire
des francophones! Alors, vous comprendrez qu’il est devenu impossible pour les
francophones de parler de la gravité du problème. On nous bouche le trou assez vite!

Autrefois, la discrimination contre les Canadiens français était
ouverte et évidente (pour ceux demeurant hors-Québec, en tout cas). Aujourd’hui, cette
même discrimination existe toujours, mais elle est très subtile, très ravageuse comme
un cancer dont on ne soupçonne pas la présence.

Jean Corriveau
St. Vital, Manitoba
corriveauj@home.com

NDLR – Il s’agit de la version originale légèrement révisée

(Le 22 septembre 1999)