ÉDUFRANCE

éDUFRANCE
Espoir absurde de concurrencer les universités anglophones en utilisant la langue
anglaise.

Référence : site réticulaire http://www.edufrance.fr/fr/datas/b-agence/260700.htm

La raison sociale de l’organisation “ EduFrance ” est d’attirer les
étudiants étrangers pour effectuer leurs études partiellement ou entièrement en
France. Les recommandations de son président, Bernard Raoult, que l’on peut trouver
sur le site réticulaire dont l’adresse est indiquée ci-dessus, invitent à
réflexion. En plus de sa fonction de président d’EduFrance, Monsieur Raoult est
également président honoraire de l’université de Gergy-Pontoise et membre de
la conférence des présidents d’université. Il a donc une influence non
négligeable dans les milieux universitaires et auprès du Ministère de l’éducation.
Dans le cadre de la promotion du système d’enseignement supérieur français auprès
du monde estudiantin étranger, Monsieur Raoult formule un certain nombre de
recommandations dont voici les plus importantes :

1) Le découpage de l’année universitaire française en semestres calqué
sur un système prétendument “ international ”, c’est-à-dire étasunien
et l’instauration d’une deuxième rentrée universitaire en janvier ou février.

2) La mise en place de cursus en langue anglaise avec, en parallèle, le
développement de cours de français an tant que langue étrangère.
3) Des mesures d’accompagnement au niveau de la délivrance de visas aux
étudiants étrangers par les consulats. Plus particulièrement, ne plus faire de la
connaissance de la langue française une condition d’obtention du visa d’études
en France.

Il convient de formuler ici certaines critiques de détail avant de formuler des
critiques de fond, plus particulièrement sur l’ambition de Monsieur Raoult d’offrir
des cursus entiers en langue anglaise aux étudiants étrangers qui s’inscriront dans
les universités publiques subventionnées par les contribuables français.

Impossibilité d’adapter le calendrier universitaire français aux besoins
des étudiants étrangers suivant leur provenance
:

Bernard Raoult pense que c’est le système français qui doit adapter son
calendrier aux besoins des étudiants étrangers, considérés comme des clients
prioritaires. Cependant, leur proportion n’a jamais dépassé 10%, dans les années
les plus fastes. D’après une enquête faite par la délégation du CNRS aux
états-Unis en coopération avec la N.S.F américaine (National Science Foundation) [1],
chaque année, les universités américaines accueillent 450.000 étudiants étrangers, c’est-à-dire
3% de la population estudiantine, contre 9% en France. Bien qu’en baisse rapide,
cette proportion reste quand même nettement plus élevée qu’aux Etats-Unis, pays
qui semble fournir à Monsieur Raoult ses “ normes internationales ” en matière
d’enseignement universitaire. Cependant, on est bien obligé de noter qu’il est
quasiment impossible de définir un calendrier “ universel ” qui s’adapterait
aux besoins des étudiants étrangers dans la mesure où les calendriers universitaires
ont dû naturellement s’adapter aux conditions locales. Par exemple, dans l’hémisphère
austral, la rentrée universitaire se fait souvent en début d’année. De par les
diversités climatiques à la surface de la planète, il est donc impossible de définir
un calendrier universitaire “ international ”. Celui que Monsieur Raoult
envisage est en fait calqué sur le calendrier universitaire américain des
établissements d’enseignement supérieur de la côte est américaine. M. Raoult
semble ignorer les disparités de calendriers existantes dans le système au sein duquel
semble émerger ses normes. Aux Etats-Unis, pour ne prendre que cet exemple, de très
nombreuses universités – plus particulièrement sur la côte ouest – fonctionnent selon
un système trimestriel avec soit trois rentrées par an, soit une seule, ce dernier cas
étant de très loin le plus fréquent. D’autre part, M. Raoult semble ignorer que le
deuxième pays le plus industrialisé de la planète, le Japon, a sa rentrée
universitaire le 1er avril avec
un calendrier divisé là aussi, en trois trimestres.

Les conséquences de l’introduction de cursus entièrement ou
partiellement en langue anglaise :

Ces cursus existent déjà dans les petits pays européens, principalement en
Scandinavie. Les programmes ne peuvent pas toujours fonctionner, faute d’un nombre
suffisant d’étudiants étrangers. Il n’est pas rare que des étudiants
étrangers en Scandinavie ne puissent pas suivre certains cours auxquels ils avaient
prévu de s’inscrire car ces cours sont finalement enseignés dans la langue locale
et non en anglais, le nombre d’étudiants étrangers ne justifiant pas toujours l’imposition
de la langue anglaise par un professeur scandinave à une majorité absolue d’étudiants
du même pays.

D’autre part, force est de constater que cette pratique n’a absolument pas
renforcé la pratique des langues scandinaves. Les étudiants étrangers qui ont passé
six mois, un an, voire plus, en Scandinavie ne reviennent absolument pas avec la
connaissance de la langue du pays qui les a accueillis. Ils ont souvent passé leur temps
à pratiquer leur “ anglais ”, une variante d’anglais de base, une sorte de
charabia qui ne permet généralement pas à leur statement d’aller au delà des
nécessités minimales fixées par leurs études et la survie dans un cadre étranger où
leur langue maternelle est le plus souvent ignorée.

Mais le problème principal n’est pas là. Il est
dans l’espoir absurde de concurrencer les universités anglophones en utilisant la
langue anglaise comme véhicule d’enseignement.
Pourquoi un étudiant
étranger irait-il en France ou dans n’importe quel autre pays non anglophone pour n’avoir
qu’un sous-produit d’un enseignement de type anglo-américain, à moins que l’on
engage des professeurs anglo-saxons qui remplaceraient ainsi les professeurs locaux comme
cela est déjà le cas dans le cas de certaines écoles d’administration des affaires
(INSEAD par exemple). Pourquoi un étudiant non anglophone choisirait-il alors la France
pour suivre un enseignement anglophone ? A l’exception de spécialités extrêmement
pointues n’existant pas dans le monde anglo-saxon, on voit difficilement comment un
enseignement dispensé en anglais par des Français pourrait rentrer en compétition avec
son homologue anglo-saxon, à moins que les Français ne se contentent de droits d’inscription
avoisinants ceux d’universités du tiers-monde.

A l’instar de ce qui se passe dans beaucoup d’universités européennes,
beaucoup d’établissements d’enseignement supérieur et d’écoles d’ingénieurs
français mettent aujourd’hui à disposition des étudiants étrangers des catalogues
complets de cours rédigés en anglais alors qu’aucun cours, à l’exception des
cours de langue anglaise, n’est enseigné en anglais, et cela dans l’espoir d’attirer
davantage d’étudiants étrangers. Or, on constate que la quasi totalité des
étudiants étrangers qui viennent actuellement en France suivre des formations pointues
connaissent déjà notre langue, rendant ainsi superflus les catalogues et les plaquettes
promotionnelles en anglais.

De plus, la pratique d’offrir des cursus en anglais, si elle se développait,
reléguerait irrémédiablement la langue française au niveau de langue locale, voire
régionale, alors que la France est membre de la Francophonie internationale, une
organisation dont l’un des buts est non seulement de consolider, mais aussi de
développer le statut international de la langue française. En effet, on ne peut pas à
la fois faire la promotion du français et recommander systématiquement l’usage d’un
autre véhicule linguistique à l’échelle internationale sans ridiculiser nos
ambitions en matière de promotion et de diffusion de notre enseignement, de notre
culture, de nos idées et de notre langue.

Les décideurs français en la matière sont des hauts fonctionnaires qui,
fonctionnariat oblige, ont fait l’essentiel de leur carrière en France. Les séjours
qu’ils ont pu effectuer à l’étranger sont, en général, de courte durée. Les
hauts fonctionnaires français n’ont souvent que peu d’expérience
internationale et n’ont aucune conscience des rapports de forces existants entre les
diverses langues parlées à la surface de la planète, dont ceux qui ont vraiment une
carrière internationale font quotidiennement l’expérience. Il n’est guère
étonnant, dans ces conditions, de voir des propositions aussi absurdes, formulées avec
une telle inconscience et une telle légèreté qu’elles recadrent immédiatement
leurs instigateurs au rang des incompétents et des imbéciles.

Toutefois, le projet de campus numérique, sorti récemment du Ministère de l’éducation
nationale, ne semble heureusement pas aller dans le sens souhaité par M. Raoult. Si les
responsables de l’enseignement supérieur en France, par volonté de mimétisme
compulsif, se croient obligés d’offrir des cursus complets de télé-enseignement,
ils ont bien indiqué que les contenus doivent être offerts en français, à l’exception
bien sûr, de l’enseignement des langues vivantes.

Nos responsables politiques, nos décideurs et nos “ intellectuels ” sont
actuellement en panne d’idées. A l’aube du XXIe siècle – car le troisième
millénaire ne commencera qu’au premier janvier 2001 – nous pouvons constater que l’imagination
dans l’enseignement, comme ailleurs, est souvent en panne. Les développements sont
de plus en plus d’ordre purement technique et les prétendues “ nouveautés
” ne sont souvent que de l’ancien réhabillé à la mode d’aujourd’hui
sous une terminologie modifiée. L’imagination française en matière d’enseignement
supérieur est en panne. C’est seulement à travers des projets et programmes
vraiment innovants que nous pourrons augmenter la proportion d’étudiants étrangers.

Edgard Pich, de l’Institut lyonnais pour la diffusion de la langue et de la
culture françaises écrivait :
“ L’université française ou plus exactement l’université de l’Europe
du centre et du sud, se trouve actuellement placée devant une situation d’une
extrême gravité. Il faut reconnaître, au départ, malgré toutes les critiques
intéressées qu’on lui a prodiguées, qu’il s’agit sans doute du système
universitaire le plus efficace qui existe au monde parce que, dans sa période classique,
il n’a rien cédé sur deux points essentiels: d’une part sur la qualité
scientifique de la recherche comme de la formation, d’autre part sur le rôle qu’il
joue dans la formation des élites de la nation, qu’il s’agisse de l’éducation,
de la gestion politique, économique ou administrative des états. Or, ce système est
aujourd’hui profondément menacé à la fois de l’intérieur et de l’extérieur.
Extérieurement, parce que le rayonnement du système éducatif européen, qui reste
malgré tout très important, est quantitativement limité par le rayonnement du système
éducatif et universitaire américain, malgré tous les dysfonctionnements de ce dernier
et le fait qu’il est en rapport avec une conception politique dont les limites pour
ne pas dire les aberrations sont de plus en plus visibles chaque jour. De l’intérieur,
parce qu’il ne peut subsister dans un environnement de plus en plus libéral,
environnement qui est en contradiction absolue avec tous les principes qui le
sous-tendent… Les universités anglaises et américaines ont mis sur pied un système de
recrutement d’étudiants à la fois dans les lycées, les universités, les centres
culturels anglais et américains, des procédures de sélection des candidats, qui ne sont
pas autre chose que des agences de recrutement qui vendent à des “clients” des
produits baptisés “certifications”, ce qui ne relève, en fait, que d’un
marketing éducatif cyniquement organisé et géré.

Imagine-t-on l’impact d’une université française à Séoul, Tokyo, Varsovie, Brasilia
ou Djakarta ? Ce serait non pas, comme on pourrait le croire de façon ridicule et
étroite, un formidable marché ouvert aux produits français, mais une réponse à
l’attente qu’on peut entendre monter dans d’innombrables pays et dans la population la
plus jeune : quel modèle avez-vous à proposer ? Quelle alternative crédible avez-vous
à opposer au nivellement de toutes les valeurs par l’implacable loi de l’échange
marchand ? ”

De plus en plus de gens en sont conscients, à l’extérieur comme à l’intérieur
des états-Unis. Edgard Pich identifie clairement, au niveau international, une demande de
formule d’enseignement et de formation supérieure qui puisse constituer un substitut
crédible à la formule américaine qui soigne davantage les apparences aux dépens de la
substance. Pour lui, un système français rénové, mais qui ne chercherait en aucun cas
à imiter la formule américaine, pourrait s’imposer sur la scène internationale et
contrecarrer efficacement l’épandage des actions de propagande anglo-saxonne et dont
les motivations demeurent essentiellement commerciales. Toutefois, la création d’un
système d’universités françaises à l’étranger ne pourrait se faire que si
les Français eux-mêmes ont confiance dans leur propre formule, qu’ils identifient
et qu’ils renforcent les facteurs qui ont assuré, jusqu’à récemment, le
succès de cette formule, et qu’ils se gardent de rentrer dans une logique uniquement
marchande. Or, un examen du terrain français révèle notre incapacité, voire notre
impuissance à affirmer ce que nous sommes. Il faut assurément faire une psychanalyse de
la France… Nous arrivons à un point où l’on a l’impression que tout ce que
la France du passé a légué aux Français d’aujourd’hui est à mettre au
grenier, sinon à la poubelle. Le fils qui a honte de son père a certainement du mal à
faire progresser les intérêts familiaux…

Charles Durand
Charles.Durand@utbm.fr
[1] “Enquête CNRS états-Unis : Présence française en science et en ingénierie
aux états-Unis : Cerveaux en fuite ou en voyage ?”, par Damien Terouanne, Oct 97.

(Le 9 octobre 2000)