SI LE FRANÇAIS PREND DU PLOMB DANS L’AILE

SI LE FRANçAIS PREND DU PLOMB DANS L’AILE

NDLR Ce texte se veut une réponse au texte suivant: CONTRE LA COLONISATION DOUCE

Cher monsieur Rostropovitch,

Merci de l’intérêt que vous avez porté à mon texte et de la réponse qui en a découlée. Je vous donne raison sur bien des points que vous avez soulevés. Il est vrai que je n’ai pas abordé l’aspect politique de la chose, mais à juste raison, j’y suis beaucoup moins sensible. Je vous entend déjà jeter de hauts cris! Je vous arrête. Loin de moi l’idée de critiquer ou de dénigrer vos dénonciations sur la "colonisation de la langue française". Bien au contraire, nous serions d’accord sur bien des points à ce sujet. Le changement de nom de La Redoute, par exemple, est quelque chose d’impensable, voire même de complètement ridicule. Pourquoi changer un terme existant afin de le rendre, soi-disant, plus accessible au niveau international? Vous voyez, je reste fidèle à mes opinions et cela va dans un sens comme dans l’autre.

Pour en revenir à la question politique, que vous me reprochiez d’avoir occultée, soyons pluralistes, car ce combat qui vous tient à cœur, n’est pas le mien. Je ne dénigre en aucun cas l’absentéisme du français à certains niveaux. J’ai effectivement visité, quelques-uns des sites dont vous me parliez, et il est vrai que je n’ai pu les lire, l’anglais étant omniprésent. Chose d’autant plus étonnante puisqu’il s’agit d’organismes qui se devraient d’être multilingues. Je pourrais même vous étonner en vous disant que j’ai aussi trouvé aberrant que la compagnie Sabena n’ait, quant à elle, même pas eu l’idée de rédiger son site en français ou tout au moins en flamand! Oui, vous avez raison de vous objecter contre cet état de chose. Mais à mon sens, il est faux de prétendre que l’emploi de certains mots anglais en est la cause. Peut-être est-ce tout simplement dû au fait que l’anglais est considéré comme la langue internationale. à tort ou à raison, c’est malheureusement la réalité actuelle et tout sujet de l’aspect linguistique ne doit pas forcément aboutir sur la question politique.

Je me pencherai davantage sur le problème existant du français au Québec (puisque c’est ici que je vis), et je vous invite, si ce n’est déjà fait, à lire le texte de Mme Odile Tremblay à l’adresse suivante:  LE FRANÇAIS QUE J’AIME et qui dépeint de façon pertinente les lacunes de la langue française au Québec. Alors, avant que de s’objecter à tout vent de quelques mots anglais et de faire mille et une recherches pour en chercher la traduction et de pousser l’extrême jusqu’à dire que la langue française disparaît à cause des anglicismes, essayons de faire de cette langue une richesse culturelle accessible à tous et efforçons nous de la connaître de part sa grammaire et sa syntaxe sans avoir peur de bien la parler. Il est trop facile de soutenir que les anglicismes (et je ne réduis en rien le fait que le problème existe) sont la cause de la déchéance de la langue. Comme le dit si bien Mme Tremblay : "On a tellement peur ici de nommer nos faiblesses. On accuse tout le monde afin d’éviter de se remettre en cause." Enfin quelqu’un qui ose crier haut et fort qu’il serait temps de nous prendre en main avant que de chercher des coupables.

Oui, il est exact de dire qu’en France il est devenu "in" de parler avec le plus de vocabulaire anglais possible. Et même s’ils l’ont fait par choix, vous avez sans doute raison de vous en offusquer, je vous l’accorde. Mais le problème au Québec est tout autre, et il est désolant de constater que les gens se complaisent à mal parler le français sans en être choqués outre mesure, puisque c’est une chose bien établie. Personne ne va s’étonner lorsque l’on dira ou lira "il est déménagé", alors que c’est l’auxiliaire avoir qui devrait être employé ici, tandis que l’on jettera de hauts cris à la première syllabe anglophone.

Je persiste à dire qu’il serait plus utile de déployer nos efforts à améliorer notre façon de parler et d’écrire, et c’est justement parce que ces efforts sont mal dirigés que le sort de la langue française au Québec n’avance qu’à petits pas, en admettant qu’elle le fasse. Car à mes yeux, il n’en est rien, bien au contraire. Il est étonnant de constater qu’il y a de cela 30 ans, comédiens et présentateurs télévisés s’exprimaient dans un français impeccable. Les émissions pour enfants, pour ne nommer qu’un exemple, où l’on s’appliquait à bien parler, étaient éducatives et enrichissantes. Que dire de celles d’aujourd’hui? Et je peux vous assurer que le problème ne vient pas des anglicismes!

Pour en revenir à ce que vous me disiez, doit-on obligatoirement parler de vassalisation des langues en règle générale? Pensez-vous vraiment que s’il y a 1000 ans les Anglais étaient en "état de vassalisation face au français", aujourd’hui ce devrait être à notre tour? Et que dans 1000 autres années on dira que la langue française a disparu? Non, je ne pense pas que l’emprunt de quelques mots étrangers nous fassent "courir à la vassalisation linguistique", sauf, si à la base, nous perdons la connaissance de notre langue, alors là, oui il y aurait éventuellement place à la colonisation et sans nul doute que le français deviendrait une langue morte et que nous perdrions notre identité. Mais je crois que nous en sommes encore bien loin, si tant est que cela se réalise un jour, et là-dessus j’en suis sûre, nous sommes d’accord, ce n’est le souhait de personne.

En conclusion, je citerai encore une fois Mme Tremblay, qui résume à la perfection mon opinion: "C’est toujours la faute des Anglais (…) si le français prend du plomb dans l’aile. Alors on dresse des barricades, on charge des politiques et des structures de protéger notre langue contre les ennemis extérieurs, quand le premier ennemi du français, c’est nous qui le parlons collectivement si mal."

Et, pour ne reprendre que vos mots, je vous dirai que les problèmes politiques méritent très certainement notre attention. Mais ce n’est certes pas une raison pour évacuer celui de la linguistique…!

Amicalement

Carol Perry
graffiti@magi.com

(Le 1er mai 1999)