RAPPROCHEMENT INTERCULTUREL

RAPPROCHEMENT
INTERCULTUREL

Georges Galand
Aylmer, Québec
ggaland@reseau.com

Invitation à faire de la langue française
une langue d’accueil et de socialisation.

Je profite de l’audience d’Impératif
français et de son intérêt pour la francisation des allophones
pour apporter quelques éléments d’information sur les obstacles
rencontrés par les immigrants lors de leur recherche
d’intégration et pour inviter à la recherche de moyens concrets
de faire du français une langue d’échange.

Parmi les obstacles à la francisation des
allophones je relève :

  • l’utilité de la maîtrise de la
    langue anglaise pour raccourcir la période de recherche
    du travail et accéder à un emploi mieux rémunéré;
  • la prévalence des termes anglais
    parmi les termes techniques, le jargon scientifique et
    les protocoles des nouvelles technologies;
  • le fréquent recours à la langue
    anglaise pour aborder les personnes dont l’apparence ne
    correspond pas à l’idée que l’on se fait du Québécois
    de souche;
  • l’importance relative des associations
    ethnoculturelles, des centres de culte et autres
    ressources "ethniques" en Ontario;
  • la difficulté de trouver des lieux et
    des partenaires disponibles pour pratiquer le français;
  • la difficultés pour les parents
    allophones de donner le support requis aux travaux
    scolaires de leurs enfants;
  • la difficulté d’établir et maintenir
    un réseau interculturel de relations.

Je ne m’étendrais pas sur les actions à
mener pour lutter contre les premiers obstacles cités étant
donné que les amis, les militants et les sympathisants
d’Impératif français les ont bien identifiés et utilisent
diverses stratégies combatives pour rehausser le statut du
français comme langue de travail.

Tout en reconnaissant l’importance des
stratégies structurelles pour la défense et la promotion de la
langue française, je voudrais développer davantage des
interventions à la portée de tous les citoyens qui leur sont
complémentaires.

A laur arrivée au pays, la plupart des
immigrants ont en principe la possibilité de s’inscrire au COFI
pour acquérir les éléments de base de la langue française et
une connaissance des valeurs et des ressources de la société
québécoise.

Ceux d’entre nous qui ont effectué un
retour aux études savent combien cette démarche est exigeante,
autant pour ceux qui avaient peu fréquenté l’école que pour
ceux qui comptaient déjà une scolarité importante.

Chacun découvre alors l’étendue de son
ignorance, ou du moins une partie de cet incommensurable univers,
et se remet à des exercices de mémorisation, modifie ses
méthodes d’apprentissage pour s’ajuster aux exigences d’une
situation nouvelle, d’une réalité perçue différemment. à
cette occasion, il n’est pas rare que les meilleurs d’entre nous
doutent de la pertinence de leurs apprentissages antérieurs, des
contenus et des techniques qu’ils croyaient avoir intégrés et
de leurs propres facultés de s’adapter aux nouveaux défis.

Parce qu’ils sont capables ou préfèrent
apprendre seuls ou dans des instituts privées, parce que
l’autonomie économique mobilise toute leur énergie, parce que
le processus leur semble au-dessus de leurs force, parce qu’ils
se protègent en se repliant sur une communauté-oasis, parce
qu’ils auraient besoin de davantage de support et de
renforcements positifs, parce que la valeur instrumentale de la
langue française pour socialiser ou travailler ne leur paraît
pas évidente, ou pour d’autres raisons, il semble que 70% de la
clientèle potentielle n’utilise pas le COFI pour une
francisation de base.

L’étudiant trouve dans la communauté du
groupe d’apprentissage et auprès des enseignants un support
essentiel mais au fur et à mesure qu’il progresse, il a besoin
de vérifier ses progrès et leur pertinence par rapport à ses
objectifs d’intégration sociale et économique dans la société
d’établissement.

Tout en découvrant les aspects positifs
d’une société démocratique, dotée d’un ensemble de programmes
sociaux et consciente de la nécessité d’attirer et de retenir
de nouveaux arrivants pour compenser la chute du taux de
natalité, il découvre aussi l’importance des réseaux sociaux
et du confort de certaines réalités dont il s’est éloigné.
Progressivement il découvre que le rêve qu’il s’était
construit ne correspond pas à la situation dans laquelle il
évolue.

à ce moment, il a besoin de créer des
liens qui lui permettront de s’ancrer dans ce nouveau monde. Il a
besoin de vérifier qu’il devient capable d’établir le contact,
de se faire comprendre, de produire des choses utiles pour
lesquelles on le rétribuera et d’être fier de contribuer tant
au bien-être de ceux qui lui sont chers qu’au développement
d’une société qui devient la sienne et celle de ses enfants.
Mais il doute parfois de lui, a honte de la maladresse
linguistique qui donne une image de ses compétences bien
inférieures à celle qu’il avait construite dans son pays
d’origine.

Lorsque les enseignants conseillent aux
élèves d’appeler Tel-Aide pour avoir l’occasion de pratiquer la
langue du pays, cette recommandation donne une image de la
facilité des contacts avec la population francophone! Ce conseil
sous-estime probablement la disponibilité et le goût pour la
jasette de la population… quoique, selon le père Julien
Harvey, la timidité interculturelle puisse caractériser une
partie de la population québécoise.

Certains immigrants disent qu’ils se font
aborder en anglais avant d’ouvrir la bouche ou dès que leur
interlocuteur perçoit qu’ils ne maîtrisent pas parfaitement le
français. Pour ceux qui ne maîtrisent pas l’anglais, ceci
constitue une indication supplémentaire que ce serait bien utile
de combler cette lacune, mais pour ceux qui font l’effort
d’apprendre le français comme deuxième ou troisième langue,
c’est de l’héroïsme que de refuser cette solution de facilité.
Quand il y a une file derrière soi, pour se soustraire à la
pression de l’attente, il faut faire vite. Certains en déduisent
que l’accueil des efforts d’acquisition de la compétence
linguistique est plus répandu parmi les anglophones que dans la
population francophone.

J’ai personnellement été témoin à
plusieurs reprises de la critique adressée, directement ou non,
à ceux qui ne maîtrisent pas les subtilités grammaticales et
orthographiques de notre langue complexe! Le virtuose qui
dénigre son voisin est davantage passionné par le pouvoir qu’un
amoureux de l’art au service de la communication. Avant de
relever les erreurs, il y a tant de stratégies de support à
mettre en oeuvre!

Il serait intéressant de nous questionner
afin de savoir si nos comportements et attitudes encouragent
l’apprentissage de notre langue ou nourrissent l’humiliation et
l’isolement de ceux qui s’efforcent à progresser. Les programmes
de télévision sont-ils nos principaux agents de francisation et
de socialisation ?

En dehors du travail, l’incitatif majeur à
la maîtrise de la langue est l’éducation des enfants. Les
parents qui ont à coeur d’aider ou de superviser l’éducation de
leurs enfants, non seulement ne peuvent plus assumer ce rôle
dans un contexte où ils ne maîtrisent pas la langue, mais ils
se trouvent à la merci de leurs enfants pour des démarches dans
lesquelles ils n’ont pas l’habitude de les impliquer. Les
jumelages entre familles immigrantes et familles québécoises
sont de beaux outils pour donner le goût et les occasions de
parler. Plusieurs associations interculturelles recrutent
activement dans la société québécoise des personnes
intéressées à accueillir des familles immigrantes et à les
informer du fonctionnement de nos institutions et de nos
coutumes.

Il existe dans les quartiers Daniel Johnson
et Fournier des comités de quartier intéressés à mettre en
relation les Québécois et les immigrés. Parmi leurs
activités, on trouve une école de devoir tenue par des
personnes âgées et fréquentée par plusieurs enfants
d’immigrants.

Parmi les personnes qui ont des échanges
avec les immigrants, aucune ne m’a fait part lors de mes
enquêtes de désagréments dus aux différences culturelles. Ce
n’est pas toujours facile, notamment à cause des difficultés
d’ordre linguistique et de la méconnaissance des habitudes et
valeurs culturelles, mais la satisfaction croît avec l’usage.
Plusieurs personnes engagées considèrent que c’est un
enrichissement pour elles de fréquenter les personnes venues des
quatre coins du monde avec leur spécificité. Ils ouvrent notre
esprit sur d’autres choix et nous permettent de voir
différemment les nôtres. Ils nous permettent aussi de
découvrir que l’image que l’on se construit de la différence
est bien plus menaçante que la personne elle-même quand nous
prenons le temps d’établir un lien.

De nombreux Québécois ont voyagé à
travers le monde et plusieurs ont une expérience de vie à
l’étranger. Ils savent à quel point quelques éléments de la
culture dans laquelle on a grandi peuvent aider à reprendre son
souffle. Ils savent combien nos valeurs nous semblent mériter
respect et protection, aussi désireux soit-on de s’ouvrir à une
autre manière de vivre, de se créer un nouveau réseau.

Dans notre société où de plus en plus de
personnes en pleine possession de leurs ressources
intellectuelles sont libérées de l’obligation de travailler
pour subvenir à leurs besoins économiques, le goût d’être
utile et d’élargir ses horizons pourrait s’accomplir dans une
multitude de relations comme l’aide aux devoirs scolaires, les
commentaires de lectures, le bavardage par dessus la clôture, la
jasette et la partie de sacs de sables. Cette démarche peut
venir de clubs sociaux intéressés à déborder leur recrutement
traditionnel, de services conscients de la croissance de la
solitude ou de citoyens et citoyennes prêts à un démarche
individuelle.

J’ai entendu des immigrants constater avec
résignation que les Québécois n’ont pas le temps de parler
avec eux. Alors que dans de nombreuses cultures les liens
familiaux et amicaux soient primordiaux, le déracinement de
l’immigration se traduit la plupart du temps par une perte de la
majeure partie de son réseau. Bien que le dynamisme de certaines
associations et la solidarité à l’intérieur de certaines
familles nous fassent croire qu’il n’y a pas de problèmes, la
pudeur de ceux qui souffrent et leur crainte de nous déranger
masquent la solitude dans laquelle vivent plusieurs d’entre eux,
nos voisins.

Plusieurs immigrants utilisent les
programmes mis en place par la sécurité du revenu pour
travailler dans des organisations communautaires, s’insérer
socialement et apprendre le français. Mais on ne leur trouve pas
toujours de la place parce que leur maîtrise de la langue ne
leur permet pas de donner le service. Ayant moi même travaillé
en Tunisie dans un centre hospitalier dont une partie de la
clientèle était unilingue arabophone, je sais combien il est
humiliant, lorsque l’on est censé être compétent dans son
domaine, de ne pas pouvoir expliquer à l’autre qu’on ne comprend
pas les informations qu’il croit que nous maîtrisons.

Cependant, ce n’est pas en étant
bénévole relégué à la cuisine ou à la buanderie que l’on
perfectionne son français. C’est en étant obligé de résoudre
des problèmes qu’on apprend les mathématiques et c’est en
cherchant à se faire comprendre qu’on utilise les quelques mots
déjà appris.

J’ai donc pensé qu’à côté de la
fustigation des mécanismes systémiques ou systématiques
d’assimilation, et des individus qui en sont les acteurs, en plus
de l’organisation d’événements rassembleurs comme la Fête
nationale, Impératif français pourrait sensibiliser la
population à l’effet de la « jasette » et de l’entraide sur
l’acquisition et l’utilisation d’une langue commune et sur le
développement d’une communauté attrayante. C’est à mon sens
une merveilleuse prise de conscience de son pouvoir de faire
aimer tout ce que nous considérons important.

Je suis convaincu que partout des comités
de citoyens, des organismes communautaires, des individus
disponibles pourraient utiliser leurs compétences linguistiques
et relationnelles pour faire de la langue française un outil de
rapprochement entre les cultures et les générations.

Je remercie donc Impératif français de
m’avoir offert cette tribune et de favoriser vos commentaires.

Georges Galand
Bureau d’étude et de gestion-conseil de la diversité culturelle
Aylmer, Quénec
ggaland@reseau.com