RAPPORT SUR LA SITUATION DES FRANÇAIS AU CANADA PAR LORD DURHAM À SA MAJESTÉ DE L’ANGLETERRE

Rapport sur la situation des Français au Canada
par Lord Durham à sa Majesté de l’Angleterre
Janvier 1839

Avertissement au lecteur: Certains propos tenus par Lord Durham peuvent être choquants. La lecture de ce texte devrait être réservé à un public averti.

Le rapport Durham

Chargé par le gouvernement de Londres d’enquêter sur la situation au pays à la suite des troubles de 1837, Lord Durham arriva à Québec en mai 1838. Il repartit pour l’Angleterre en novembre de la même année. Et en janvier 1839, il remit son rapport au gouvernement britannique.

Un an plus tard, ce même gouvernement donnait suite aux recommandations explicites du rapport Durham par l’adoption de l’Acte d’Union des deux Canada (le Haut et le Bas). En 1867, cette Union était élargie par l’adoption par Londres de l’Acte de l’Amérique du nord britannique.

Pour qui veut comprendre la raison des tiraillements qui troublent notre vie collective au Québec, la lecture du rapport Durham est indispensable.

La traduction française qui suit est l’oeuvre d’une équipe dirigée par M. Séguin (réf.: “CANADA-QUéBEC: synthèse historique”, publié aux éditions du renouveau pédagogique en 1970).

Les sous-titres et les caractères gras sont de L’ACTION NATIONALE.

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Un peuple ignorant, inactif et stationnaire

Les institutions de la France durant la période de colonisation du Canada étaient, peut-être plus que celles d’aucune autre nation européenne, propres à réprimer l’intelligence et la liberté de la grande masse du peuple.

Ces institutions suivirent le colon canadien au-delà de l’Atlantique. Le même despotisme central, mal organisé, stationnaire et répressif l’opprima.

Non seulement on ne lui accorda aucune voix dans le Gouvernement de sa province ou dans le choix de ses gouvernants, mais il ne lui était même pas permis de s’associer à ses voisins pour la régie de ces affaires municipales que l’autorité centrale négligeait sous prétexte de les diriger.

Il obtenait ses terres d’après une tenure remarquablement calculée pour augmenter son bien-être immédiat et pour entraver son désir d’améliorer sa condition; il fut placé à la fois dans une vie de travail constant et uniforme, d’un grand confort matériel, et de dépendance féodale.

L’autorité ecclésiastique à laquelle il avait été habitué établit ses institutions chez lui; et le prêtre continua à exercer sur lui son ancienne influence.

Aucune disposition générale ne fut prise en faveur de l’instruction; et comme la nécessité n’en était pas appréciée, le colon ne fit aucun effort pour réparer la négligence de son Gouvernement.

Cela ne doit pas nous surprendre que, dans de telles circonstances, une race d’hommes habitués aux travaux incessants d’une rude et rudimentaire agriculture, et habituellement enclins aux réjouissances de la société, rassemblés dans des communautés rurales, occupant des portions d’un sol entièrement disponible et suffisant pour pourvoir chaque famille de biens matériels bien au-delà de leur anciens moyens, ou presque de leurs conceptions qu’ils n’avancèrent guère au-delà des premiers progrès d’une aisance forcément imposée par la fertilité du sol, – qu’ils demeurèrent, sous les mêmes institutions, le même peuple ignorant, inactif et stationnaire. (…)

Ils s’attachèrent aux anciens préjugés, aux anciennes coutumes et aux anciennes lois, non pas à cause d’un fort sentiment de leurs effets avantageux mais avec la ténacité irraisonnée d’un peuple ignare et stationnaire.

La conquête les a très peu changés

Ils n’étaient pas non plus dépourvus des vertus d’une vie simple et industrieuse, ni de celles que, d’un commun accord, on attribue à la nation dont ils sont issus.

Les tentations qui dans les autres états de société conduisent aux délits contre la propriété et les passions qui incitent à la violence étaient peu connues parmi eux.

Ils sont doux et bienveillants, frugaux, industrieux et honnêtes, très sociables, gais et hospitaliers et se distinguent par une courtoisie et une vraie politesse qui pénètrent toutes les classes de la société.

La conquête les a très peu changés. Les classes plus élevées et les habitants des villes ont adopté quelques coutumes et quelques sentiments anglais: mais la négligence constante du Gouvernement britannique laissa la masse du peuple sans aucune des institutions qui l’auraient élevée à la liberté et à la civilisation.

Il les a laissés sans l’instruction et sans les institutions de self-government local qui auraient assimilé leur caractère et leurs habitudes, de la manière la plus facile et la meilleure, à ceux de l’empire dont ils devinrent partie.

Ils demeurent une société vieillie et stationnaire dans un monde nouveau et progressif. Essentiellement, ils sont encore français, mais des Français différents sous tous aspects de ceux de la France actuelle. Ils ressemblent plutôt aux Français des provinces sous l’ancien régime. (…)

Ce fut peu de temps après la conquête qu’un autre classe plus nombreuse de colons anglais commença à pénétrer dans la Province.

Les richesses du pays attirent le capital

Le capital anglais était attiré au Canada par la vaste quantité et la nature précieuse des produits d’exportation du pays et les grandes facilités de commerce que procurent les moyens naturels de communications intérieures.

L’ancien commerce du pays fut conduit sur une échelle plus grande et plus profitable et de nouvelles sources d’industries furent exploitées.

Les habitudes régulières et actives des capitalistes anglais éliminèrent de toutes les branches les plus profitables de l’industrie leurs concurrents inertes et insouciants de race française; mais en ce qui concerne la plus grande partie (presque la totalité) du commerce et des manufactures du pays, on ne peut pas dire que les Anglais aient empiété sur les Français; car en fait, ils ont créé des emplois et des profits qui n’avaient jamais existé auparavant.

Quelques-uns de l’ancienne race ont souffert de la perte occasionnée par le succès de la concurrence anglaise; mais tous ont ressenti encore plus vivement l’accroissement d’une classe d’étrangers entre les mains desquels la richesse du pays paraissait se concentrer et dont le faste et l’influence éclipsaient ceux de la classe qui avait auparavant occupé le premier rang du pays.

L’intrusion des Anglais ne s’est pas limitée, non plus, aux entreprises commerciales.

Petit à petit, ils ont occupé de grandes étendues de terre; ils ne se sont pas bornés à la région inculte et éloignée des townships.

Le riche capitaliste a investi son argent dans l’achat de propriétés seigneuriales; et l’on estime aujourd’hui qu’une bonne moitié des meilleures seigneuries appartiennent actuellement à des propriétaires anglais. (…)

Ils ont développé les ressources du pays; ils ont construit ou amélioré les moyens de communication, ils ont créé le commerce intérieur et extérieur.

Tout le commerce en gros et une grande partie du commerce de détail de la Province, ainsi que les fermes les plus profitables et les plus florissantes, sont maintenant dans les mains de cette minorité numérique de la population. (…)

à l’emploi des capitalistes anglais

La grande masse de la population ouvrière est française à l’emploi des capitalistes anglais.

La classe la plus expérimentée d’artisans se compose généralement d’Anglais; mais au sein des occupations les plus pénibles, les Canadiens français défendent bien leur terrain contre la rivalité anglaise.

L’émigration qui a eu lieu, il y a quelques années, a introduit une classe qui est entrée en concurrence plus directe avec les Français quand à quelques-unes des occupations dans les villes; mais les individus qui ont souffert de cette concurrence ne furent pas très nombreux.

Je ne crois pas que l’animosité qui existe entre les classes ouvrières des deux origines soit la conséquence nécessaire d’une opposition d’intérêts ou d’une jalousie qu’excite le succès supérieur de la main-d’oeuvre anglaise.

Mais les préjugés nationaux exercent naturellement la plus grande influence sur les illettrés; la différence de langue est moins facilement surmontée; les différences de manières de d’usages, moins facilement acceptées.

Les ouvriers que l’émigration a introduits comptaient un nombre de personnes très ignorantes, turbulentes et démoralisées, dont la conduite ainsi que les manières révoltaient les natifs de la même classe, plus disciplinés et plus courtois.

Les ouvriers se rangèrent naturellement du côté des hommes instruits et riches parmi leurs propres compatriotes.

Une fois engagés dans le conflit, leurs passions étaient moins contenues par l’instruction et par la prudence; et maintenant l’hostilité nationale de déchaîne plus férocement entre ceux que les intérêts, en réalité, mettent le moins en conflit.

Les deux races, ainsi distinctes, ont été amenées à former la même société dans des circonstances qui inévitablement faisaient de leurs contacts une occasion d’affrontement.

La différence de langue d’abord les tenait séparés.

Deux nations

Ce n’est nulle part une vertu de la race anglaise de tolérer toutes manières, coutumes ou lois qui lui apparaissent étrangères; accoutumés à se former une haute opinion de leur propre supériorité, les Anglais ne prennent pas la peine de cacher aux autres leur mépris et leur aversion pour leurs usages.

Ils ont trouvé chez les Canadiens français une somme égale de fierté nationale; fierté ombrageuse mais inactive qui porte ce peuple non pas à s’offenser des insultes, mais plutôt à se garder à l’écart de ceux qui voudraient le tenir dans l’abaissement.

Les Français ne pouvaient que reconnaître la supériorité de l’esprit d’entreprise des Anglais; ils ne pouvaient ignorer les succès remportés par les Anglais dans toutes les entreprises qu’ils touchaient ni la constante supériorité qu’ils acquéraient.

Ils regardèrent leurs rivaux avec alarme, jalousie et enfin avec haine. Les Anglais le leur rendirent par une morgue qui bientôt aussi revêtit la même forme de haine.

Les Français se plaignaient de l’arrogance et de l’injustice des Anglais; les Anglais reprochaient aux Français les vices d’un peuple faible et conquis et les accusaient de bassesse et de perfidie.

L’entière défiance que les deux races ont ainsi appris à concevoir des intentions de l’autre les amena à donner la pire interprétation à la démarche la plus innocente, à juger chaque mot, chaque action et chaque intention injustement à attribuer les plus odieux desseins et à rejeter toute avance de générosité ou d’impartialité comme dissimulant des desseins secrets de perfidie et de malignité. (…)

Deux mentalités

Aucune instruction commune n’a servi à supprimer et à affaiblir les disparités d’origine et de langue. Les associations de jeunesse, les jeux de l’enfance et les études qui modifient le caractère de l’âge mûr sont distincts et totalement différents.

à Montréal et à Québec il y a des écoles anglaises et des écoles françaises; les enfants de ces écoles sont habitués à se battre nation contre nation, et les querelles de rue entre garçons présentent souvent une division entre Anglais d’un côté et Français de l’autre.

Ils sont instruits séparément, et leurs études sont distinctes. La littérature familière aux uns et aux autres est celle de leur langue respective; et toutes les idées que les hommes puisent dans les livres leur viennent de sources totalement différentes.

La différence de langue produit à cet égard d’autres effets que ceux qu’elle a dans le simple rapport des deux races. Ceux qui ont réfléchi sur la puissante influence de la langue sur la pensée s’apercevront combien des hommes qui parlent une langue différente sont enclins à penser différemment; et ceux qui sont familiers avec la littérature française savent que la même opinion sera exprimée par un auteur anglais et un auteur français contemporain non seulement dans des termes dissemblables mais dans un style tellement différent qu’il indiquera des habitudes de penser totalement étrangères. (…)

Les funestes dissensions d’origine, qui sont la cause des maux les plus importants, seraient aggravées au moment présent par tout changement qui donnerait à la majorité plus de pouvoir qu’elle n’en a jusqu’ici possédé.

La solution: une seule nation!

Le plan par lequel on se proposerait d’assurer la tranquillité du gouvernement du Bas-Canada doit renfermer en lui-même les moyens de mettre fin à l’agitation des querelles nationales à la législature, en déterminant une fois pour toutes le caractère national de la Province.

Je n’entretiens aucun doute au sujet de ce caractère national qui doit être donné au Bas-Canada: ce doit être celui de l’Empire britannique; celui de la majorité de la population de l’Amérique britannique, celui de la grande race qui doit, dans un laps de temps de courte durée, être prédominante sur tout le continent nord-américain.

Sans opérer le changement ni trop rapidement ni trop rudement pour ne pas froisser les sentiments et ne pas sacrifier le bien-être de la génération actuelle, ce doit être désormais la première et ferme intention du Gouvernement britannique d’établir une population anglaise, avec les lois et la langue anglaises, dans cette Province, et de ne confier son gouvernement qu’à une Législature décidément anglaise.

Réponse aux coeurs faibles

On peut dire que c’est une mesure sévère pour un peuple conquis; que les Français étaient originairement la totalité et sont encore la masse de la population du Bas-Canada; et que les Anglais sont de nouveaux venus qui n’ont pas le droit de réclamer la disparition de la nationalité d’un peuple au milieu duquel les a attirés leur esprit d’entreprise commerciale.

On peut dire que si les Français ne sont pas une race aussi civilisée, aussi énergique, aussi avide de gain financier que celle qui les environne, ils sont un peuple aimable, vertueux et satisfait, possédant tout l’essentiel du confort matériel et qu’ils ne doivent pas être méprisés ou maltraités parce qu’ils cherchent à jouir de ce qu’ils ont sans imiter l’esprit d’accumulation qui influence leurs voisins.

Leur nationalité est, après tout, un héritage; et ils ne doivent pas être trop sévèrement punis parce qu’ils ont rêvé de maintenir sur les rives lointaines du Saint-Laurent et de transmettre à leur postérité la langue, les usages et les institutions de cette grande nation qui pendant deux siècles donna le ton de la pensée au continent européen.

Si les querelles des deux races sont irréconciliables, on peut rétorquer que la justice exige que la minorité soit forcée de reconnaître la suprématie des anciens et plus nombreux occupants de la Province, et qu’elle ne prétende pas imposer ses propres institutions et coutumes à la majorité.

Mais avant de décider laquelle des deux nations doit maintenant être placée en état de suprématie, il n’est que prudent de se demander laquelle des deux doit en fin de compte prévaloir; car il n’est pas sage d’établir aujourd’hui ce qui, après une dure lutte, doit être renversé demain.

Les prétentions des Canadiens français à la possession exclusive du Bas-Canada priveraient la population anglaise déjà plus nombreuse du Haut-Canada et des Townships de l’accès par le plus grand canal naturel à ce commerce qu’eux seuls ont créé et maintenant poursuivent.

La possession de l’embouchure du Saint-Laurent ne concerne pas seulement ceux qui accidentellement se sont établis sur l’étroite bande qui le borne, mais tous ceux qui maintenant habitent ou qui à l’avenir habiteront dans le grand bassin de ce fleuve.

Car nous ne devons pas regarder seulement le présent.

La question est de savoir par quelle race il est vraisemblable que la zone sauvage qui couvre maintenant les riches et vastes régions entourant les districts comparativement petits et resserrés où sont établis les Canadiens français soit par la suite convertie en un pays peuplé et florissant?

Si cela doit se faire dans les possessions britanniques, comme dans le reste de l’Amérique du Nord, par quelque procédé plus rapide que la croissance naturelle de la population, ce doit être par l’immigration venant des Îles anglaises ou des états-Unis, les pays qui fournissent les seuls colons qui sont entrés ou qui entreront en grand nombre dans les Canadas.

On ne peut pas interdire à cette émigration de passer à travers le Bas-Canada, ni même lui défendre de s’établir dans cette province.

Tout l’intérieur des possessions britanniques doit avant longtemps se remplir d’une population anglaise qui, chaque année, augmentera rapidement sa supériorité numérique sur les Français.

Est-il juste que la prospérité de cette grande majorité et de cette vaste étendue de pays soit pour toujours, ou même pour un temps, entravée par l’obstacle artificiel que les lois et la civilisation arriérées d’une partie, et d’une partie seulement, du Bas-Canada élèveraient entre elles et l’océan?

Peut-on supposer qu’une telle population anglaise se soumette jamais à un pareil sacrifice de ses intérêts?

Je ne dois pas cependant présumer qu’il est possible que le Gouvernement anglais adopte la politique de placer ou tolérer un frein quelconque à l’affluence des immigrants anglais dans le Bas-Canada, ou un obstacle quelconque à l’emploi profitable des capitaux anglais qui y sont déjà investis.

Les Anglais détiennent déjà la majorité des plus grandes propriétés du pays; ils ont pour eux une incontestable supériorité d’intelligence; ils ont la certitude que la colonisation doit augmenter leur nombre jusqu’à devenir une majorité; et ils appartiennent à la race qui détient le Gouvernement impérial et qui domine sur le continent américain.

Si nous les laissons maintenant en minorité, ils n’abandonneront jamais l’assurance de devenir une majorité par la suite et ne cesseront jamais de poursuivre le conflit actuel avec toute la fureur avec laquelle il fait rage en ce moment.

Dans un pareil conflit, ils compteront sur la sympathie de leurs compatriotes d’Angleterre; et si elle leur est refusée, ils sont très confiants d’être capables d’éveiller celle de leurs voisins de même origine.

Ils ont conscience que si le Gouvernement britannique entend maintenir son emprise sur les Canadas, il ne peut compter que sur la seule population anglaise; que s’il abandonne ses possessions coloniales, ils devront devenir une partie de la grande Union qui lancera promptement ses essaims de colons et qui, par la force du nombre et de l’activité, maîtrisera rapidement toute autre race.

Les Canadiens français, d’autre part, ne sont que les restes d’une ancienne colonisation, et sont et devront toujours être isolés au milieu d’un monde anglo-saxon.

Quoi qu’il puisse arriver, que le gouvernement qui sera établi au-dessus d’eux soit britannique ou américain, ils ne peuvent entrevoir aucune espérance pour leur nationalité.

Ils peuvent se séparer de l’Empire britannique ou attendre que quelque cause commune de mécontentement les en détache ainsi que les colonies voisines pour former une confédération anglaise: ou bien, s’ils en sont capables, effectuer seuls la séparation pour ainsi se fondre dans l’Union américaine ou maintenir pendant quelques années un misérable semblant de médiocre indépendance, ce qui les exposerait plus que jamais à l’intrusion de la population environnante.

Loin de moi le désir d’encourager aveuglément ces prétentions à la supériorité chez aucune race en particulier; mais tant que la plus grande partie de chaque région du continent américain sera encore indéfrichée et inoccupée et tant que les Anglais montreront une activité si constante et si marquée pour la colonisation, il sera vain de s’imaginer qu’il existe une partie quelconque de ce continent où cette race ne pénétrera pas et où, quand elle y aura pénétré, elle ne prédominera pas.

Ce n’est qu’une question de temps et de mode; il ne s’agit que de décider si le petit nombre de Français qui habitent présentement le Bas-Canada seront anglicisés sous un Gouvernement qui peut les protéger; ou si l’opération sera retardée jusqu’à ce qu’un plus grand nombre ait à subir, sous la violence de ses rivaux sans frein, l’extinction d’une nationalité renforcée et aigrie par une existence prolongée.
L’assimilation

Et cette nationalité canadienne-française, en est-elle une que, pour le simple avantage de ce peuple, nous devrions chercher à perpétuer, même si c’était possible?

Je ne connais pas de distinction nationale marquant et continuant une infériorité plus désespérée.

La langue, les lois et le caractère du continent nord-américain sont anglais; et toute autre race que la race anglaise (j’applique ce mot à tous ceux qui parlent la langue anglaise) y apparaît dans un état d’infériorité.

C’est pour les tirer de cette infériorité que je désire donner aux Canadiens notre caractère anglais.

Je le désire dans l’intérêt des classes instruites que les distinctions de langue et de manières tiennent séparées du grand Empire auquel elles appartiennent.

Au mieux, le sort du colon instruit et ambitieux présente actuellement peu d’espoir et peu de champ d’activité; mais le Canadien français est rejeté encore plus loin dans l’ombre par une langue et des habitudes étrangères à celles du Gouvernement impérial.

Un esprit d’exclusion a interdit l’accès des professions les plus élevées aux classes instruites chez les Canadiens français, plus peut-être qu’il n’était absolument nécessaire; mais il est impossible, avec la plus grande libéralité de la part du Gouvernement britannique, de donner une position égale, dans la concurrence générale de son immense population, à ceux qui parlent une langue étrangère.

Je désire la fusion encore plus dans l’intérêt des classes inférieures.

Leur situation actuelle dans une aisance rudimentaire et égale se détériore rapidement sous la poussée de la population à l’intérieur des étroites limites dans lesquelles ces classes sont confinées.

Si ces gens essaient d’améliorer leur condition, en s’étendant sur le pays environnant, ils se trouveront nécessairement de plus en plus mêlés à une population anglaise; s’ils préfèrent rester sur place, la plupart d’entre eux deviendront des manoeuvres à l’emploi des capitalistes anglais.

Dans l’un ou l’autre cas, il semblerait que la grande masse des Canadiens français soit condamnée, jusqu’à un certain point, à occuper une position inférieure et à dépendre des Anglais pour l’emploi.

Les maux de la pauvreté et de la dépendance seraient tout bonnement aggravés ou décuplés par les sentiments d’une nationalité jalouse et rancunière qui sépareraient la classe ouvrière de la société des possesseurs de la richesse et des employeurs de main-d’oeuvre. (…)

Un peuple sans histoire

On ne peut guère concevoir de nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que celle que présentent les descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu’ils ont conservé leur langue et leurs coutumes particulières.

Ils sont un peuple sans histoire et sans littérature.

La littérature d’Angleterre est écrite dans une langue qui n’est pas la leur; et la seule littérature que leur langue leur rend familière est celle d’une nation dont ils ont été séparés par quatre-vingt ans de domination étrangère et encore plus par ces changements que la Révolution française et ses conséquences ont opérés dans tout l’état politique, moral et social de la France.

Cependant c’est d’un peuple, dont les séparent si complètement l’histoire récente, les moeurs et manières de penser, que les Canadiens français dépendent complètement en ce qui concerne presque toute l’instruction et toutes les distractions procurées par les livres; c’est de cette littérature essentiellement étrangère, qui traite d’événements, d’idées et d’habitudes de vie qui leur sont tout à fait étrangers et inintelligibles, qu’ils sont contraints de dépendre.

De la même manière, leur nationalité a pour effet de les priver des plaisirs et de l’influence civilisatrice des arts.

Bien que descendante du peuple qui en général aime le plus au monde l’art dramatique et qui l’a cultivé avec le plus de succès et quoiqu’elle vive sur un continent où presque chaque ville, grande ou petite, a un théâtre anglais, la population française du Bas-Canada, isolée de tout peuple qui parle sa langue, ne peut faire vivre un théâtre national.

Les plus réfléchis comprendront!

Dans ces circonstances, je serais en vérité surpris si les plus réfléchis d’entre les Canadiens français entretenaient à présent l’espoir de continuer à préserver leur nationalité.

Qu’elle que soit leur lutte contre (ce phénomène), il est évident que le processus de l’assimilation aux habitudes anglaises est déjà commencé.

La langue anglaise gagne du terrain comme le fera naturellement la langue des riches et des employeurs de main-d’oeuvre.

Il apparut par quelques-unes des rares réponses que reçut le commissaire de l’enquête sur l’état de l’éducation, qu’il y a environ dix fois autant d’enfants français à Québec qui apprennent l’anglais que d’enfants anglais qui apprennent le français.

Il doit s’écouler, comme de raison, beaucoup de temps avant que le changement de langue puisse s’étendre à tout un peuple; et la justice comme la saine politique demandent également que, tant que le peuple continuera à faire usage de la langue française, son Gouvernement ne prenne pas, pour lui imposer la langue anglaise, des moyens qui, de fait, priveraient la grande masse de la société de la protection des lois.

L’union dès maintenant

Mais, je répète que le changement du caractère de la Province doit être immédiatement entrepris et poursuivi avec fermeté quoique avec ménagement; que dans tout plan susceptible d’être adopté pour l’administration future du Bas-Canada le premier objectif doit être d’en faire une Province anglaise; et que, avec cette fin en vue, l’influence dominante ne soit jamais de nouveau placée en d’autres mains que celles d’une population anglaise.

En vérité, à l’heure actuelle, c’est évidemment nécessaire: dans l’état d’esprit où j’ai décrit la population canadienne-française non seulement comme il existe maintenant mais comme il doit vraisemblablement rester longtemps, lui confier une autorité entière sur cette Province ne serait de fait que faciliter la rébellion.

Le Bas-Canada doit être gouverné maintenant, comme il doit l’être à l’avenir, par une population anglaise; et ainsi la politique que les exigences du moment nous imposent est conforme à celle que suggère une vue d’ensemble du progrès éventuel et durable de la Province. (…)

Je crois qu’on ne peut rétablir la tranquillité qu’en assujettissant la Province à la domination vigoureuse d’une majorité anglaise et que le seul gouvernement efficace serait celui qui serait formé par une union législative.

En minorité, ils perdront tout espoir…

Si la population du Haut-Canada est justement estimée à 400 000, les habitants anglais du Bas-Canada à 150 000 et les Français à 450 000, l’union des deux Provinces ne donnerait pas seulement une majorité anglaise absolue mais une majorité qui s’accroîtrait chaque année sous l’influence de l’émigration anglaise; et je ne doute guère que les Français, une fois placés en minorité par le cours légitime des événements et par le fonctionnement de causes naturelles, abandonneraient leurs vaines espérances de nationalité.

Je ne veux pas dire qu’ils renonceraient immédiatement à leurs animosités actuelles et abandonneraient tout de suite l’espoir d’atteindre leur fin par des moyens violents.

Mais l’expérience des deux Unions dans les Îles britanniques peut nous enseigner avec quelle efficacité le bras puissant d’une législature “populaire” peut contraindre à la soumission une population récalcitrante; et la perte irrémédiable de tout espoir de succès atténuerait peu à peu les haines actuelles et porterait graduellement les Canadiens français à accepter leur nouvelle existence politique.

Je n’aimerais certainement pas assujettir les Canadiens français à la domination de la même minorité anglaise contre laquelle ils ont lutté depuis si longtemps; mais de la part d’une majorité émanant d’une source tellement plus étendue, je ne crois pas qu’ils aient aucune oppression ou injustice à redouter; et dans ce cas, la très grande partie de la majorité, n’ayant jamais été entraînée dans un conflit antérieur avec eux, ne les regarderait pas avec une haine susceptible de pervertir son sens naturel de la justice. (…)

* * * * *

Si vous avez lu ce texte avec attention, il est normal que vous ayez découvert que les peurs qu’on nous transmet ont des origines bien précises. Si vous avez des questions, appelez la Société nationale de l’Est du Québec au numéro de téléphone (418)723-9259.

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