QUI SOMMES-NOUS?

"Pour sortir de la survivance. Notre identité est à refaire. Maîtres chez nous,
nous ne le serons que lorsque nous nous serons réapproprié notre langue." (Serge
Cantin, philosophe)

Extrait d’un texte de Serge Cantin, philosophe, publié dans Le Devoir 14 août
1999 : http://www.ledevoir.com/ago/1999a/ncantin.html

Qui sommes-nous?

à notre ancien nom de Canadiens français correspondait une
définition dont les éléments étaient aisément identifiables: notre langue, notre
religion, nos coutumes fournissaient une description de ce que nous étions dans laquelle
chacun pouvait se reconnaître en tant que membre d’une nation dont il importait avant
tout de conserver les caractères distinctifs. Définie en fonction de critères
strictement culturels, cette identité canadienne-française reposait sur une scission
préalable entre la nation culturelle et la nation politique; plus précisément, elle
postulait que la nation canadienne-française peut survivre comme nation culturelle
minoritaire à l’intérieur d’une nation politique qu’elle ne contrôle pas. Ce postulat,
Pierre Elliott Trudeau – pas plus que Laurier et Saint-Laurent avant lui – ne le remettra
en question, sa réussite personnelle n’ayant eu pour effet, une fois de plus, que de nous
mystifier, en masquant la réalité politique, collective d’un problème dont cette
réussite prétendait fournir par elle-même la solution d’un problème relevant avant
tout, selon Trudeau, d’une mentalité arriérée, à réformer. Le trudeauisme a hérité
du volontarisme canadien-français, à moins qu’il ne l’ait tout simplement exploité,
machiavéliquement.

Canadien français: dans les années cinquante, des intellectuels,
notamment des poètes, commencent à soupçonner que ce nom-là n’est, et depuis toujours,
qu’un miroir aux alouettes (…je te plumerai). L’agonie des communautés françaises hors
Québec ne leur prouve-t-elle pas assez que le ô Canada, qu’il soit chanté en français
ou en anglais, sonne le glas de la langue et de la culture françaises en Amérique? La
substitution du nom de Québécois à celui de Canadiens français, au tournant des
années soixante, témoigne de la prise de conscience de ce «génocide en douce» en
même temps que de la volonté d’y mettre fin avant qu’il ne soit trop tard. Le nouveau
nom impliquait le deuil de l’ancien, du mot et de la chose Canada; le concept du pays
devait nécessairement perdre en extension s’il voulait gagner en compréhension, si nous
voulions devenir enfin, comme le clamait un slogan politique de la Révolution tranquille,
«maîtres chez nous».

Serge Cantin
Philosophe