QUEL AVENIR POUR LE FRANÇAIS

Quel avenir pour le français ?

Propos recueillis par
Daniel Bermond
Lire

Le linguiste Claude Hagège dément les rumeurs les plus pessimistes:
le français tient bien sa place dans le monde. Il suffit de se battre.

On est sûr de ne perdre que les batailles qu’on n’engage
pas. Pour le linguiste Claude Hagège, professeur au Collège de France, la cause du
français dans un monde dominé par l’anglo-américain n’a rien de désespéré.

Il n’est question chez les esprits chagrins et nostalgiques des
XVIIIe et XIXe siècles que de déclin du français. Si déclin il y a, faut-il y voir une
fatalité?

CLAUDE HAGèGE. Déclin, dites-vous. Mais de quel déclin
parlez-vous? Si vous entendez par là l’état du français aujourd’hui dans le
monde par comparaison avec les positions qu’il occupait dans le passé,
j’emploierais plutôt le terme de décrue. Non pas tant d’ailleurs par rapport
au XIXe siècle qui amorce déjà un retrait que par rapport à l’époque classique.
En fait, deux époques figurent le destin universel du français: le XIIe-XIIIe, grosso
modo le règne de Louis IX ou, pour complaire aux usages imposés par l’église, de
Saint Louis, qui fut assurément une période de grande illustration de la langue
française, tout au moins sous sa variante d’oc, la langue parlée dans les
universités du midi du royaume fréquentées alors par des gens venus de partout, y
compris du Levant. Puis vient à partir du XIVe siècle un déclin correspondant à
l’ascension des bourgeoisies nationales avant que l’on en arrive à la seconde
époque du grand lustre du français dont on peut dater la naissance du début du règne
de Louis XIV en 1661 à la fin du Congrès de Vienne en 1815, qui redessine la carte de
l’Europe après l’aventure ou l’épopée, selon l’appréciation que
l’on en a, napoléonienne.

C’est de cette longue période que se nourrissent précisément
les nostalgies…

C.H. Il est vrai que le français n’a plus ce prestige que
lui conférait autrefois la reconnaissance des élites européennes. Mais si l’on
raisonne en chiffres, il est non moins vrai qu’il est beaucoup plus répandu
qu’en ces temps de grand lustre. Et là, je ne vois pas que la notion de déclin
s’impose. Au contraire. Si, en nombre de locuteurs, le français est devancé
largement par l’anglais, bien sûr, mais aussi par le chinois, l’arabe,
l’espagnol, l’hindi ou l’indonésien, en degré de diffusion dans le monde
il vient en deuxième position, certes loin encore derrière l’anglais. L’autre
raison qui m’amène à relativiser très fortement l’idée de déclin,
c’est que le club de la francophonie – club, après tout, est un mot français depuis
1731, employons-le sans scrupule – ne cesse de s’agrandir et qu’avec près de
cinquante pays membres maintenant il témoigne de la vitalité d’une langue dont on
aurait tort d’annoncer l’irrémédiable régression. Ce n’est donc pas en
soi que le français décline, il souffre surtout des progrès galopants de
l’anglais.

Quels sont les risques de la domination sans partage d’une
langue, en l’occurrence de l’anglais? Que tout le monde finisse par penser comme
tout le monde?

C.H. Je ne crois absolument pas que l’apprentissage et la
pratique d’une langue entraînent des schèmes de pensée particuliers. On peut
constater simplement qu’il existe en France un certain nombre de professions portées
par le dynamisme des pays anglo-saxons, où la terminologie technique a privilégié
l’usage de l’anglais et exclu de fait le français. Par renoncement ou par
paresse, par esprit de lucre ou par esprit expéditif, pour toute une série de raisons,
toutes moins avouables les unes que les autres, notre langue a reculé. La domination
d’un idiome a ceci de dangereux qu’il peut entraîner la marginalisation des
autres.

Du fait de sa position, l’anglais n’offre-t-il pas aussi,
beaucoup mieux que ne le fait désormais le français, la clé d’une ouverture sur le
monde?

C.H. Si l’on prend le cas des pays du nord de l’Europe
– Finlande, Suède, Norvège et Danemark -,on observe une très forte demande des
intellectuels en faveur de l’anglais, qui peut aller concomitamment, comme en
Finlande au moins, avec une attitude de rejet à l’égard du français. Pourquoi? Ces
états auxquels j’ajouterai les Pays-Bas ont chacun une langue qui n’est
parlée, sauf rarissimes exceptions, que par leurs nationaux et, dans ces conditions,
l’anglais, bénéficiant à leurs yeux de son statut de langue de l’universel,
leur apparaît comme un instrument de désenclavement. à rebours, ils ont tendance à
prendre la revendication offensive du français comme une manoeuvre de diversion, comme
une manière d’empêcher de tourner en rond ou plutôt d’angliciser ou
d’américaniser en rond. Cette hostilité est très perceptible également dans la
partie flamande de la Belgique, mais elle est la partie intégrante du conflit avec les
Wallons francophones.

Du temps de sa splendeur dans l’Europe des Lumières, le
français n’encourait-il pas les mêmes reproches que l’on peut faire
aujourd’hui à l’anglais et à son impérialisme culturel?

C.H. Je serais tenté de répondre d’abord non, dans la
mesure où le français était très recherché par tous les pays d’Europe, je veux
dire par leurs élites aristocratiques et bourgeoises. Son caractère impérialiste ne me
semble donc pas une donnée acquise pendant l’époque classique. Ce qui ne veut pas
dire qu’il n’y a pas eu de réactions allergiques au français quand il a été
imposé dans le sillage des conquêtes militaires de Louis XIV ou, plus tard, à la suite
des annexions entreprises sous la Révolution et l’Empire, par exemple dans les
Républiques bataves.

L’imperium de l’anglais étant maintenant ce qu’il
est, se battre pour le français ne fleure-t-il pas tout de même son combat
d’arrière-garde?

C.H. Ceux qui sourient peuvent être tenus pour des réalistes,
c’est-à-dire pour des gens qui baissent les bras, considérant que la défense du
français relève moins d’ailleurs d’un esprit d’arrière-garde que
d’une pure utopie. Il est vrai aussi que se répandre dans des activités en faveur
du français, c’est aller à contre-courant de cette impression générale que la
diffusion planétaire de l’anglo-américain est inéluctable et qu’elle rend
bien des services. Je me permets pourtant de dire qu’un combat volontariste ne peut
être d’arrière-garde s’il n’est pas désespéré. La bataille est perdue
si l’on tient la défaite pour certaine. Ce que je ne pense pas. Par ailleurs, il est
clair que la domination de l’anglo-américain n’est pas liée à un phénomène
proprement linguistique mais à quelque chose d’extérieur, autrement dit à la
domination politique et économique des états-Unis, certes une démocratie amie mais une
puissance face à laquelle l’Europe en train de se faire fonde sa légitimité et
cherche la voie de son autonomie. Je ne sache pas que cette construction, telle
qu’elle se dessine, apparaisse le moins du monde irréaliste.

Est-ce à dire que le combat pour le français passe par le combat
pour l’Europe et que le culturel s’efface derrière le politique?

C.H. Culturel et politique se confondent. La promotion
d’une langue importante de l’Europe, le français en l’occurrence, signe à
l’évidence un acte d’affirmation contre une certaine forme
d’américanisation de notre vie culturelle et de notre vie politique.

Mais croyez-vous que la domination de l’anglo-américain gêne
vraiment les Européens?

C.H. D’aucuns
vont même jusqu’à prétendre que les Européens pourraient se réapproprier
l’anglo-américain pour en faire une langue européenne. Après tout, disent-ils, il
s’agit à l’origine de l’idiome d’un des principaux membres des Quinze
et il n’est en rien la propriété inaliénable des états-Unis. Je ne partage
évidemment pas cette thèse que je tiens – et je renvoie cette politesse à leurs auteurs
– pour utopique. L’avenir de l’Europe est au contraire au multilinguisme parce
que telle est sa tradition, son histoire, et je ne vois pas en quoi une seule langue,
quelle qu’elle soit, lui suffirait. C’est pourquoi je plaide dans le cadre
européen pour une éducation scolaire qui intégrerait un enseignement bilingue dès le
plus jeune âge.